CHANTIERS

2. FAMILLES

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En septembre 2002, nous avons touché la Crète à Hêraklion. Nous sommes venus nous laver de la réputation d'intellectuels "papivores" qui, selon Nikos Kazantzakis, né ici en 1883, colle à la peau des Occidentaux. De loin déjà, l'île nous semblait hantée par Alexis Zorba, qui se demandait à quoi peuvent bien servir tous les livres, s'ils ne disent pas pourquoi il faut mourir. Surtout, pourquoi mourir aussi jeune qu'une ravissante veuve, lapidée et poignardée pour s'être donnée au seul homme, étranger, qu'elle estimait à la hauteur de son affection, à la barbe des insulaires, brûlants de désir ? Au spectacle de la "belle catastrophe" du téléférique de la mine, il ne reste à Zorba qu'à entraîner son jeune patron sur la plage pour quelques pas de danse.

Nous avons visité Cnossos dès le premier matin et inventorié autant qu'il nous plaisait les œuvres terrestres de Dédale et la civilisation minoenne sur site. Le musée d'Hêraklion est une pure merveille. Mais au terme de mes épreuves métaphysiques, ma force est de n'avoir plus besoin d'aucun fil d'Ariane. J'ignore la sortie du labyrinthe, mais je ne la cherche même plus et je m'ébroue joyeusement en compagnie de celle que j'aime, sachant que nous serons dévorés par le temps un jour ou l'autre. Le Minotaure n'est rien d'autre que notre panique secrète, aussi irraisonnée et stupide que la peur du loup. Il suffit de l'apprivoiser. Nous voguons sur les eaux de l'Inconnaissance. Le labyrinthe est au-dedans de nous.

Divines familles

Zeus serait né en Crète. Entendez Zorba en rire infiniment ! La Crète fourmille de grottes divines, celle de Dikti où se serait réfugiée Rhéa, pour y donner naissance au prince des dieux, Chronos cédant trop facilement à sa voracité paternelle. Grâce à la chèvre Amalthée et à l'abeille Melissa, la déesse-mère aurait nourri l'enfant-dieu. Zeus aurait également passé un temps de sa jeunesse dans la grotte de l'Ida.

Je vous renvoie à votre mythologie pour retracer l'arbre généalogique des dieux et des déesses. Vous y retrouverez leurs démêlés amoureux entre eux et avec des mortels. La "recomposition" de la grande tribu olympienne y est patente. Les peuples dessinent les dieux à leur image. Si la vie familiale des immortels de la Grèce est si tourmentée, c'est que celle des hommes ne l'a pas été moins qu'ailleurs en Méditerranée.

Nous sommes partis à la découverte de la subtile civilisation des palais de Cnossos, de Phaïstos et de Malia. Les humains ne sont jamais très satisfaits de leurs parents. C'est pourquoi ils s'inventent des origines divines. Zeus métamorphosé en taureau enleva donc Europe, la fille du roi de Phénicie, l'emmena en Crète et de leurs amours naquirent Minos, Rhadamante et Sarpédon. Les légendes nous disent qu'Athènes soumise dut payer tous les neuf ans un lourd tribut humain à la Crète et chercher un libérateur. Je vous laisse avec Pasiphaé et la naissance du Minotaure, avec Dédale, Ariane et Thésée. Sans oublier Icare.

Sacralisation du taureau et du serpent, rites dans les grottes, soucis de fertilité. Le culte de la Terre mère originelle serait-il l'indice d'un matriarcat primitif en Crète ? Les universitaires en débattent, comme ils se penchent sur le code des environs de 500 avant J.-C., découvert à Gortyne et qui traite, entre autres sujets, des droits de la femme sur sa dot, de la faculté du mari et de l'épouse à demander le divorce. Ma compagne et moi, nous sommes surtout sensibles au fait que dans le foyer méditerranéen, dont nous connaissons quelques exemplaires actuels, trône la mamma, celle-là qui rassemble tous ses enfants autour de son lit de mort. "Ils sont venus, ils sont tous là ... Il y a même Giorgio, le fils maudit, avec des cadeaux plein les bras ..." chante Aznavour. Comblée par ses enfants, surtout par ses fils, qui n'échappent pas à sa décisive éducation première, elle dirige puissamment toute la famille dans le chemin du bonheur et les hommes filent droit devant elle.

Le matriarcat primitif, annoncé dès le XIXe siècle, souvent fondé sur des données archéologiques - qui auraient montré un stade de la déesse mère universelle précédant le passage au patriarcat - et relayé par le féminisme contemporain, n'est plus aussi certain qu'on le pensait, au dire même d'archéologues femmes et hommes.

En tout cas, le patriarcat a certainement triomphé en Méditerranée. Je connais un peu la famille de l'Ancien Testament et celle du temps de Jésus en Palestine : autorité de l'ancien, infériorité de la femme, polygamie admise, divorce au pouvoir du seul mari, totale subordination des jeunes. D'après mes souvenirs, la situation à Rome a beaucoup évolué entre le temps des Rois et de la République, avant les Guerres Puniques, quand le paterfamilias exerçait sa toute-puissance sur son foyer, et la fin de la République et les débuts de l'Empire, lorsque le divorce s'est généralisé. Les résultats de la politique d'Auguste, favorable à la famille nombreuse, furent décevants.

La famille a son histoire. Ses modèles sont très variés à travers le monde. Rien d'idéal, des problèmes partout. Comme le champ des rapports sexuels, celui des formules de vie familiale est en pleine évolution. J'observe avec cordialité et neutralité, du macadam, des places de village et des couloirs que je foule, les situations diverses qui s'éprouvent. Inutile de se demander où va "la" famille au moment même où les couples se défont de plus en plus. Les chefs d'entreprises, asservis au dogme de la rentabilité, font de moins en moins de sentiment et, en retour, les employés ne sont plus guère attachés à leur lieu de travail que par le versement régulier de leur salaire et les cadeaux de l'arbre de Noël. C'est bien fini d'aller, pendant sa retraite, s'émouvoir devant les murs de sa fonderie, où la coulée était si chaude. Alors on se rabat sur la famille qui-reste-une-valeur-refuge, parce qu'aucune autre valeur n'est aussi unanimement reconnue. Après la révolution culturelle, la Chine a remis en honneur certains axiomes confucéens traditionnels. On rêve de famille heureuse, mais on fait ce qu'on peut. L'imaginaire contemporain accorde d'autant plus d'importance à la famille, pour ses résonances émotionnelles, qu'elle est en pleine mutation. La famille est-elle autre chose qu'une cosa mentale, selon l'expression de Maffesoli ? Explorons les réalités familiales telles que nous les percevons aujourd'hui de notre bord et de ces rivages enchanteurs de la Crète, en commençant par une plongée dans la culture chrétienne qui fut le moule de beaucoup d'entre nous.

L'emprise évangélique sur la famille

Il aurait fallu s'enquérir à Gortyne du platane toujours vert qui fut le témoin des amours d'Europe et de Zeus. C'est plutôt le collaborateur de Paul qui m'intéresse ici. Les vestiges de la basilique Saint-Tite gardent le souvenir du martyre de l'évangélisateur des Crétois. C'est le lieu de faire la lecture de la brève épître de Paul à son associé. Ce texte que l'on attribue à l'Apôtre des païens et dont certains passages semblent bien de sa main témoigne de l'inévitable gestion à laquelle il a fallu se résoudre, après l'effervescente attente de la fin du monde.

Jésus s'était montré assez subversif pour la famille juive patriarcale. La foi messianique galvanisée par la perspective du jugement dernier ne s'embarrassait pas de problèmes d'intendance. Le prédicateur galiléen avait taillé dans le vif. Il avait pris de la distance par rapport à son groupe familial qui prétendait lui demander des comptes. Il avait proféré, en y accordant ses actes, des paroles libératrices sur la condition des femmes et des enfants. Il avait prononcé l'indissolubilité du mariage en renvoyant, par-delà ce qu'il considérait comme des concessions de Moïse aux cœurs endurcis, à l'origine paradisiaque monogamique. A la résurrection, hommes et femmes seront comme des anges. Paul, dans la première partie de sa prédication voit encore les choses de la même façon et le mariage comme un pis-aller.

Plus tard, l'attente déçue, les communautés doivent s'organiser pour durer. Paul charge Tite d'établir des notables (anciens ou presbytres et épiscopes). "Chaque candidat doit être irréprochable, mari d'une seule femme, avoir des enfants croyants, qui ne puissent être accusés d'inconduite et ne soient pas insoumis." Rédigée de nos jours, l'épître dirait sûrement de ne pas forcer sur l'ouzo, sur l'alcool de marc ou tsikuodi et sur le vin rouge corsé appelé commanderia. Paul s'autorise d'Epiménide de Cnossos pour ne reconnaître aucune vertu aux Crétois. "Perpétuels menteurs, mauvaises bêtes, ventres paresseux." Tout ici - comme ailleurs - semble s'opposer à l'Evangile ! "Que les femmes âgées aient le comportement qui sied à des saintes : ni médisantes, ni adonnées au vin, mais de bon conseil; ainsi elles apprendront aux jeunes femmes à aimer leur mari et leurs enfants, à être réservées, chastes, femmes d'intérieur, bonnes, soumises à leur mari, en sorte que la parole de Dieu ne soit pas blasphémée." Vieillards et jeunes sont pareillement admonestés. Aux esclaves, c'est la soumission qui convient. Obéissance de tous aux magistrats et aux autorités. Et à l'horizon "l'héritage de la vie éternelle".

Nous avons là un bon exemple de la prise en main des affaires de la famille par la génération apostolique. Le modèle chrétien n'a sans doute pleinement triomphé qu'au XIIe siècle avec la mise en place des sept sacrements, dont celui du mariage. L'Eglise a puisé dans l'Evangile, donc à la Méditerranée, une conception de la famille qui n'est ni patriarcale, ni matriarcale. "Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison." Jésus, persuadé d'avoir déclenché la liquidation de l'histoire, avait une approche puriste des rapports sexuels et une relation nostalgique à l'origine imaginée de l'humanité. Le retour du Christ ne se produisant pas comme attendu, le modèle de la Sainte famille s'est imposé. Joseph, père terrestre d'âge avancé, reste dans l'ombre. Les figures d'Eve et de Marie ont façonné les mentalités. La première a poussé l'homme à la désobéissance, tandis que la seconde, femme immaculée, faite pour la maternité sans le plaisir, c'est-à-dire - selon l'enseignement commun - sans le péché, n'a connu aucun homme. Elle a donné la vie à un enfant sans père terrestre, miraculeusement conçu.

Dans la ligne de cette vision eschatologique, la hiérarchie catholique demande aujourd'hui l'héroïsme aux membres des familles en difficulté. Elle ne promeut que le mariage indissoluble, jetant par le fait même le discrédit sur ceux qui sont conduits par leur aventure personnelle à vivre autre chose. Certes elle fait preuve d'une miséricorde subséquente, mais celle-ci est proférée à voix basse. Demeure la culpabilisation induite par une règle faite pour une période de liquidation de l'histoire et inadaptée aux flux et reflux des civilisations soumises à la longue durée. Dans l'Eglise catholique, le discours sur les réalités familiales est tenu par des mâles vierges. Le pape est éloquent sur le thème et le discours romain qui interdit l'accession d'hommes mariés et de femmes aux fonctions sacerdotales est particulièrement virulent. La femme est impure dans la Bible et le Coran. Le voile, voulu par saint Paul, par l'intégrisme musulman et par le judaïsme de stricte observance suggère à celle-ci le service et le silence. La misogynie des religions s'apparente au racisme. L'Eglise orthodoxe et surtout le protestantisme ont fait preuve d'une pratique beaucoup plus attentive à la véritable condition humaine. Bien sûr, l'on trouve dans certaines communautés des responsables avertis et profondément humains qui agissent à l'écart du rigorisme romain.

Les types les plus divers d'organisation familiale ont été éprouvés à travers le monde. Notre question est pressante. La famille nucléaire scellée par le mariage indissoluble, avec cette stabilité du couple qui doit procurer un milieu favorable à l'enfant, est-elle une simple formule parmi d'autres - d'ailleurs constamment battue en brèche par ses exceptions innombrables - ou au contraire une sorte de modèle idéal à promouvoir partout et par rapport auquel interpréter toutes les autres formes comme des déviances et au mieux comme des pierres d'attente ? Ce modèle serait-il celui qui respecte le mieux les différentes composantes de la relation père, mère, enfant ? En une phrase, l'ordre chrétien que nous avons vécu dans nos deux "honorables" familles, ma compagne et moi, a-t-il vocation à s'universaliser ?

La réalité familiale éclatée

Le célèbre disque de terre cuite de Phaestos est visible au musée d'Hêraklion. On trouvera facilement sur Internet les sites qui lui sont consacrés. Cet objet de vingt centimètres de diamètre environ fut peut-être importé d'Asie Mineure et on le date de 1600 avant J.-C. Ses signes hiéroglyphiques, qui ont été formés avec des caractères mobiles, sont disposés en spirale sur les deux faces et montrent une variété harmonieuse. Contiennent-ils un hymne à une déesse, une formule astrologique ou une incantation magique ? Des superstitieux lui feraient des prières pour détourner le cours de leur vie. Gageons que l'original fut le don d'une Astarté phénicienne à un prince minoen privé de l'amour d'une belle héritière !

Le disque nous fait songer aussi aux cases du jeu de l'oie, il a l'aspect d'une roue de loterie. Aujourd'hui le chemin des familles réelles semble de plus en plus tributaire d'une grande part de hasard. Plus que de modèles, il faudrait parler des tentatives multiples de la vie. Nous ne voudrions jeter l'anathème sur personne et nous n'entonnons pas le refrain de la dissolution des mœurs. Qui n'a dans sa famille une vieille tante qui fustige encore celles qu'elle appelle parfois encore des "filles-mères" ? Que voyons-nous dans nos pays développés ?

Aujourd'hui, le nombre des familles monoparentales, quel que soit le chemin qui y a conduit, explose. Une femme décidée à vivre seule peut se procurer un enfant de diverses manières. Par l'ami complaisant, par l'insémination médicalement assistée, plus difficilement par l'adoption. Une jeune femme de vingt-trois ans, hétérosexuelle, n'ayant pas eu d'enfant et ne comptant pas s'unir à un homme, fut inséminée artificiellement dans une clinique de Birmingham. Une vierge mère, quel scoop pour les magazines ! Certaines candidates à la maternité sans père à la maison sont si déterminées que pour elles le mâle n'est qu'un inséminateur jetable après usage, un étalon qui éjacule en secret dans un laboratoire. Hier, une femme-mère-avant-tout, dans la "bonne" société, était obligée de supporter un homme toute une vie. Elle pouvait ne jamais se manifester véritablement épouse, mais elle devait tolérer son mari comme père nourricier. Le vieux Joseph de Nazareth, utile pour le nom et la paie ! Tout cela rappelle l'univers d'Hervé Bazin, Qui j'ose aimer ? et le Matrimoine. Aujourd'hui, l'insémination artificielle, la libération des mœurs et des rapports économiques différents permettent aux femmes préoccupées avant tout de maternité de se passer totalement d'un mâle repérable. Cette situation nouvelle, entérinée par la loi, renforce le célibat et permet l'existence d'enfants qui, par décision de leur génitrice, ne connaîtront que leur mère. Tout au plus sauront-ils quel Cecos aura recueilli le sperme de leur père biologique. Verra-t-on des gens, prêts à fracturer les armoires de dossiers médicaux secrets, partir en quête de leur ascendant paternel ? Un beau sujet de roman ! Est-ce qu'un être humain ne doit pas pouvoir au moins identifier ses parents ?

Après avoir été dirigées par l'ancêtre masculin les familles se regroupent autour de la mère. Nous n'allons donc pas vers le matriarcat qui n'aurait jamais existé nulle part, au dire de l'archéologie récente, mais nous voyons apparaître de plus en plus de familles "matricentrées" favorisées par le juge des affaires matrimoniales, qui est souvent une femme. Au cœur du foyer règne une mère, parfois avec l'aide de sa propre mère, sur ses enfants conçus de plusieurs pères. Les mâles défilent en laissant éventuellement un rejeton supplémentaire. Comme à la Martinique. La mort du père s'accomplissant, certains se demandent si l'on ne va pas déboucher sur une féminisation générale de la société. Les papas poules, une toute petite minorité il est vrai, développent une mimique féminine. Ces nouveaux hommes, résultantes molles des revendications féministes, ne risquent-ils pas, en refusant toute violence et toute compétition, de fuir tout simplement leur responsabilité virile ? On se demande s'ils apportent à l'enfant quelque chose d'autre qu'une tendresse maternelle. Mais ils apportent vraiment autre chose, observent certains psys.

A l'inverse, les femmes qui veulent "gagner" sont contraintes par l'air du temps de s'aligner sur la compétitivité masculine. Agressives au volant et cigarette aux lèvres. Les femmes très actives au dehors sont coincées entre carrière et maternité. Pour vivre les deux, harmonieusement, il faudrait que beaucoup de choses changent : moins de chômage ; plus de compréhension patronale, aisée dans les grandes entreprises, difficile dans les PME ; plus de crèches ; plus de partage au foyer pour celles qui vivent en couple, mais cela dépend des conditions horaires dans lesquelles chacun exerce son emploi. Le combat continue. Un pourcentage de femmes réussit le challenge d'un équilibre entre une vraie carrière et une maternité heureuse. Plusieurs n'y parviennent qu'imparfaitement ou pas du tout.

Nous assistons à la prolifération des familles recomposées. Dans les siècles passés, les familles étaient recomposées également, en raison de la mortalité précoce des pères et des mères. On estime qu'au XVIIIe siècle vingt pour cent des familles étaient de plusieurs lits. Les remariages inévitables n'engendraient pas toujours le pur bonheur. Mais il se trouve qu'aujourd'hui, au moment où la moyenne de la vie a beaucoup progressé, les nombreux divorces et les unions qui s'ensuivent entraînent et banalisent des regroupements d'un genre encore peu courant il y a quelques dizaines d'années.

La quête de liens affectifs se faisant de plus en plus pressante dans une modernité assez angoissante, les tribus s'organisent autrement. Les collatéraux s'éloignent de la famille, alors que la chaleur du groupe se diffuse aux nouveaux partenaires des parents et même aux amis. Actuellement, les figures de la famille se diversifient beaucoup dans la même société. Les magazines font leur pâture de situations inédites, parfois même rocambolesques. Ils nous ont décrit ces familles plurielles où les cadeaux de papis et de mamies surnuméraires s'entrechoquent dans les couloirs au moment de Noël ou encore l'histoire d'un père prolifique louant secrètement pour les vacances, des deux bords d'un bras de mer ou d'un piton montagneux, des appartements pour le repos et les loisirs de ses deux familles qui s'ignorent.

Dans ce contexte, la recherche diachronique et synchronique de Françoise Héritier à travers diverses civilisations paraît passionnante. Elle attire l'attention sur " l'inceste du deuxième type ". Le tabou de l'inceste ne concernerait pas seulement les consanguins, mais s'étendrait aussi aux rapports entre parents par alliance, même éloignés.

Il faut enfin constater que l'homoparentalité est en route. Elle a déjà été reconnue par les tribunaux. On ne voit pas pourquoi elle serait refusée à deux personnes qui vivent ensemble, puisqu'elle est déjà admise pour la formation d'un foyer monoparental par adoption. Un sociologue qui connaît bien les choses de la famille, J.-C. Kaufmann, voit dans la nécessité proclamée, pour une construction harmonieuse de l'enfant, de la présence au foyer d'une double image parentale, une "pure idéologie", "une croyance collective". S'il fait une réserve à l'homoparentalité, ce n'est pas en fonction du modèle en lui-même, c'est à cause des réactions négatives possibles sur l'enfant d'une société craintive qui se replie sur les valeurs anciennes.

Sur ce sujet, on ne me demandera pas mon avis, autrement, éventuellement, que par un vote pour on contre un candidat qui défendrait cette possibilité dans son programme. Pour ma part, je prends les faits de la vie et si je suis concerné, je fais de mon mieux pour accompagner les gens dans leur destin, sans jamais faire de discrimination. Il y a des gens qui vivent une relation homosexuelle. Je ne recommande ni ne condamne ce mode de vie. Je ne suis pas professeur de comportement. Je constate et j'essaie de comprendre les manières de vivre des gens en fonction des données particulières de leur itinéraire. Si la vie me met en relation avec des homosexuels, par exemple par le voisinage, je n'aurai à leur égard aucune réserve. Ces couples demandent à avoir des enfants selon les moyens de leur choix et à les élever sous leur toit. Ils ne viennent pas me demander mon avis. Ce fait, je ne le juge pas. Je me dis simplement que si mes voisins ou mes voisines étaient dans cette situation, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir de voisin amical pour que les enfants mis au monde ou adoptés et élevés dans ces couples connaissent un épanouissement aussi florissant que possible. Notre porte leur serait donc ouverte sans réserve.

Et d'où aurait procédé le changement ?

C'est à Matala, "grotte et grande plage de sable fin", que l'incontournable Zeus, métamorphosé en taureau pour tromper sa légitime, aurait regagné et abordé son île natale, portant sur son échine la belle Europe, dont naquit Minos. A vrai dire la mythologie et les dogmes sont fort en retrait dans nos têtes pendant ce voyage et nos préoccupations familiales les plus contemporaines affleurent sans cesse à notre pensée. Il paraît clair que la chaleur qui dégèle la banquise culturelle chrétienne, comme elle a fait fondre la mythologie grecque, se dégage des travaux scientifiques. L'époque où l'on se demandait si les femmes avaient une âme est définitivement révolue. J'ai même sous les yeux une série d'articles sur les recherches biologiques et neurologiques récentes concernant la différence entre hommes et femmes. La masculinisation serait produite par un infime fragment de matériel génétique, SRY, localisé sur le chromosome Y, tandis que la féminisation serait due à DSS, élément porté par le chromosome X. Nous serions donc, hommes et femmes, biologiquement à égalité.

A propos du cerveau féminin et du cerveau masculin, on peut commencer par un rappel classique : l'hémisphère droit est intuitif et synthétique, tandis que le gauche est verbal et calculateur. Mais l'opposition entre raison et sentiments n'aurait pas de fondement biologique. En effet, la pensée logique ne peut pas fonctionner sans la mémoire des émotions. Les décisions ne découlent pas de la seule logique. En conséquence, hommes et femmes n'ont des organisations mentales que légèrement différentes. D'ailleurs celles-ci seraient probablement indécelables sur un cerveau à la naissance, car elles pourraient avoir des rapports avec les habitudes d'éducation et de structuration du cerveau qui est très plastique. Simplement, les hommes seraient un peu mieux pourvus en tout ce qui concerne la spatialité et la géométrie, tandis que les femmes seraient plus aptes à saisir des correspondances, à parler, à retenir des listes d'objets au jeu de Kim et aussi plus accordées à l'arithmétique. En conclusion, aucune supériorité de l'homme sur la femme ou de celle-ci sur celui-là n'est fondée en biologie.

Mais nous devons éviter d'enraciner la pratique sociale dans les découvertes biologiques du moment, telles qu'elles sont proposées par la science. Les certitudes ont été si dangereuses et les démentis si cinglants en ce domaine que ces considérations n'ont de valeur qu'apéritive. Néanmoins, ce déblayage primaire favorable à l'égalité entre hommes et femmes est réjouissant. Nous pouvons alors nous livrer à un bilan qui est à la portée de chacun. Si elle a existé, qu'est-ce qui contribue à relativiser dans nos sociétés le modèle de la famille chrétienne ?

Nous nous représentons, nous, gens sans qualité, que depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, en passant par la Révolution française, a soufflé un fort vent de libération. Nous avons lu que dans la Rome antique et au Moyen Age, les femmes avaient largement utilisé le poison pour se défendre contre la toute-puissance des mâles. En nos temps, leur combat a été considérablement appuyé par la technoscience, d'où est issue une évolution des mentalités. A son tour, la législation a avalisé des pratiques. Tout a progressé de front sans doute. D'une véritable réaction en chaîne, nous pouvons énumérer quelques points, même s'il n'est pas de notre compétence d'établir des rapports précis de causalité.

La contraception fiabilisée, les techniques de fécondation artificielle, la faculté biologique sinon légale de mères porteuses, la légalisation de l'avortement et la pilule abortive ont changé les conditions de la maternité en permettant une maîtrise de la fécondité. Les couples ou les mères célibataires peuvent donner la vie aux enfants qu'ils désirent et auxquels ils estiment pouvoir assurer un niveau de vie convenable. Le père physiologique a perdu son pouvoir. C'est la femme seule qui peut décider pendant dix semaines après la conception de garder ou non le fœtus. Elle peut accoucher sous X et faire adopter son enfant sans que le géniteur puisse s'y opposer. Un père peut se voir contraint, après une expertise, de reconnaître une paternité qu'il refuse.

Les femmes désormais capables de gérer leurs maternités ont pu accéder au travail extérieur à la maison et programmer leur carrière. Elles ont ainsi conquis leur indépendance financière et levé le joug de leur asservissement au mâle. Se dégageant des chaînes du machisme, jouissant depuis la loi de 1975 de l'égalité juridique des sexes en matière d'adultère et ayant acquis de haute lutte le droit à la parole, elles ne sont plus retenues malgré elles dans les liens matrimoniaux quand ils deviennent aliénants. Les programmes pour endiguer partiellement le chômage par le maintien des femmes au foyer n'y feront rien. Aucun retour en arrière n'est à attendre sur ce point, hormis peut-être celui qu'engendrerait une crise économique qui n'en finirait pas.

Dans ces nouvelles conditions les femmes ont conquis une autonomie sexuelle aussi grande que celle des hommes, sans qu'elles portent plus gravement que ceux-ci les conséquences de leurs relations hors du foyer. Les lois contre le harcèlement sexuel, notamment sur les lieux de travail, les protègent. La mobilité physique engendrée par le développement des moyens de déplacement et le travail à une distance relative du domicile favorisent comparaisons, échanges, rencontres et des alliances familiales nouvelles. On est vraiment sorti du village rural. Il se trouve même des femmes qui étalent dans la littérature leurs performances sexuelles non seulement de façon à épater le bourgeois bohème, mais à rendre circonspectes les militantes les plus acharnées de la cause féminine.

Enfin, les nouvelles techniques de communication réduisent de plus en plus les distances culturelles. Cinéma, presse, télévision, téléphonie sans fil et informatique constituent un réseau de plus en plus serré, qui colporte des expériences inédites. Des informations circulent sur d'autres manières de vivre que celles qui nous ont été imposées par nos grandes légendes. C'est la fin de la pensée unique et la relativisation des modèles régionaux. Le brassage continuel des idées et des images sur le corps et les sujets érotiques autrefois bannis, la connaissance de l'histoire et des autres civilisations redessinent la configuration familiale. Le divorce n'est plus honteux et il se banalise. L'évolution des mentalités se traduit dans des pratiques sanctionnées au fur et à mesure par des lois plus adaptées. Des dispositions nouvelles concernent le choix du nom de famille des enfants, depuis le 1er janvier 2005.

Des pères déstabilisés, des éducateurs en recherche

De cette révolution des mœurs, il résulte d'abord que le père cherche à redéfinir sa position dans la famille. La palette des rôles paternels est très diversifiée. On y trouve au plus bas degré le mâle donneur de sperme, dont l'identité reste secrète pour la receveuse, au plus haut le paterfamilias jaloux de ses prérogatives, aux étages intermédiaires l'heureux père d'une famille unie, le papa poule en congé se dépensant des biberons et des couches au supermarché et de la cuisine à la salle de jeux ou le père divorcé, venu avec ses enfants, se joindre à une femme divorcée déjà mère de famille.

Cette nouvelle donne retentit sur l'éducation des enfants, y compris sur leur formation sexuelle qui doit faire face à leur nouvelle précocité. Plusieurs d'entre eux sont amenés à supporter, en pleine recherche d'équilibre affectif, de douloureuses ruptures. Les bilans abondent dans les journaux. Aux cas dramatiques - qui l'eussent été tout autant dans des familles d'autrefois apparemment soudées mais déchirées dans le secret - on peut toujours opposer des cas de maturation réussie à travers les épreuves des séparations.

Le vain refrain de la dégradation des mœurs a été repris par le chœur des vieux dans toutes les civilisations, à commencer par la société biblique de l'Ancien Testament. Les conduites d'une personne ou d'un groupe s'expliquent d'une part par la tradition de la société concernée et d'autre part par les retentissements sur la vie matérielle et sociale des techniques nouvelles, qui surviennent de nos jours à un rythme accéléré. Marie Susini montre très bien ce qu'a pu être sur la population corse l'irruption de la télévision. Les imams ne peuvent déjà plus grand-chose contre les cassettes des magnétophones et des magnétoscopes, contre les CD-rom et DVD, contre les paraboles accueillantes aux ondes des satellites, contre la toile informatique. Les mêmes lecteurs électroniques qui font entendre et voir les prêcheurs dispensent aussi bien la pornographie. Si les rapports entre hommes et femmes ont été très différents sous diverses latitudes, on peut parier que les variations ne vont pas manquer à l'intérieur d'une même aire culturelle, libérée de la pensée dominante de la religion officielle locale. A la vitesse où se modifient les techniques, le modèle paternel de la société traditionnelle n'est plus guère reçu en aucun domaine.

L'effacement des pères peut avoir des conséquences catastrophiques. Le garçon au père absent générerait un refus souvent névrotique de l'autorité et en conséquence des dispositions homosexuelles ou violentes. De tels garçons ne se fixeraient à aucune fille tandis que les filles élevées dans la même absence, séductrices depuis leur jeune âge, attendraient fort longtemps l'homme idéal et sauveur, après en avoir épuisé et jeté plusieurs. S'il n'y a qu'une femme, la mère, dans le paysage familial, l'enfant s'opposerait à cette femme solitaire pour se construire et deviendrait misogyne. Il faut, répète-t-on à l'envi, un père et une mère présents physiquement au foyer, chacun à sa façon. J'ai évoqué plus haut l'avis différent de J.-C. Kaufmann. On ne manquera quand même pas non plus de remarquer que des pères présents ont présidé à la formation de grands névrosés !

Ainsi, je constate dans les articles toute la variété du disque de Phaïstos. Au diable les généralisations. Des jeunes défavorisés s'en tirent parfois bien tandis que d'autres, élevés dans un environnement propice, glissent vers des impasses. Tout peut dépendre d'un substitut du père, comme un excellent grand-père ou un ami de la famille. Toute éducation suppose des butoirs. Chacun s'emploie à répartir ceux qui, selon sa conscience, lui paraissent souhaitables, sans jamais parvenir toutefois à apprivoiser le hasard.

En matière d'éducation, on a connu le tout permissif soixante-huitard et quelques dégâts. Par affolement, il risque d'y avoir parfois un retour à des recettes assez autoritaires de nos grands-mères. Les chercheurs prétendant offrir des méthodes de portée universelle seraient divisés. Jaillissent dans l'édition d'innombrables propositions, parfois contradictoires, pour réussir. Il paraît déconseillé de s'en remettre à des procédés qui vaudraient pour tout le monde. Dans chaque famille un certain itinéraire est parcouru, en fonction de la situation effective des parents (présence rare ou prégnante ; familles classiques ou recomposées ; foyers homoparentaux ou monoparentaux). Je vois dans des familles de tout type des enfants-rois, assez tyranniques. Je vois aussi l'adolescent qui n'a jamais droit à la parole et dont les parents n'ont jamais été sevrés. Je vois des enfants épanouis qui ne sont ni bêtes ni anges. L'apprentissage à l'autonomie et au plaisir de vivre passe par toutes sortes de petites réussites et des impasses. Il en va ainsi de l'apprentissage à la règle du jeu social. Tous les modes d'emploi sont eux-mêmes en évolution rapide. Nous avons, ma compagne et moi, beaucoup d'humilité et d'admiration devant les tâtonnements des parents.

J'ai trouvé pour ma route personnelle une méthode de discernement à la lumière de la grille que Freud a proposée. Les tracas familiaux abondent. Ma persuasion, c'est que le cher Sigmund a clarifié une foule de choses dans les années où il a mis en place la théorie psychanalytique. A l'heure où des dizaines de techniques thérapeutiques sont mises en œuvre pour aider la pauvre humanité à progresser, je trouve que la sienne recèle une source de savoir et de mieux vivre. Je connais des situations désolantes et durablement souffrantes qu'un peu de thérapie à la lueur de l'œdipe aurait peut-être pu dénouer, alors que certaines relations familiales semblent consister parfois en des chocs étourdissants de cuirasses, de boucliers et de lances. J'ose le prétendre, puisque je sais que d'autres familles, logées à semblable enseigne, ont retrouvé un peu de large dans le pré où chacun se sentait attaché comme un âne au piquet. J'entends souvent sur les ondes les animateurs renvoyer vers des psychothérapies des gens qui ont du mal à vivre. Cela paraît pertinent. On peut se trouver bien d'avoir exprimé son malaise devant l'autre, d'en avoir mieux pris conscience devant celui qui n'est pas impliqué.

Pour un amical compagnonnage

Nous ne savons pas où va "la" famille. L'humanité ignore comment elle construira son avenir sexuel et familial et déjà pour cette simple raison qu'à la vitesse où évoluent les connaissances dans le domaine génétique, nous n'avons pas idée des manipulations auxquelles l'espèce peut se livrer. Si j'ai dû écrire un nouveau chapitre incertain, c'est encore celui-ci. Les religieux, les philosophes, les moralistes et les politiques peuvent dissuader de ceci et de cela, recommander ceci ou cela, s'entendre sur des moratoires, mais les hommes vont de tout leur poids vers leur destin, comme le torrent des gorges de Samaria court vers son embouchure à la saison des pluies. Le pape peut écrire des lettres, qui, de surcroît, sont des succès de librairie, mais les catholiques eux-mêmes n'en font qu'à leur tête.

A notre époque de redistribution générale des cartes, beaucoup aimeraient savoir ce qui est bien, ce qui est mal, recevoir une approbation ou même une malédiction utile pour redresser le sens de la course. Pas de traité inoxydable, encore moins une assurance sur l'avenir. Des concertations profitables s'organisent pour le temps présent, oui.

Chaque famille fait sa route à son pas. Aucune formule ne mérite la condamnation. Autant que possible il vaut la peine d'accompagner fraternellement qui viendra dire sa perplexité. Il n'y a sur le chemin ni bien ni mal, mais des passages obligés. Nous ne sommes assurés de la valeur perpétuelle d'aucun modèle platonicien ou évangélique de la famille. Il existe certes des figures familiales qui sont en elles-mêmes plus attractives que d'autres, de ravissantes chapelles sur lesquelles veillent des saints protecteurs, mais dont nous ignorons les invocations magiques. Ici ou là, un vrai bonheur se donne à partager autour d'un grand feu. Parfois les compagnons de route peuvent suggérer à leurs proches de pointer le regard vers des cimes accessibles.

 

DÉSIR D'ENFANT, DESTIN D'ENFANT

(Mise à jour du 11 novembre 2013)

Dans l'ambiance des modifications législatives en cours en ce début d'année 2013 concernant le mariage pour tous et les conséquences qui en découlent pour la filiation, ce qui est prioritaire dans mon esprit, c'est l'enfant. Il n'a pas demandé à venir au monde, il s'y trouve et on semble pouvoir former pour lui un double vœu : tout d'abord qu'il sache à qui se référer en première instance et qu'il trouve pour le prendre en charge à son arrivée, pour son éducation et pour sa formation à la vie adulte, un milieu aussi adapté que posssible. Le désir d'enfant est légitime, mais le sujet humain n'appartient pas à ses géniteurs et à ceux qui l'ont élevé, c'est pourquoi son destin l'emporte sur les vœux des responsables de son origine.

Autant que faire se peut, savoir de qui on tient la vie

Un être humain doit, autant que possible, être au courant de son ancrage génétique. Il est constitué jusqu'à ce jour à partir d'un élément féminin fécondé par un élément masculin. A l'époque où les recherches généalogiques ont pris tellement d'importance, il paraît courant et légitime que la plupart d'entre nous puissent savoir de quelle union ils procèdent et pouvoir conserver un lien avec les personnes qui en sont la cause, même si nous connaissons de nombreuses exceptions qui rendent cette clarification impossible. Evidemment ce seul lien et cette connaissance ne suffisent pas. L'éducation donnée par des parents naturels ou adoptifs est d'une extrême importance sans pour autant rendre négligeable l'enracinement physiologique de chaque existence.

Dans un nombre non négligeable de cas, nous sommes témoins de l'existence d'enfants très tôt orphelins, d'enfants rapidement enlevés à leurs parents ou circulant et tiraillés entre l'un et l'autre après la transplantation dans un foyer recomposé, de l'existence aussi d'enfants nés de père inconnu ou même de père et de mère inconnus. Tout n'est pas toujours catastrophique dans leurs vies et il arrive que certains de ceux-là s'en tirent finalement mieux que des enfants élevés dans un foyer qui s'est maintenu depuis les origines du contrat mais a souffert de déviations mentales ou du moins de méthodes éducatives assez dommageables. Cependant l'exception ne peut être proposée en modèle. Lorsque l'on tente de remédier aux carences d'une vie mal commencée, on veille, par exemple par l'adoption, à se rapprocher des situations plus régulières, plus communes. En effet, dans la revendication du mariage pour tous, ce qui est demandé aujourd'hui c'est bien que certaines personnes qui s'estiment être victimes de discrimination aient les mêmes droits que les autres, ne soient pas traitées différemment des autres.

Notre espèce tient sa survie de la procréation. Le fait est massif. Pour autant nul n'est obligé d'engendrer, même s'il s'est trouvé des sociétés pour accepter difficilement que certains de ses membres - hormis temporairement ou à vie pour les personnes consacrées par la religion - se dérobent à ce devoir de la reproduction. Dans un groupe humain, une majorité de personnes satisfont à cette charge sans longue hésitation. Que certaines incitations à donner vie à un enfant supplémentaire proviennent de motivations économiques (allocations bienvenues et retraites à alimenter), politiques (vivifier, renouveler la nation), voire religieuses (ajouter des membres au nombre des croyants et des élus), cela importe peu. De son côté, la médecine contemporaine a fait reculer la stérilité dans un certain nombre de cas, comme elle a permis de mieux réguler la fécondité.

De la PMA à la GPA : un glissement inévitable

Aujourd'hui dans notre pays à certains couples, qui restent stériles et forment le vœu d'élever un ou plusieurs enfants, la possibilité a été médicalement et légalement offerte de recourir pour la femme à un donneur extérieur de sperme. Cela se nomme la Procréation Médicalement Assistée (PMA). Nous nous trouvons alors en présence de l'origine ternaire d'un enfant : une mère a reçu une semence extérieure à son couple, mais c'est bien son mari qui tient depuis l'origine le rôle de père et non le donneur génétique.

Pour l'instant, la Gestation Pour Autrui, c'est-à-dire le recours à une mère porteuse pour assumer in utero le développement de l'embryon d'un autre couple, n'est pas admis en France. Les personnes qui veulent parvenir à ce résultat recourent à l'aide médicale dans des pays qui l'autorisent comme certains Etats des U.S.A. et l'Afrique du Sud par exemple. Certains pays de la communauté européenne comme la Belgique, le Danemark, l'Irlande, la Hongrie, les Pays-Bas, la Pologne entre autres ne l'interdisent pas. Le problème qui se pose après ces recours à l'extérieur est celui de la transcription des actes de naissance sur les registres d'état civil du pays des parents.

Il peut sembler difficile, à partir du moment où la PMA a été introduite dans un pays, de refuser à jamais la GPA, par exemple à des couples homosexuels, dans la mesure où toutes les garanties sont prises pour que l'on se contente de verser de raisonnables compensations financières à la mère porteuse en excluant tout indigne trafic commercial. Obtenant le droit de se marier "comme les autres", les couples homosexuels masculins, jugeront discriminatoires les autorisations accordées aux seuls couples féminins. Irène Théry, selon des propos recueillis par Cécile Deffontaines, dans le Nouvel Observateur du 24/09/12, a montré que le sens du mariage avait changé depuis 1972 et encore plus depuis 2005. En effet, le cœur du mariage a cessé alors d'être "la présomption de paternité selon laquelle le mariage était l'institution qui donnait un père aux enfants qu'une femme mettait au monde". A compter de ces dates a été affaiblie puis est tombée la distinction entre les enfants naturels, nés hors mariage, et les enfants légitimes, nés dans le mariage. Pour elle, en raison de cette nouvelle égalité reconnue, on définit désormais le parent non plus par rapport à la procréation, mais "devient parent celui qui s'engage à élever un enfant". La PMA permet ainsi à un couple d'homosexuels, où l'un des deux membres procrée physiquement et l'autre pas, d'engendrer ensemble une descendance grâce à l'aide d'un tiers.

Si la parentalité se définit de plus en plus sûrement en fonction de l'engagement à élever un enfant, il devient clair qu'il sera difficile d'exclure à terme de la fonction les couples homosexuels, non seulement de femmes mais aussi d'hommes, que l'on aura admis au mariage. Il semble bien que l'on n'ait pas considéré dans toutes ses conséquences, en l'adoptant, l'autorisation de la PMA par recours à un tiers donneur. La PMA entérinée, il semble bien qu'un jour la GPA bien encadrée ne puisse être écartée. Je n'exprime pas ici une préférence personnelle. Je réfléchis sur un glissement inévitable.

 

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