QUATRIÈME PARTIE

DES CHANTIERS DE L'AGIR HUMAIN

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Nous avons jeté nos premiers regards sur l'existence humaine. Nous avons constaté la nécessité de progresser malgré des inconnues majeures sur certaines grandes dimensions de la vie. Nous avons indiqué quelques repères qui semblent s'imposer à celui qui ne croit guère à la possibilité d'un choix. Au cours de ce bilan, le terme d'"agnosticisme pratique" s'est introduit comme la meilleure dénomination pour qualifier la situation de l'homme sans qualité, c'est-à-dire du non-expert qui doit pourtant marcher et bricoler un peu de savoir pour avancer. Il en va tout autrement du philosophe professionnel, conscient et organisé, qui peut se permettre d'adopter un agnosticisme théorique, sérieusement argumenté.

L'homme qui se reconnaît dans une telle position se retrouve dans la mêlée. Loin d'être aux commandes, il a conscience d'être pris dans le jeu des rapports de forces qui structurent le monde. Il œuvre pour sa part sur des chantiers de la vie.

Voici quelques-uns de ces terrains, retenus parmi des centaines. Ils sont prescrits par des intérêts divers, difficiles à élucider. Il va être question d'abord de l'amour dans les couples et des familles dans la modernité. Un regard sur l'économie et sur l'emploi s'impose : le citoyen lambda n'est pas un grand économiste, mais c'est un producteur, un consommateur et, même s'il l'ignore, plus ou moins un boursicoteur ; l'emploi demeure aujourd'hui le vrai nerf de la guerre. Le chapitre politique, au sens très large, ne peut être évité, même par l'électeur de base qui n'a guère que son bulletin de vote, des sondages, l'adhésion à des associations et quelques mouvements d'humeur pour manifester son opinion : il faut donc traiter ici du gouvernement de la cité, de marginalité sociale, de délinquance et de justice, de rapports et de conflits internationaux. Enfin, la manipulation des signes, les véhicules de l'information et la création artistique tiennent une telle place dans notre existence, qu'il a paru indispensable d'en parcourir quelques aspects.

 

1. COUPLES : NOUVELLES DE L'AMOUR

Cythère ! Qui ne se laisserait embarquer pour la musicalité du nom ? C'est surtout Watteau qui attise notre inclination. Nous apprenons que dans le tableau exposé au musée du Louvre et qui fut appelé Pèlerinage à l'île de Cythère par son auteur et une Fête galante par le secrétaire de l'Académie de peinture, on se prépare à partir, tandis que dans la réplique berlinoise acquise par Frédéric II et nommée l'Embarquement pour Cythère on paraît se disposer à quitter les rives de la passion et tout serait consommé. Ambivalence des plaisirs.

L'île de la déception ?

Le nom d'Aphrodite n'a pas d'origine connue. Ne dites surtout pas qu'il vient d'aphros, l'écume. Vous ne produiriez là qu'une étymologie populaire des plus suspectes ! La déesse de l'amour est fille de Zeus et de Dioné, nymphe de l'océan. Née en mer ou sur l'île, elle fut poussée par le vent d'ouest jusqu'à Paphos à Chypre, l'un de ses hauts lieux.

Pâris le Troyen, le fils splendide de Priam et d'Hécube, garde les troupeaux, plutôt sur un mont Ida près de Troie qu'en Crète, quand lui apparaissent les trois déesses Athéna, Héra et Aphrodite en quête du prix de la beauté. Le berger royal attribue la palme à Aphrodite qui lui a promis l'amour d'Hélène de Sparte. Délaissant la gentille nymphe Œnone avec laquelle il concubinait, il enleva donc Hélène, épouse de Ménélas. Les deux infidèles auraient passé leur première nuit à Githio sur l'îlot de Krané, puis se seraient embarqués pour Cythère. Pâris aurait bâti dans l'île le premier sanctuaire d'Aphrodite. De là les amants partirent pour Troie. Et voilà remémorée l'origine de la fameuse guerre.

Quelque historien grincheux a pulvérisé la légende en nous assurant que le culte d'Aphrodite fut importé ici par des Phéniciens en quête de murex. Les Romains emportèrent chez eux la statue en myrte de la déesse. Il ne reste pratiquement rien des temples. Cythère est devenue l'île du paradis perdu de l'amour, qui déçut tant Gérard de Nerval. L'île de Cythère que nous venons d'aborder au moins en songe, à la suite du peintre, si elle est, comme annoncent les guides, sans grand intérêt pour elle-même, présente l'avantage de fournir un cadre défloré, tout indiqué pour faire le bilan de la récente révolution sexuelle.

Le combat des femmes pour leur libération, contre ce qu'il reste de culture machiste se poursuit. Les violences au foyer, les agressions des filles dans les quartiers populaires, les discriminations au travail, les difficultés rencontrées pour des IVG que personne ne souhaite, mais qui s'imposent dans certaines circonstances, la situation des femmes dans l'islam, entre soumission redoublée et revendication d'un nouveau statut, sont autant de thèmes de cette lutte.

En miroir, le " nouvel homme " se cherche. Le mâle descendu du trône et blessé dans son orgueil intègre mal la révolution. Le papa poule fait très ringard aujourd'hui. Le modèle de l'homme fort et doux, exprimant la part féminine de sa personnalité, tout en évitant l'écueil d'une trop grande fragilité, est bien difficile à concrétiser. On entend parfois des tranches d'émissions radiophoniques dans lesquels hommes ou femmes racontent leur bonheur de s'épanouir ensemble de manière équilibrée ou leur souffrance de ne pas voir vraiment la réalisation des idées désormais familières.

Certains dénient un changement profond des pratiques pendant le dernier quart de siècle. Certes, l'influence de la religion s'est effritée en cette matière aussi. Pourtant, si aux époques de la mainmise de l'Eglise sur les consciences l'on se reprochait les péchés de la chair, on n'en fautait pas moins en escomptant la miséricorde au confessionnal. Les choses n'auraient donc bougé que superficiellement. Et pourtant ça tourne !

La fortune d'un chamboulement

Nos médias volubiles ont amplement disserté sur l'overdose sexuelle qui nous aurait désaxés depuis la fin des années soixante. Rappeler les phases du grand strip-tease collectif depuis l'apparition des fesses de Polnareff sur les murs de Paris jusqu'à l'amour virtuel numérisé et l'infidélité cybernétique via Internet, en passant par les émissions pour jeunes qui font des enfants de dix ans des docteurs ès sciences du sexe, serait très ennuyeux. Personne n'a plus rien à voir, à entendre et à faire. J'ai conservé des comptes rendus d'enquêtes sur les milieux de ceux qui ont tout essayé. Certains ont complètement déconnecté l'alliance des cœurs d'un exercice de la sexualité tous azimuts, dans toutes les variantes de mélanges et d'échangisme. Les documentaires télévisés nous ont instruits. Comme en tout domaine qui leur était autrefois peu accessible les femmes doivent dépasser les hommes pour avoir le droit d'occuper un rang comparable au leur, leurs performances extrêmes dans le champ de la sexualité et leurs confidences sans réserve sur leurs pratiques et leur infidélités sont désormais disponibles sur les rayons des librairies comme sur les écrans. Les confidences écrites de certaines personnalités, comme Catherine Millet, nous ont éclairés sur leurs expériences multiples.

Certains estiment qu'à l'heure du fétichisme triomphant le sexe donné en spectacle n'aurait plus qu'une valeur d'échange soupesée à l'audimat. On a parlé d'une victoire à la Pyrrhus ! On aurait débouché sur l'ennui : même les Français et bien plus encore les Françaises s'ennuient quand ils font l'amour ! Frustration généralisée et recours aux sexologues. L'amertume des déceptions de la vie sexuelle ou de son absence s'exprime aussi. En 1992, l'abstinence forcée était évaluée : 6,2% des hommes et 12,4% des femmes ne faisaient pas l'amour. Mais il est question aussi d'un réveil du puritanisme et d'un vrai consentement d'une minorité à une vie chaste. C'est le retour de l'ordre moral ici ou là, d'autant plus que la drague reste périlleuse à cause de la punition "divine" du sida !

Bien sûr les jugements favorables ou réservés des spécialistes de la relation amoureuse - romanciers, philosophes, psychanalystes - occupent bien des colonnes dans la presse, du freudien heureux de constater qu'enfin une grande liberté règne au freudien remarquant qu'à tant en faire on a fini par s'en dégoûter. La psychanalyse, contestée elle aussi, ne peut rester à l'écart de cette épiphanie de mœurs occidentales de plus en plus courantes.

L'information s'intéresse beaucoup aux "nouveaux célibataires". 14 millions de gens, soit un adulte sur trois, vivent de fait une existence indépendante. Ils sont célibataires, séparés ou divorcés, veufs, monoparents. Leurs relations privilégiées se tonifient dans des groupes d'amis. Ensemble, ils constituent un marché déjà bien ciblé qui se concrétise sur les rayons des hypermarchés. Aimer et rester libre, voilà la quête nouvelle !

Ainsi les nautoniers du premier tableau de Watteau dont les perches font penser à une paisible promenade en Brière nous embarqueraient-ils en même temps, comme on l'a dit, pour les plaisirs d'amour et pour les Enfers ?

Entre jeunes l'acte sexuel serait déchu jusqu'à la parfaite banalité. J'ai craint un instant. Tout ce que Barthes a écrit sur l'interstice entre l'extrémité de la manche et le gant, sur la chair apparaissant et disparaissant entre le haut et le bas par les déplacements d'un caraco, serait-il réduit à néant par l'entreprise collégienne de tout dénuder en un clin d'œil, pour voir la chose, c'est-à-dire le presque rien du cadeau japonais ?

Mais certains adolescents font preuve d'une effarante ignorance. Une fille et un garçon n'ont pas réfléchi à ce que peut représenter une maternité à quinze ans et voici un enfant qui va naître. Les parents de la jeune accouchée, qui n'avaient rien vu venir jusqu'à quelques jours de la délivrance, sont promus grands-parents. Un père en herbe, avec qui la maman lycéenne ne tient pas à faire sa vie, est informé in extremis et ne revient pas des conséquences d'une soirée qui fut presque insignifiante. Je me demande en conséquence si le plaisir des mots et de la subversion verbale sur la bande FM ne l'emporte pas, comme dans les chansons de Georges Brassens et de Pierre Perret, sur la réalité même et le savoir exact. Cela me tranquillise. En effet, il me paraîtrait grave que l'initiation sur la minuscule graine et la façon de la semer ne réduise à quelques histoires de manteau militaire britannique le formidable champ d'aventures pour l'imaginaire qu'est la sexualité.

Il est temps de se demander, dans les dérives du couple et la recomposition des familles, comment va pour nous l'amour. Reste-t-il possible ? Je précise seulement pour l'instant que j'hésite à employer le mot "amour", infiniment polysémique. Disons qu'un "attachement" se manifeste. Qu'est-ce qui attache l'un à l'autre ?

Biologie par prétérition

Supposons que nous venions de toucher Kithira et que nous ayons entamé le débat devant un ouzo. De la terrasse du café où la stabilité du sol à nouveau étonne nos sens, je vous propose de trouver agréable la rade, dominée par la citadelle vénitienne et caressée par la brise du soir, au coucher du soleil. Nous lisons dans le guide qu'en octobre 1797, soixante-huit soldats français défendirent le fort contre la flotte russe de l'amiral Ouchkov. Rien ne justifie en ce moment ce que Baudelaire a écrit de Cythère : "Île triste et noire", "Eldorado banal de tous les vieux garçons", "une pauvre terre". Le gréement à voiles dans la seconde version de Watteau suggère des escapades à l'infini.

Quel fier marin, qui me semblait jusque-là invulnérable, s'est donc mis à me parler un jour de ses difficultés à trouver une compagne de vie ? L'individualisme a son avantage et ses limites, mais allait-il labourer les mers jusqu'à l'épuisement de sa coque ? Il ne se voyait pour l'instant nulle part ailleurs qu'à franchir les océans. Il me racontait sa rencontre dans un port : une superbe Suédoise. Il a vite compris qu'elle l'aimerait s'il était un navigateur enclin à passer les quatre cinquièmes de sa vie dans les docks. Elle eût aimé un marin de plateau de télévision. Pas le vrai fils de Neptune qu'il était. Pourtant, il n'avait jamais goûté comme ce soir-là à l'attachement possible, jamais il n'avait eu l'impression de "faits l'un pour l'autre" qu'il avait ressentie. Mais il avait vu au bout de trois jours et une fois de plus qu'il n'était pas aimé pour lui-même, tel que ses résistances à sa famille l'avaient buriné. J'en ai tant rencontré de filles ! Certaines m'ont même suivi en mer. Aucune n'a résisté au roulis, je ne suis pas homme à chercher à chaque escale le repos du marin. Il te faudrait une sirène, lui avais-je dit. Mais où chantent les sirènes ? Tu crois à l'amour heureux, insista-t-il ? Cette histoire, l'ai-je vécue en esprit ou en réalité, cela importe peu, il en est sur toutes les côtes des milliers d'exemplaires froissés de vent et tavelés de sel.

L'amour heureux, cela existe, ai-je dû répondre, mais la description risque d'être tellement en dessous de la réalité. On ne raconte pas le bonheur et la beauté. Et l'on vous accusera toujours d'être arriéré et de mener une vie à l'eau de rose. Vous n'en parlez surtout pas. Essayez de vendre un roman sur l'amour heureux ! On est heureux en amour et on se tait, c'est tout. Nous ne pouvons donc que relater les brûlures de l'amour ou l'analyser froidement.

En attaquant une psarosoupa, je préfère commencer au plus bas et vous rappeler d'abord quelques éléments scientifiques sur la "chimie de la rencontre". Pas besoin de se montrer très éloquent sur la testostérone qui monte au cerveau, sur le rôle de l'hypothalamus, sur la sécrétion des endorphines, sur le retour du désir lorsque celles-ci viennent à manquer. Les revues et les journaux abondent de ces précieuses informations désormais. En effet, le désir naît de la recherche du plaisir qui fonctionne grâce aux neurotransmetteurs. Le coup de foudre éclaterait au choc de deux mémoires. Des souvenirs font alors surface. Le parfum de la Suédoise a réveillé en mon marin je ne sais quelle expérience gratifiante. Mais la phéromone qui joue un rôle chez les insectes, n'interviendrait pas sûrement chez l'homme. Ce que j'en lis est modifié tous les mois.

A mon avis l'aspect, la parole, le contact, l'odeur de la femme que j'aime et qui me désire aussi sont les seuls aphrodisiaques qui comptent. Le plus subtil est la réciprocité. Tout le reste est placebo, adjuvant de l'imaginaire. Quant aux drogues qui agissent réellement sur l'usage de la sexualité, elles ont, selon la Faculté, un rebond négatif supérieur aux performances attendues.

Mais l'on peut s'amuser encore en évoquant des recherches sur la chimie de la séparation. Il y a environ cinq mille espèces de mammifères. Seulement quatre pour cent d'entre elles vivent en couple. L'infidélité serait-elle une affaire de gènes et le mariage monogame contre nature, le mâle cherchant la diffusion de son héritage génétique, tandis que la femme se mettrait en quête du meilleur géniteur et père possible ? Il existe des études très savantes sur les oiseaux. Les campagnols de mon jardin breton sont fidèles, car ils ont un récepteur pour l'ocytocine, hormone du lien, tandis que le campagnol des montagnes est cavaleur, car il n'a pas de récepteur pour l'ocytocine !

L'homme serait-il intimement disposé à l'adultère ? On a étudié les mœurs monogames ou polygames des singes, en comparant les tailles des mâles et des femelles ou même en faisant une étude parallèle du poids des testicules des mâles. Mais pour l'instant, on n'a pas trouvé le gène de l'infidélité. En résumé, tous les indices héréditaires ou biologiques sont toujours à comprendre dans leur contexte social, si bien qu'il est difficile d'interpréter ou de justifier des comportements à partir de ce seul paramètre.

Finissons par admettre dans un grand rire que, pour l'instant, tenir compte dans le domaine des relations amoureuses des données de la science, ce serait à peu près la même chose que de se confier à l'astrologie. On ne peut réduire l'attrait sexuel à un besoin d'endorphines ni à une seule molécule, car chez les humains le lobe frontal - trente pour cent du cerveau - garderait un pouvoir d'inhibition. Cela est rassurant. La chimie élémentaire reste contrôlée par un niveau neurologique d'intégration et de gestion bien supérieur, qui calcule l'intérêt global de l'individu. Certainement tributaire de codes électrochimiques d'une extrême complexité, sans que l'on puisse dire qu'elle s'y réduit, notre machine à superviser les émotions en fonction du milieu externe veille au protocole des rencontres pour nous éviter quelques bévues. La science a certainement progressé depuis le résumé de ces lignes et elle nous en apprendra bien d'autres.

D'abord les bébés

Une très jeune mère, déjà cernée de trois enfants en bas âge, visiblement enceinte et heureuse de l'être, passe devant la terrasse et nos verres déjà vides. La scène peut permettre à notre réflexion de progresser. En attendant que la neurologie ait fait encore beaucoup de progrès, j'en reviens volontiers à des considérations d'observation courante, plus globales, dont la biologie est loin d'être absente. Ce qui pousse l'homme et la femme l'un vers l'autre, c'est d'abord l'instinct de reproduction. C'est la femme qui est la plus séduisante, car elle se sent plus que l'homme en charge de perpétuer l'espèce. C'est elle qui, sans en avoir toujours l'air, prend l'initiative. Inconsciemment pourtant, un homme court toujours vers une femme pour lui faire un bébé. C'est la pulsion primitive de sa chair mortelle, même s'il a en tête d'éviter la fécondation à tout prix. L'individu sait qu'il va mourir et il veut s'immortaliser pour des millions d'années en pérennisant l'espèce, si bien que l'amour brille comme d'un reflet d'éternité dans la vie quotidienne. Les derniers articles lus me le confirment.

C'est pourquoi, lorsque la physiologie féminine entre dans sa phase automnale, celle du dépérissement de sa capacité ovulaire, le désir de nos compagnes se modère. Le mâle dispose plus longtemps que sa partenaire du pouvoir de transmettre la vie. Sa capacité fécondante, qui connaît elle aussi une réduction progressive d'efficacité, attise plus durablement le feu du désir et lui permet encore bien des succès. L'homme, devant une associée moins encline aux actes sexuels complets et fréquents, devient plus sensible aux appels extérieurs. On voit aussi des barbons charmer des jeunes femmes dont les espoirs maternels restent à combler. Pensons à des célébrités comme Charlie Chaplin, Yves Montand et Hervé Bazin qui ont procréé sur le tard. Parfois aussi l'alliance avec une très jeune femme permet à des pères de supporter celle que leur fille vient de contracter avec un jeune de son âge. Ce paragraphe mérite pourtant d'être modéré, car dans le domaine du désir tardif, comme en bien d'autres champs, nos compagnes n'ont pas fini de nous surprendre et de remettre en cause éducation et idées reçues.

Mais cela dit, Cythère risquerait de se perdre dans la grisaille si nous nous arrêtions là. Relevons la tête. La saveur de la vie et son aspect affectif ne s'épuisent pas dans la reproduction de l'espèce et dans la copulation. Qu'est-ce qui fait que la rencontre et l'attachement de l'amour sont proprement humains ? Gainsbourg chante : "L'amour sans philosopher, c'est comme le café, très vite passé !" Vivent les fantasmes ! Même si la chimie balbutiante de la rencontre n'est pas très excitante, nous n'en sommes plus réduits pour autant à la classification de Stendhal et à sa description fine de l'amour passion. A quelle sorte d'intrigue le consentement au pèlerinage dans le tableau de Watteau est-il un oui ?

Pygmalion en danger

Sous le soleil une île grecque ne manque jamais d'attrait. Reprenons la mer. A son tour le petit port de Kapsali, situé au sud-est, nous comble. Nous découvrons les deux anses magnifiques, séparées par un promontoire et que recommande mon guide. La Méditerranée semble ici encore dans sa pureté originelle, à l'abri de la pollution si souvent ressassée dans les informations. Le contraste entre la côte et la mer est fascinant. Si nous parlions du désir.

La légende de Pygmalion nous revient en mémoire. Le jeune homme n'avait découvert nulle part dans la nature la femme idéale. Il l'avait donc sculptée dans l'ivoire ou le marbre à la perfection, mais le modèle restait insensible aux sentiments et aux attentions de son créateur. Aphrodite exauça les prières de l'artiste en son sanctuaire de Chypre et soudain les lèvres de Galatée s'animèrent et répondirent aux baisers de Pygmalion. Nous trouvons une réplique de cette histoire au cinéma dans les Demoiselles de Rochefort, véritable image d'Epinal de l'amour parfait. Un jeune marin rêve d'une fille, il l'a peinte sur la toile comme elle vit dans son cœur. Il rate plusieurs fois et de peu le passage de celle qui substituerait la réalité à l'image et puis, à la fin du film, au hasard d'un auto-stop, le miracle se produit.

Je ne pense pas qu'il y ait une seule fille au monde pour un seul homme et je crois très peu que ce soit une affaire d'étoiles qui se conjuguent avec des planètes. Mais alors d'où naît l'amour ? De l'apparition de la beauté ?

Le critère de la beauté et tous les autres pris isolément n'ont rien de décisif par eux-mêmes. Celui-ci ne s'est pas uni avec celle que ses amis jugeaient éblouissante, alors qu'elle était disponible et qu'elle aurait dit oui. La grâce reconnue d'une femme n'a rien de déterminant. Ce qui l'est, c'est cet ensemble qui me va à moi, avec lequel je me sens en consonance. S'il suffisait que les filles soient mignonnes ! Je ne sais vraiment pas ce qu'il lui trouve ! Toi, tu ne sais pas, mais lui le sait de science infuse.

Ni la chirurgie esthétique, ni la nuance d'un rouge à lèvres ne créeront le déclic. Les propositions d'assouplissement corporel et de maintien en forme sont de plus en plus vendues, mais il s'agit toujours d'autre chose. Les techniques n'enlèveront jamais que les obstacles secondaires qui font écran à la diffusion de la lumière, mais elles ne produiront pas la lumière. Mais alors, qu'est-ce donc que cette lumière intérieure ? Que se passe-t-il réellement dans l'amour ?

Nous ne sommes pas conscients de ce qui nous attire vers l'autre. Ce que l'on perçoit alors de lui réveille les couches profondes de notre mémoire. Nos premières sensations émanent de notre mère et dans l'amour nous retrouvons l'empreinte indélébile qu'elle nous a laissée. En ce sens, le partenaire amoureux surviendrait toujours en second. Notre élan serait un retour éperdu vers la mère. Je répète la leçon comme je l'ai comprise et réappropriée en lisant des commentaires d'inspiration freudienne. En tout cas, ce que j'en ai retenu rend compte avec justesse de ma propre expérience.

Prenons le coup de foudre. Il serait la répétition d'un bonheur déjà vécu. La fixation amoureuse renvoie à la toute première expérience de l'enfant, celle de la présence gratifiante et de l'absence frustrante de sa mère. Vers six mois, il découvre que la main qui le caresse, la voix qui le calme, les lèvres qui le baisent et le sein qui l'allaite appartiennent à un corps différent du sien. Se forme en lui la nostalgie d'avoir perdu la fusion avec l'autre. Le passionné attend donc que l'objet de son désir se moule sur ce modèle rassasiant. Brûlant comme le sirocco, il le tyrannise. L'aimé(e), subjugué(e) par cette frénésie, se laisse d'abord faire. Et puis survient la fin, évidente et brutale. La raison de l'un ou de l'autre s'est ressaisie. J'ai éprouvé cela aussi, dans les deux sens. Ainsi notre mère serait une sorte de moule primaire de toutes les relations amoureuses qui surviendraient dans notre vie.

Mais de cette façon s'éclaire aussi l'indispensable attraction présente en tout amour vivable. Il faut que persiste toujours quelque chose de cette pulsion originelle, de cette aimantation envoûtante. Du pôle plus vers le moins. Personne pourtant ne peut maintenir cet attrait sous respiration artificielle. S'il cesse pour de bon, la fidélité volontariste à des sentiments épuisés conduirait à une vaine souffrance. Certes il serait stupide de s'éloigner tout de suite et de ne pas se remettre en cause quand cesse le désir, mais il serait vain, le fait étant dûment constaté, de s'attarder par volontarisme ou par cet héroïsme que conçoivent pour des gens mariés des célibataires hautement constitués en hiérarchie.

La Suédoise dont j'ai parlé fabulait à perdre la tête sur un marin de cinéma en parlant de son grand-père capitaine au long cours. Effectivement elle semblait tenir beaucoup de la mère de mon ami marin. C.Q.F.D. Mais alors, n'y a-t-il dans l'amour que cet attrait maternel revécu ?

Interaction de la règle et du jeu

Pénétrons un peu à l'intérieur de l'île jusqu'à Milopotamos. Flânons dans les ruines de la cité byzantine et vénitienne. La porte fortifiée que surmonte l'inévitable lion de Saint-Marc nous renvoie à la ville des amoureux et à ses gondoles. L'Embarquement de Watteau se surimpose. Nous donnons dans la sentimentalité et nous inventons des railleries, mais nous nous plaisons à Cythère.

Entrons dans la grotte Sainte-Sophie et parcourons des salles qui servirent à des cultes divers et des galeries à concrétions. Ce qui m'apparaît pertinent dans l'histoire de Pygmalion, c'est le travail du sculpteur. Il ne rencontre de femme réelle qu'au terme de la quête laborieuse de son ciseau. J'ai fait la même expérience. Je ne projetais pas du tout de finir ma vie avec une femme. L'amour m'est tombé dessus quand je n'y pensais pas. Une relation sans coup de foudre, mais immédiatement tissée dans la réciprocité. Auparavant j'avais longuement écrit sur l'introuvable sens de la vie, sur l'impossible foi et sur l'amour. Je venais d'expédier aux éditeurs le texte qui signait ma rupture définitive avec un rôle que je n'habitais plus. Deux mois après j'étais amoureux d'une femme réelle. Le travail opère le deuil de quelque chose, sans doute celui des dernières attaches de l'enfance. Le travail du deuil ! Le travail introduit une règle dans l'amour. Le protocole adopté dans l'affection éteint la fusion dévorante. La règle fait durer le jeu de la passion. L'Ecclésiaste de la Bible dirait qu'il y a un temps pour être avec et un temps pour être seul. Proximité et distinction, juste distance. Dieu dit à la mer : " Tu n'iras pas plus loin. Et il sépara le sec de l'humide."

Ainsi chacun se différencie assez du moule maternel et la cage de Faraday qui protège de la foudre amoureuse est la loi, la règle, le travail, le deuil. Seule une règle garantit le plaisir des joueurs. Seul un contrat clair entre deux amants évite la pression de l'économique sur les sentiments. Plus le territoire de chacun est défini, plus il est facile de s'inviter l'un l'autre à l'échange.

Alliance officielle, économie, progéniture

J'entends bien la réplique : S'il en est ainsi, la mère qui s'occupe de marier son fils triomphe. L'alliance matrimoniale contractée devant le tiers, la société civile et la communauté religieuse s'imposerait à qui veut vivre avec une femme. Les mères qui projettent de marier très solennellement leur rejeton avec une Xavière sortant de Sciences-Po jubilent. Pourtant, ne voyons-nous pas les amours jurées devant le maire et le curé se défaire autant que les autres ? Le mariage célébré, la moitié du chemin serait déjà parcouru vers le divorce !

Je puis rétorquer que je n'ai nullement affirmé la nécessité du mariage. J'ai simplement soutenu qu'une liaison affective sans protocole devient mortifère. Peu importe la forme du contrat, l'essentiel est qu'il y en ait un. Même une bande de loups a des règles précises pour ses repas. Mais inversement quand la loi étouffe le désir, l'amour s'étiole. Un service irréprochable est comique s'il n'y a rien dans les assiettes.

Les contrats courants jusqu'ici ne sont plus que des cotes mal taillées dans un monde aussi mouvant que le nôtre. Nos sociétés se transforment au fil du temps et l'institution du mariage a subi une forte érosion. Le mariage ne sert pas à sceller l'amour. Il assure certains droits à deux contractants, un homme et une femme, et à leur progéniture. La garantie de la société civile et l'appui de la religion ont fait longtemps du mariage une cellule de base des communautés humaines. Les nouvelles conditions dans lesquelles hommes et femmes vivent leurs rapports affectifs conduisent progressivement à des législations inédites, si bien que les droits garantis hier dans le seul mariage peuvent l'être aujourd'hui hors du statut matrimonial, qui ne reste privilégié que par le poids de l'habitude.

L'Embarquement de Berlin traduirait la mélancolie des feux éteints. Les roses ont été cueillies. Assis au bord de l'un des petits lacs de la grotte Sainte-Sophie, le touriste peut exprimer sa déception devant la passion rentrée dans l'ordre et les amours rangées. Moi, je n'ai rien à prouver, je n'ai que mon expérience, un peu réfléchie, à raconter.

Les liens contractés dans une proportion de cas encore relativement importante, en France aujourd'hui, avec un passage devant le maire et le curé, par le mariage traditionnel, mériteraient d'être complètement repensés.

L'Assemblée élue en juin 2012 a voté au début de l'année 2013 de nouvelles dispositions en la matière, en promouvant la formule du mariage pour tous qui a produit nombre de querelles dans la société. Les décisions prises à un moment donné par les élus dépendent de la législation déjà en place à partir de laquelle on réforme, du point de maturité où en est la majorité du groupe humain concerné - sans que l'idée de maturité implique pour autant une connotation positive ou négative -, de la majorité parvenue effectivement à exercer le pouvoir. Loin de vouloir suggérer ce que devrait être à mon avis la bonne législation sur les liens entre les personnes et celle concernant les droits de l'enfant, je voudrais seulement indiquer une direction de réflexion. Sur le sujet, je me réfère d'abord à une attitude concrète avant de d'indiquer vers où irait ma préférence en matière de lois sur les unions en vue d'une vie commune.

Une attitude concrète

Trois plans paraissent à considérer vis-à-vis du statut sexuel. D'abord la situation personnelle où l'histoire de chacun l'a conduit. Il se ressent hétérosexuel ou homosexuel ou bisexuel. Je ne me permets pas d'opérer une discrimination en ce domaine et je n'attribue à personne de note positive ou négative concernant son état. Je ne me réfère à aucune morale ou à la psychanalyse ou à une autre science humaine pour décerner des appréciations en ce champ. Je reconnais mon état d'hétérosexuel. Point.

Viennent ensuite les rapports de chacun avec ses proches, parents, amis ou voisins qui lui font part de préférences sexuelles différentes des siennes. Il est évident que ces personnes obtiennent et obtiendront de ma part un comportement totalement respectueux. Si, par exemple, je suis invité par un proche à un mariage d'homosexuels dans notre pays qui a intégré cette possibilité dans nos mœurs, je ne marquerai aucune réticence dans mon acceptation et lors de la fête.

Enfin, il faut considérer le niveau politique : à partir du moment où une majorité démocratiquement élue a modifié la législation, cette dernière doit être appliquée par les mandataires de l'autorité publique. Aucun citoyen ne doit être victime de réticences ou de comportements frisant l'apartheid dans son propre pays. Reste à chacun le droit de postuler, d'accepter ou de refuser les charges, en particulier en ce qui touche les actes auxquels rechigne sa conscience. Nul ne doit être contraint de rejoindre l'avis d'une majorité.

L'union civile pour une vie ensemble

Contrairement à l'opinion majoritaire en cours, je ne souhaite pas tellement le mariage pour tous, mais je pense au contraire que le mariage au sens strict ne concerne plus qu'une minorité de gens. En effet, le mariage civil est aujourd'hui très fréquemment rompu. La rupture du divorce reste une blessure et prend communément la tournure d'un échec. Ne vaudrait-il pas la peine de revenir sur les conditions dans lesquelles on contracte des alliances dans nos sociétés occidentales ? Le statut de la femme a progressé, l'état du mariage en a subi d'importantes modifications. Est-il vraiment possible et raisonnable de s'engager aujourd'hui dans ce lien comme si on était sûr de s'y porter pour toujours, alors que la vie s'est considérablement allongée ? Bien sûr deux jeunes gens qui s'aiment et ont envie de fonder une famille ne songent pas d'abord à leur séparation le jour où ils se passent des bagues, mais leurs invités font déjà secrètement des pronostics. C'est pourquoi, à mon avis, au lieu de parler de mariage, il vaudrait mieux revoir entièrement le régime des contrats. Il serait souhaitable que l'Etat n'ait à veiller, pour sa part, que sur deux champs extrêmement décisifs, comme il le fait déjà à l'intérieur de l'institution du mariage : le champ économique et celui de la responsabilité à l'égard des enfants.

D'une part, l'Etat assurerait la validité de contrats d'union civile signés entre les personnes qui souhaiteraient mettre en commun leur vie quotidienne, partager l'usage de leurs biens mobiliers et immobiliers, se les répartir en cas de séparation et se les transmettre lors du décès de l'un d'entre eux. Le règlement des impôts directs serait normalement pris en considération dans de tels contrats. Ces alliances pourraient être signées entre deux personnes qui auraient décidé d'unir leur vie pour mettre au monde des enfants, comme entre deux ou même plusieurs personnes, de quelque sexe qu'elles soient, qui auraient opté pour une vie commune, voire pour faire simplement un bout de chemin ensemble. De telles alliances, simples actes administratifs, seraient dénouées sans drame aussi facilement qu'elles seraient contractées. Simplement, à partir du moment où des enfants seraient nés de telles unions civiles, les responsables de la venue au monde de ces enfants ou de leur adoption seraient tenus de satisfaire aux obligations fixées par la loi touchant les enfants.

D'autre part, l'Etat veillerait en effet sur la responsabilité des parents naturels ou adoptifs à l'égard des enfants en ce qui se rapporte à leur entretien matériel, à leur éducation et à la responsabilité civile de leurs actes jusqu'à leur majorité. La question du désir d'enfant et du statut de l'enfant dans la situation présente sera abordée dans le chapitre suivant.

Quand parler encore de mariage ?

Qu'en serait-il alors des liens affectifs entre deux personnes, de quelque sexe qu'elles soient, avec ou sans projet parental, qui n'auraient plus à être sanctionnés par un mariage civil ? Lorsqu'ils voudraient déclarer publiquement leur attachement spécifique et le fêter, les adultes pourraient le faire dans les institutions dont ils se reconnaîtraient membres ou qui accepteraient de les accueillir à cette fin. Ces associations, communautés, confréries, sociétés fixeraient elles-mêmes leurs propres critères d'entrée en alliance et de sortie éventuelle du pacte signé. Chaque religion continuerait ainsi de proposer ses services selon ses conditions. L'Etat n'aurait plus à se soucier d'aucun mariage et d'aucun divorce, mais de manière renforcée de liens économiques, d'ordre social et du bien des enfants.

Aux lisières de la transgression

Bien sûr, la navigation sur un canal ne suscite pas une allégresse durable. L'amour n'est pas si triste et Cythère si décevante. Mais l'amour est toujours en péril et c'est ce qui fait sa saveur. Il emprunte un chemin de crête autrement plus subtil que les passions qui fomentent des orages et se fracassent dans des naufrages. Il s'apparente à une conduite dangereuse dans des rapides. Il s'épanouit dans les jeux subtils de l'attrait et de l'esquive, à la lisière où la règle est près d'être transgressée, sans l'être vraiment. Le cache-cache donne beaucoup de piquant au quotidien d'un couple. Approches enflammées et éloignements. Retrouvailles dans la passion. Surtout pas de sagesse. Surtout pas d'héroïsme. Une errance éperdue. Une vigilance, pourvu qu'elle ne soit pas jalouse, plutôt celle des casse-cou qui savent jusqu'où ne pas aller trop loin. Pas besoin de détective privé. Tu sais si une femme t'aime ou non, si tu aimes une femme ou non. Ce n'est pas une affaire de croyances. Tu ne te tromperas pas sur ces choses au fond de toi-même.

Mais alors, la fidélité ? J'ai parcouru bien des lignes sur les difficultés de durer dans le même amour et sur l'usure de la relation fidèle. La fidélité renvoie à une valeur de la société féodale, dans laquelle elle fut peut-être rarement vécue. Dans un monde qui s'emballe comme le nôtre, où les lendemains sont de plus en plus incertains, il est prétentieux de prendre des engagements à long terme, de signer des promesses à vie. Un amour sans loi est un feu dévorant qu'aucun mariage solennel ne fera durer. Un contrat qui se vide d'affection devient vite un enfer et la solennité des serments n'y fait rien. Autrefois certains sauvaient les apparences jusqu'au martyre ou jusqu'à la bêtise. Aujourd'hui chacun fait presque ce qu'il veut, mais jamais il n'en sera quitte avec le seul mariage auquel j'adhère, celui du désir et de la règle. Et pendant ce temps, il s'en trouve qui, passés ou non à la mairie et à l'église, ne se séparent jamais, toujours aussi transportés d'amour après soixante-quinze ans de vie commune.

 

Merveilleuse Cythère. Une île assez banale au fond, mais qui prend comme la manne le goût de notre faim ! Loterie, chance, impondérables. Le hasard est à l'œuvre ici comme ailleurs. Ce chapitre s'achève comme les autres sur l'incertitude, puisqu'il est impossible de savoir, en voyant deux jeunes mariés, même unis au son des grandes orgues, du Largo de Haendel ou de 1'Ave Maria de Schubert, quelle sera l'issue de leur amour. Un comble : parfois, pour le plus grand bien des enfants, la séparation peut être suggérée. Nul ne sait ce que demain sera, malgré toutes les précautions prises, malgré la grande sincérité des promesses et le sceau de l'indissolubilité religieuse.

Comprendre chacun dans son itinéraire. Il n'y a aucun jugement à prononcer ni sur les amours dites légitimes, ni sur les variantes regardées de biais par les dominants. Pas de miséricorde à dispenser non plus, car celle-ci suppose un libre arbitre évident et de la bonté pour le pécheur. Ne voir de péché nulle part et naviguer dans l'incertitude ne rendent pas pour autant n'importe quelle forme d'attachement attrayante, élégante et conviviale. Adieu, Cythère. L'amour est sublime et incertain comme la volcanique Santorin.

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