CHANTIERS

3. L'ÉCONOMIE AU RAS DU SOL

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Il serait trop simple d'affirmer que le monde se divise en deux classes, celle des producteurs de biens et celle des voleurs. Certes, les spoliateurs du travail des autres abondent dans la cité des hommes : l'Etat, mauvais gestionnaire, coutumier des dépenses de prestige ou de choix économiques inadaptés au bien commun de l'ensemble d'une population ; les colonisateurs toujours aussi inventifs ; les spéculateurs et les usuriers ; les exploiteurs de salariés mal rémunérés qui ne peuvent s'embaucher ailleurs ; les pillards étrangers à l'aire de production, qui fondent sur les réserves péniblement accumulées par les sédentaires et détalent avec leur butin ; le brigand local, voleur rusé ou violent ; les prébendiers de tous niveaux ; le gestionnaire véreux des dons recueillis pour une cause humanitaire ; le faux nécessiteux déjà subventionné qui refuse sa participation à la peine commune et fait la manche sans vergogne. Très légalement et hors la loi la pression des prédateurs se poursuivra longtemps sur leurs proies, à la limite de l'explosion sociale, car les profiteurs savent en général jusqu'où ne pas aller trop loin. Les modèles ci-dessus se diversifient à l'infini, mais nous ne pouvons en rester là.

Ce chapitre d'austères réflexions, relu au cœur de "la crise" de ce début de millénaire, se présente plus que les autres encore comme la marche d'un flâneur sur des sentiers de traverse, qui coupent de temps à autre les autoroutes de l'économie contemporaine. Il n'y a rien d'autre à en tirer pour l'éventuel lecteur que de préciser, par de nombreuses objections, sa propre opinion.

L'individu consommateur de biens et de services

Les missionnaires des choses parcourent la planète. Toujours plus ! L'individu, plus encore que les nations, est englué dans des circuits et des mécanismes qui le dépassent. C'est de son point de vue qu'il est intéressant d'observer le cours des choses. A la fois consommateur, producteur et "échangeur" de biens et de services, il est traversé par de nombreuses tensions, dans l'indémaillable réseau qui l'enserre.

L'activité humaine répond d'abord au besoin primaire de subsistance et de reproduction. Chaque humain est un consommateur de nourriture, de boisson, de vêtement et d'abri. La consommation déclenche la cueillette, la chasse et la production organisée. Le besoin est le moteur de l'économie.

Sur cette quête biologique élémentaire se greffe le désir d'améliorer le niveau de vie déjà atteint. Un jour un téléphone portable de la dernière génération, une voiture suréquipée, un micro-ondes, un ordinateur toujours plus performant qui vous branche sur le monde en temps réel, un lecteur enregistreur de DVD en remplacement du magnétoscope obsolète, une chaîne d'une qualité musicale exceptionnelle, un pilotage numérique de tout l'équipement domestique vous paraissent indispensables. Tandis que l'animal reste rivé à la quête répétitive de son espèce, l'outillage de l'homme évolue. Toujours plus vite.

Pourtant, l'homme ne se contente pas de répondre toujours mieux à des besoins primordiaux, il se procure des biens pour paraître, impressionner et dominer les autres. Il s'épuise souvent dans cette course à la supériorité symbolique. Rien de plus risible que la compétition de deux voisins pour l'équipement ménager, de deux cadres pour le faste d'une réception ou pour un style de vacances ! On raconte chez le coiffeur les voyages à l'autre bout du monde et bientôt on jubilera d'avoir accompli quelques tours dans l'espace.

Quelle est la logique spontanée du consommateur ? Il cherche à acquérir, en s'aidant des associations qui le représentent, des marchandises au moindre coût. Même un brave moine se réjouit au retour du marché d'avoir profité d'une occasion inespérée. Même un riche industriel se vante en conseil d'administration d'avoir fait baisser le prix d'une chemise soldée. Les prix bas ! Les distributeurs les justifient : moins les articles coûtent cher, plus la consommation se démocratise. L'acheteur traque sans cesse le meilleur rapport entre la qualité et le prix. J'ai trouvé un jour dans le magasin d'une chaîne internationale cinq paires de confortables chaussettes pour deux euros. De quelle usine à esclaves sortaient-elles ?

Les dérives d'une consommation galopante ne se font guère attendre. D'abord, l'amélioration obtenue se révèle parfois illusoire. Un chef d'entreprise peut gagner des fortunes, de quoi mener grand train. Encore faut-il qu'il dispose du temps d'en jouir. A la montagne, sur mer ou à l'autre bout du monde, il arrive qu'il soit trop épuisé par ses combats récents ou trop facilement rejoint sur son téléphone cellulaire pour profiter de ses loisirs. Et qui n'a "craqué" devant de parfaits gadgets plus encombrants que libérateurs ? De plus, le souci des grands et petits nantis d'améliorer leur niveau de vie ou simplement leur image l'emporte nettement sur la vie même. Pour ne se priver eux-mêmes de rien, les développés laissent mourir de misère les enfants déjà nés aux pays de la faim. Et ils consentent aux sacrifices humains des accidents de la route pour ce qu'ils estiment un plus grand bien, à savoir la facilité des déplacements individuels. Ils s'assurent ! Seule la dissuasion par des radars toujours plus sophistiqués contraint à diminuer le massacre. Enfin, pour jouir de tout le plus vite possible, le client scie la branche sur laquelle il coquerique sur l'air de plus en plus courant : Je viens de faire une bonne affaire. Quand il gagne moins, et parfois par jeu, le consommateur se jette sur des produits de bas de gamme. Des magasins de "discount" pratiquent le "dumping" (on voit tout de suite d'après les termes d'où sortent ces bonnes façons). Sur leurs rayons s'entassent des denrées à prix d'appel. Les marges sur les autres marchandises sont réduites, en partie grâce à une économie de la présentation et une main-d'œuvre limitée au strict minimum. Mais le client perd quand il croit gagner. Dans toute la chaîne de production, la baisse des prix entraîne des licenciements, la diminution des revenus, un tassement de la demande, une nouvelle chute des prix. Emporté dans cet engrenage pervers le consommateur, voyant ses gains bloqués ou restreints aux allocations de chômage et craignant pour sa retraite, tente d'épargner encore. La masse monétaire disponible pour l'économie s'assèche. Les crédits distribués par les banques tarissent. Alors le gouvernement décide de baisser le taux de l'épargne. Nous sommes au rouet. Mais une embellie vient soudain faire oublier les mauvais jours jusqu'aux nouvelles restrictions et fermer les yeux sur ceux qui n'ont pas accès à la salle du banquet.

La logique spontanée du producteur

Les individus et les groupes humains ont cessé depuis longtemps de pratiquer l'autarcie. Ils se sont spécialisés dans des tâches précises, dont les revenus leur permettent de se procurer les biens qu'ils ne produisent pas ou qu'ils n'ont plus aucun intérêt à produire eux-mêmes. Je pense aux éleveurs de la campagne bretonne, autrefois producteurs et vendeurs de beurre, ravitaillés pour leur consommation personnelle, par leur propre coopérative laitière. A côté du secteur artisanal et industriel, dans chaque foyer n'a subsisté qu'un champ réduit d'activités d'appoint, souvent liées à un loisir ou à un délassement, comme le micro-élevage, le jardinage et le bricolage.

En dépendance durant sa formation, l'individu touche pendant sa vie active la rémunération sur laquelle la société le contraint de prélever l'épargne de sa retraite. Ainsi persiste le grenier néolithique qui garde les réserves pour l'hiver de la vie. En tant que producteur, l'individu cherche toujours à tirer de son industrie personnelle ou collective, privée ou publique, les meilleurs revenus possibles. Mais regardons l'entreprise dans laquelle travaillent l'ouvrier et le cadre : elle est contrainte, sous la menace de disparaître, de produire le moins cher possible, d'occuper et de ravir des marchés. L'exploitation ou l'usine, qu'elle fasse de la viande de bœuf ou des voitures, doit toujours réduire ses coûts de fabrication. Les intermédiaires menacent le fabricant de commander chez le concurrent, voire dans un pays étranger. Le producteur se retourne alors vers ses propres fournisseurs pour exiger des réductions. Les prix des matières premières et des matériaux courants s'effondrent. C'est Nissan qui a dû impérativement obtenir des rabais sur les pièces détachées pour achever son redressement. C'est la balle de laine qui a perdu la moitié de sa valeur en trois ans. L'industriel restreint ses stocks et travaille à flux tendu. Il fouette la productivité de salariés qui craignent d'être jetés à la rue. Et en sus, il réduit sa masse salariale, soit par une meilleure organisation du travail, par exemple en supprimant les heures supplémentaires et en recourant ou en ne faisant plus du tout appel aux intérimaires, soit par l'acquisition de robots, soit par la délocalisation vers les régions où la main-d'œuvre est de moindre coût. Finalement, en licenciant ici. Les constructeurs en arrivent aussi à faire du "decontenting", pour parler clair, de l'appauvrissement, qui consiste à mettre moins de matière et de qualité dans les produits manufacturés, sans que cela soit vraiment perceptible au client ordinaire. En conséquence, on obtient un effet de dominos sur toute la chaîne.

Ainsi, le consommateur, en exigeant toujours plus pour moins cher, contribue à l'effondrement des marges et à l'arrêt de l'investissement. Le chômage suit et la confiance s'envole. C'est bientôt la panne de croissance qui le touche lui-même en tant que producteur.

Le résultat des activités d'une société aussi complexe est une échelle de revenus dont le tableau paraît régulièrement dans les journaux et qui accuse une grande disparité. Les capacités des individus de s'insérer au travail en fonction de leurs compétences et selon les opportunités, comme celles de gérer leurs ressources personnelles, ne dépendent pas de leurs seules dispositions. Cigale ou fourmi, chacun est affronté à de nombreuses circonstances qui ne dépendent pas de lui. J'ai lu dans la presse qu'aux U.S.A. la société se compose de trois couches de population. D'abord un petit groupe de gens surdoués (les "manipulateurs de symboles", les dix pour cent d'Américains vraiment créatifs) que les entreprises se disputent, qui travaillent soixante heures par semaine et qui se trouvent vraiment à l'abri. Ensuite une classe moyenne anxieuse qui peut réussir, mais à qui tout peut arriver, surtout si certains de ses membres ont omis de se pourvoir en assurances de santé. Enfin les trente-quatre ou trente-sept millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Dix pour cent de la population aux U.S.A. seraient pauvres. Au milieu des années quatre-vingt-dix, vingt-quatre millions de gens disposaient de moins de mille huit cent cinquante francs par mois pour vivre et recevaient des bons alimentaires. De plus, nous savons depuis la dernière crise qui a éclaté en 2008, combien il était imprudent pour toute une frange de la population de vivre à crédit en contractant des emprunts impossibles à rembourser. Incapables d'augmenter les salaires des travailleurs, pour pouvoir satisfaire au maximum leurs actionnaires, les grandes entreprises ont renvoyé leur personnel vers les banques pour obtenir des prêts et contribuer à sauver la consommation. Je me souviens du slogan d'une banque en France: "Le bonheur est dans le prêt."

Dans notre pays, entre les gens qui échappent au chômage, la répartition des biens n'est pas moins inégale et le fossé ne cesserait de s'accroître. En 1990 déjà un grand hebdomadaire proposait une classification, assez pertinente et qui reste significative pour ceux qui disposent d'un " job ", des Français en six catégories : 1. Le havre des pères tranquilles, qui n'ont aucun problème d'emploi et travaillent fermement, mais préfèrent leur sécurité et leurs loisirs à une promotion grosse d'aléas ; 2. L'eldorado des aventuriers, qui se battent dans des espaces où les places sont rares et chères, le risque constant, mais les compensations financières à la hauteur des attentes ; 3. Le fief des grands gagnants, qui, pour la plupart, sont nés là où il fallait, pour cumuler, leur formation achevée, la sécurité de l'emploi et de très confortables revenus ; 4. La banquise des frustrés, qui, souvent au service de l'Etat, sont peu menacés de perdre leur place, mais gagnent petit pour le travail fourni ; 5. L'enfer des grands perdants, qui remplissent des tâches reconnues, mais répétitives, mal payées, peu garanties et aux horaires souvent dépassés ; 6. La planète des individualistes, qui font avant tout ce qu'ils aiment, que cela paie ou non.

En 2009, ce tableau paraît presque idyllique, quand on constate l'incapacité tenace de nos sociétés à faire reculer la misère, celle des dirigeants politiques à organiser un monde plus juste, celle des divers fournisseurs et répartiteurs de travail à occuper leurs congénères moins doués en affaires à des tâches leur procurant un salaire convenable. Aux quatre mots serinés longtemps et tristement dans nos conversations, à savoir chômeurs ; Rmistes, S.D.F., sans-papiers, au plein cœur de la crise, commentée à l'infini par les professeurs d'économie, se joint une litanie habituelle des bulletins d'information : subprimes (prêts immobiliers à des gens sans ressources), plan social, licenciement, délocalisation. Et puis titrisation des créances, traders, superprofits des géants du CAC 40, bouclier fiscal, paradis fiscaux, stock-options, parachutes dorés, retraites princières de patrons voyous, plans de relance. Le vocabulaire peut se modifier au rythme des changements ministériels, mais le malaise demeure.

En tout cas, que les gens s'observent, se comparent et parfois se jalousent relève du commérage, mais l'important est de bien noter déjà la vive tension qui tiraille l'individu, à la fois consommateur disposé à payer le moins possible et producteur en quête de revenus aussi élevés que possible.

L'individu "échangeur" de biens et de services

Il serait vain de rêver d'une société vivant du troc. Depuis bien longtemps et plus que jamais, la spécialisation des tâches a entraîné la complexification des circuits commerciaux. Des intermédiaires mettent les produits à la disposition des acheteurs. La mondialisation croissante de l'économie rend difficilement contrôlables, même par des Etats et des communautés d'Etats comme l'Europe, la production et la circulation des biens, de même que le prix réel des marchandises et les flux de capitaux. L'échec de plusieurs conférences internationales en témoigne. Le récent G20 de Londres serait parvenu à des résultats partiels. Là encore les spécialistes s'affrontent pour évaluer les bénéfices de l'opération. Par exemple, on aurait omis de prendre des décisions, pourtant urgentes, sur les questions monétaires. En tout cas, l'individu, bien plus désarmé encore dans l'enchevêtrement des échanges, cherche à tirer son épingle du jeu. Eventuellement, il devient un profiteur du travail des autres, souvent du simple fait d'une situation qu'il n'a nullement choisie.

Progressons. Aucun commerce n'est viable sans un instrument légal d'échange. La monnaie préside utilement au négoce. La définition élémentaire de la monnaie se trouve dans le Robert : "1. Pièce de métal, de forme caractéristique dont le poids et le titre sont garantis par l'autorité souveraine, certifiés par des empreintes marquées sur sa surface, et qui sert de moyen d'échange, d'épargne et d'unité de valeur. 2. (1690). Écon. Tout instrument de mesure et de conservation de la valeur, de moyen d'échange des biens." Mais les perversions de la monnaie sont apparues. N'étant plus indexée sur les richesses réelles, elle en arrive à rapporter du fait de son seul placement. Les journaux racontent de temps en temps au citoyen ordinaire les coups de spéculateurs comme Steve Hanke ou Georges Soros. C'est le domaine des ragots, du bluff, de la réalité virtuelle, de la curée. Dans l'ancienne Bourse la communication ressemblait plus à des aboiements qu'à du langage humain. Au théâtre de l'imprévisible, de temps en temps, il est question de délits d'initiés, mais c'est le plus légalement du monde que spéculent une bande de boursicoteurs sur les taux de change, les marchés à terme, les variations des titres. De vrais parasites, puisque les gains qu'ils se procurent en jouant sur l'argent ne résultent en rien de leur travail de producteurs. Ils courent les placements juteux et gagnent leur vie à faire de l'argent à partir de l'argent. Le jeu boursier peut aller jusqu'à déstabiliser les politiques. Quant à certaines banques, elles peuvent s'entre-dévorer comme faire de mauvaises affaires et il arrive qu'elles se fassent renflouer par les contribuables des naufrages dus à leurs erreurs de gestion. La fièvre de l'argent fait monter le thermomètre des entreprises comme celui des individus. Toute la production finit par être jaugée à l'aune du profit, le nec plus ultra de toute opération, et les finalités de l'activité humaine au service de l'espèce sont occultées. Je saurais à quelle porte frapper pour entendre pulvériser en quelques secondes les lignes qui précèdent et justifier l'utilité des pratiques boursières. La situation est tragique et les corrections sont lentes.

Et la publicité ! Pour vendre et pour réaliser le maximum de profits, les entrepreneurs sont contraints de recourir à une propagande séductrice. Certes, il faut bien que les clients soient informés de l'éventail et des particularités des produits qui leur sont proposés. Les catalogues et diverses interventions des représentants des vendeurs et des consommateurs rendent service. Il n'y a rien à reprocher au fabricant et au marchand qui exposent un produit et apportent des informations supplémentaires à qui en désire.

La publicité est autre chose, c'est le chancre de l'information. Souvent mensongère, sous le prétexte qu'il faut inventer des produits nouveaux pour que tout le monde trouve du travail, elle traite le client potentiel comme un arriéré mental. Les croisés du paradis terrestre, au moyen de leurres et de rabâchages chèrement payés, vous font comprendre que vous avez besoin de leur dernier-né et qu'ils ont été les meilleurs pour le mettre au monde. Personne ne nous étonnera plus. Dans le tapage généralisé, les marques n'ont plus qu'un but, faire du bruit, faire un bang, pour vous convaincre qu'elles sont bien là, prêtes à vous servir et à se servir. Ce vacarme ne nous fait plus rien, car il y a trop de bangs et de bings, et nous n'avons plus d'oreilles. Chacun de nous, en ouvrant sa boîte aux lettres et son courrier électronique ou en décrochant son téléphone, n'a-t-il pas trop souvent découvert qu'il avait été sélectionné pour gagner du vent ?

De telles campagnes sont suspectes au premier coup d'œil. Pourquoi Paul veut-il convaincre Pierre par la radio, la télévision, les affiches, le courrier, le téléphone, le fax et les courriels de la qualité de ses idées et de ses produits, quand celui-ci ne demande rien ? Les propagandistes ne sont pas désintéressés. Du fait de la spécialisation et de la division des tâches, ils peuvent promouvoir n'importe quel produit, comme un avocat peut défendre n'importe quelle cause, puisqu'ils sont payés pour cela. Si vous ne ressassez pas, vous assurent-ils, peu de gens feront attention à votre marchandise et la majorité se tournera vers le camelot ! J'en conviens.

Mais, dans ces conditions, que résulte-t-il du système d'échanges en vigueur ? Le couple infernal formé du client et du commerçant vit une guerre ouverte. Je lui ai arraché cette réduction ! J'ai réussi à lui refiler ce rossignol ! Dans les centres commerciaux, à la suite des faillites, la valse des magasins s'endiable. Les liquidations, soldes, braderies, semaines délirantes ne se donnent pas le tour. Les prix en fête ou en folie, cassés ou sacrifiés font fureur à longueur d'année sur l'ensemble du territoire. Vous voilà convoqué par un mailing flatteur pour une distribution quasi gratuite, vous vous précipitez et vous découvrez que la marchandise à solder n'arrivera que demain. C'est que les magasins ne soldent plus leurs invendus, ils s'approvisionnent spécialement pour les soldes. Qui achète aujourd'hui autrement qu'en période de soldes doit savoir qu'il se fait souvent berner. Le jour de l'ouverture des soldes, la clientèle pique un cent mètres grotesque pour rafler les meilleurs occases !

Les distributeurs se font la guerre entre eux, au profit, prétendent-ils, des consommateurs. En réalité, l'"îlot de pertes" qui appâte le client leur permet de faire "un océan de profit". Ils vous font le plus souvent cadeau d'un paquet gratuit ou de vingt-cinq pour cent de marchandise en plus ! Surtout, véritables corsaires, ils mènent la vie dure aux producteurs, patrons et salariés confondus, qui voguent pour une fois dans la même galère, en exigeant sans cesse des entreprises des réductions sur les prix de gros. Les agriculteurs et éleveurs sont souvent victimes des cours très bas imposés par la grande distribution.

De cette façon, comme l'automobiliste, qui se plaignait il y a un instant de l'indiscipline des piétons et passe au feu rouge lorsqu'il est lui-même redevenu l'un d'eux, les producteurs, patrons et salariés, sont inconscients des conséquences de leurs désirs de consommateurs sur leur porte-monnaie. La rage sévit à l'intérieur de chaque individu, pour moitié producteur assigné à son poste de travail et pour moitié consommateur pieds et poings enchaînés au distributeur par un pacte diabolique.

Mais la réalité est encore plus complexe, car le soi-disant patron d'une firme et le distributeur sont souvent des multinationales dont certains consommateurs sont les actionnaires ! Quel ordinateur pourrait démêler actuellement cette situation inextricable au point de suggérer une gestion rationnelle et équitable ? Les uns gagnent, d'autres trinquent. Ordre, désordre. Hasard des rôles individuels et inflexibilité de la loi du marché.

 Ambiance de compétition

 Approfondissons notre interrogation. Quelle est l'origine et quelle est la logique des systèmes économiques majoritaires qui régissent les sociétés et emportent l'individu comme un fétu sur l'océan de l'argent ? A quelle contradiction mène cette course éperdue ?

La réponse à ces questions commence par le rappel des liens entre l'évolution technique et la rivalité commerciale qui embrase la planète. Quelques propositions semblent aller d'elles-mêmes. Tout d'abord, la compétitivité paraît nouée à notre insatiable curiosité et à notre passion pour l'outil. La recherche technique aiguise notre intérêt pour l'existence. Ensuite il faut remarquer que la machine modifie largement les conditions et le milieu de la vie des hommes. C'est même le progrès technique incessant qui a forgé l'humanité. L'homme s'est fait ce qu'il est en fabriquant des outils, en élaborant un monde de plus en plus artificiel, du silex taillé jusqu'aux cartes à puce et aux vaisseaux spatiaux. En outre, toute découverte projette comme l'arbre en plein soleil son ombre spécifique. L'humanité s'enfonce dans les marées des objets qu'elle invente et la pollution du globe s'accroît. Notons encore que les appareils de plus en plus perfectionnés et vite obsolescents, que peuvent se payer les citoyens des sociétés riches, creusent des écarts dangereux entre les groupes humains. Enfin nous observons que les automates tendent à remplacer les hommes et à dissoudre les relations nées du travail et des échanges commerciaux. Loin d'être infaillibles, ils vous laissent parfois devant un mur. Vous n'avez plus personne à qui parler, en plein week-end ou à quelques minutes de grimper dans un train ou dans un avion, si votre carte bancaire a été avalée par un guichet automatique ou si vous avez compté, en pleine campagne, sur un distributeur d'essence dont le système informatique s'affiche en panne. Vous pouvez former dix fois sans succès les chiffres du digicode de votre hôtel pour y rentrer de nuit. Sans compter la malveillance anonyme qui s'exerce sur les systèmes les plus perfectionnés comme les machines sans conducteur. La fragilité de nos réseaux est à faire frémir et ceux-ci ne sont pas totalement à l'abri d'attaques malveillantes, si j'en crois une récente conversation avec un homme averti et en responsabilité dans ce domaine. En résumé, la compétition humaine paraît indissolublement mariée, avec ses réussites et ses ratés, à l'élan technologique qui a structuré l'espèce. Il fallait le souligner avant de scruter plus avant ce qui mène l'économie.

Souvenons-nous qu'il est impossible de vivre dans une société développée sans rentrées et sorties de cette valeur d'échange qu'est l'argent. L'argent est le passe-partout de l'existence concrète. Il ouvre les portes des sécurités primaires : nourriture, vêtement, logement et déplacement. Pour soi et pour les siens. Pour aujourd'hui et pour demain. Celles des plaisirs seconds, mais nullement secondaires : confort croissant des appartements, gastronomie, images de soi indexées sur le renouvellement des vêtements et du cadre de vie en fonction du milieu social, activités sportives et culturelles, voyages et loisirs divers. Celles de la prédominance nécessaire au maintien de ces sécurités. Personne n'a vocation à régresser et chacun se bat pour ses avantages acquis, pour conserver et améliorer son niveau de vie.

C'est que l'autre apparaît souvent comme un concurrent ambitieux. Conserver son bonheur personnel dans le cadre des possibilités de son pays, de son rang, des convenances admises et de la légalité n'est pas une mince affaire. Chacun est amené à prendre diverses assurances pour garder l'intégrité de son territoire, fût-il modeste. Cela entraîne des conséquences jusque dans les choix politiques et jette certaines catégories de la population dans des grèves et des manifestations pour maintenir le standing atteint, lorsqu'il risque d'être menacé par d'autres catégories.

Entre congénères, à tous les niveaux de l'organisation économique, existe une compétition acharnée, une guerre endémique, une lutte pour emporter la même et rare citadelle que l'autre aussi s'efforce de ravir. Quelle est la traduction de ces conflits habituels ? Chacun, soit en s'alliant aux autres, soit en se battant contre eux, cherche à gagner davantage d'argent, pour maintenir et, s'il le peut, améliorer son niveau de vie. La course à la première place dans la consommation, la production, les échanges suscite l'intérêt de l'individu et lui donne du dynamisme au poste qu'il occupe, s'il voit se profiler à l'horizon des chances de promotion et d'amélioration de sa vie et de celle des siens. Motivé par le profit, le compétiteur s'élance.

Cependant, cette passion concurrentielle pour le développement des produits, pour l'acquisition des valeurs concrètes et pour la spirale de la jouissance finit par produire beaucoup de frustrations, d'inimitiés et de dégâts. Les journaux informent leurs lecteurs des gains démentiels des chefs d'industrie qui savent faire de l'argent et augmenter les dividendes, des sportifs adulés par les foules qu'elles font rêver et des vedettes de télévision plébiscitées par l'audimat et que les chaînes s'arrachent. L'argent attire l'argent. Les riches paient des experts pour lâcher le moins d'impôts qu'ils peuvent au fisc. Le fossé entre nantis et démunis paraît impossible à combler, jalousies et revanches enflamment périodiquement la vie sociale. Ainsi va le monde.

Trois formules de la vie ensemble avec leurs contradictions

 L'humanité donne l'impression de stagner encore dans l'immaturité de l'adolescence. La logique compétitive du développement débouche dans la frénésie. On peut mettre en évidence trois modalités selon lesquelles s'éprouvent les antinomies en matière de régime économique.

La première voie est peu attrayante pour le commun des mortels. Je la cite d'emblée pour dégager le terrain. Elle s'ouvre à des individus volontaires qui écoutent les exhortations à la sobriété et au partage, émanant soit d'une sagesse humaine, soit d'une conviction religieuse. Il s'agit de s'organiser en une société qui recourt certes au progrès technique, mais en promouvant prioritairement des valeurs comme la justice entre les hommes et la mise en commun des produits caractéristiques de l'espèce, comme la culture. Ce mode de vie n'est adopté dans les faits que par un petit nombre de personnes cherchant le dépassement dans des activités intellectuelles, artistiques ou spirituelles. Le communisme du monastère, celui des anciennes et fameuses réductions jésuites du Paraguay, celui du kibboutz en Israël et celui des autres phalanstères est forcément articulé sur la grande société vouée à ses spasmes économiques, ne serait-ce que pour la commercialisation de la production. Nous l'avons appris, il n'est pas simple pour un monastère français de vivre de ses fournitures de vodka à la Russie, en se faisant payer régulièrement. En outre, point non négligeable, l'individu fatigué d'un tel régime peut toujours regagner la grande société … si imparfaite !

Nombre d'expériences significatives ont été vécues dans le sillage de Mai-68. La plupart d'entre elles ont connu le sort des "neiges d'antan". Divers cercles aux pratiques discrètes abondent et il se peut que certains d'entre eux suivent des programmes dignes d'intérêt. Dans tous les cas, il s'agit là de réalisations très minoritaires par rapport à l'ensemble de la population. Elles ne font pas tache d'huile.

Pour ma part, je vois comme un idéal la coopérative de production où tous les employés sont intéressés à la réussite de leur entreprise, mais la généralisation d'une telle pratique semble rencontrer beaucoup d'opposants. L'un des exemples récents est celui de la mine de charbon de Tower Colliery, au pays de Galles. Rachetée par les mineurs, elle a pu être exploitée par eux en autogestion de 1994 à décembre 2007. De telles expériences se perdent malheureusement comme le cours heureux et poétique d'une petite rivière dans un fleuve et dans l'océan de la gestion libérale courante. Marcel Mermoz, de la communauté BOIMONDAU qui fonctionna en gros de 1944 à 1971, intitulait un ouvrage en 1978 l'Autogestion, c'est pas de la tarte. Les derniers trois cents mineurs de Tower Colliery vont-ils retrouver du travail dans la filière charbon qui a rouvert, à la faveur de la baisse du prix du pétrole, à la mine Unity de Pentreclwydau, grâce à des hommes d'affaires d'Afrique du Sud, du Canada et du Pays de Galles, c'est-à-dire en rentrant dans le circuit classique ? Aux dernières nouvelles que j'ai pu lire, pour cinquante d'entre eux c'était déjà fait. Ces réalisations limitées dans l'espace et dans le temps ne parviennent pas à être des modèles pour l'ensemble de l'espèce humaine.

En tout cas, il faut accorder en théorie à d'authentiques communistes de ce type qu'ils accepteraient de s'intégrer dans une société globale établie sur le partage et où les fonctions seraient complémentaires. Mais gare au gigantisme, facilement générateur de déviations intolérables. Les grosses abbayes propriétaires et fédérées ont mal fini !

La deuxième voie, en cours depuis bien longtemps et supportée aussi bien par la gauche que la droite dans les pays démocratiques, paraît la seule viable actuellement. Le développement libéral contrôlé est pratiqué avec continuité. D'une part, la société ne marche pas si on ne récompense pas l'initiative, l'entreprise et le travail. D'autre part, une société livrée au capitalisme pur, dans laquelle on ne freinerait pas l'appétit des gagneurs, deviendrait explosive. Les gouvernements tendent donc à modérer le libéralisme. Une régulation internationale semble même se mettre en place vaille que vaille, pour réduire les effets dévastateurs de marchés régis par le pur profit. Si tout commence par l'économie, celle-ci ne peut répondre, même aux problèmes qui lui sont propres, sans une certaine soumission au politique. Ici se retrouvent des socialistes réalistes qui savent qu'il faut d'abord produire le gâteau dans des contraintes imposées par les situations pour pouvoir ensuite le partager équitablement et des libéraux qui ont compris que les parts du gâteau ne peuvent être scandaleusement disproportionnées si les groupes humains tiennent à survivre dans une paix relative.

Pourtant, les pouvoirs démocratiques donnent souvent l'impression d'être frappés d'impuissance. L'impérialisme de l'argent, qui livre les entreprises aux actionnaires, continue d'entraver la démocratie dans le monde du travail où les producteurs restent souvent corvéables et jetables à merci. Nous avons été sans beaucoup de ménagement parachutés en plein marché mondial. L'argent paraît agité électroniquement de la danse de Saint-Guy, exécutée à la vitesse de la lumière. La bourse est manipulée en temps réel par des traders installés devant leurs écrans. L'économie se fonde prioritairement non pas sur le service mais sur la rentabilité. Les investisseurs attendent des dividendes ou cherchent ailleurs. Des empires commerciaux succèdent aux empires dans la guerre acharnée pour les prix bas et gagnent leurs batailles en exploitant de plus en plus une main-d'œuvre tiers-mondiste. Ce recours entraîne l'accroissement du chômage dans les sociétés développées. Les entreprises recrutent des officiers et des soldats battants et gagneurs. Nos espaces commerciaux sont ainsi traversés par de jeunes caïmans cravatés, portant attaché-case, au coup de dents ravageur et formés à vendre n'importe quoi. Et devant les écrans veillent des traders fort intéressés financièrement à leurs propres manœuvres.

Les Etats interviennent dans les échanges, par exemple par l'exonération des charges et par de nouvelles dispositions favorisant la flexibilité de l'emploi, la réduction du temps de travail ou au contraire le recours aux heures supplémentaires, par un contrôle dans les restructurations d'entreprises, par une politique de la monnaie qui influe sur les taux d'intérêt, par une protection circonstancielle qui concerne la mise en vente de certains produits et par des formations plus adaptées aux besoins concrets de la production. Mais l'Etat, qu'il soit socialiste ou néo-libéral, semble patauger passablement en déplaçant sur son grand échiquier les pions qui se nomment monnaie forte, manipulation pour une baisse des taux d'intérêt, tolérance d'une inflation faible, seuil acceptable des déficits publics, réduction de la dette par l'augmentation des impôts ou par la maîtrise des dépenses, effectifs des fonctionnaires, aides à l'emploi, au logement et aux familles, recherche de croissance, relance de la consommation par l'augmentation des salaires, diminution des charges sur les bas salaires, partage du travail, épongeage des déficits de la Sécurité sociale. Rien n'est plus troublant pour le citoyen lambda que le désaccord des experts sur les remèdes à appliquer. Le navire de l'économie ne paraît pas piloté par un équipage capable, d'autant plus que les impératifs européens viennent forcément interférer avec les projets des équipes nationales. Des hommes de quart, avides de tenir la barre, se succèdent à la passerelle dans un brouhaha d'informations chiffrées dont la pertinence ou la spéciosité n'apparaît que trop tard.

Sur ces sujets, les articles de la presse commencent en général comme le clair filet d'un ruisseau, puis semblent se perdre dans les sables à la façon d'un oued momentanément grossi par l'orage. Que peut comprendre aux avantages du dollar et de l'euro forts le citoyen sans qualité ? Il entend qu'une monnaie vigoureuse correspond à des taux d'intérêt élevés, dissuade les entreprises d'investir et bloque la reprise de la consommation. Un énarque lui serine qu'une dévaluation relance momentanément la consommation et permet de muscler le marché à l'exportation en le rendant plus attractif. Quelques années avant la disparition du franc, il semblait à un expert que l'économie n'aurait pas dû souffrir d'une inflation à trois pour cent. Pour peu de temps, rétorquait un sage au ton acide : "Les marchés ont de la mémoire. Ils vous font payer la note pendant longtemps. Avec une seule dévaluation, on perd cinq ans de bienfait de désinflation compétitive." Qui peut trancher ? La force imprévisible des vents.

L'homme du commun se retrouve tiraillé entre diverses injonctions contradictoires : épargner car les retraites s'amoindriront ; consommer davantage pour favoriser les initiatives et réduire le chômage de ses enfants ; payer plus de T.V.A. et de C.S.G. pour combler les déficits publics ; sur l'invitation de sa banque, chasser la déduction fiscale ; partager son travail pour faire de la place à d'autres ; accepter un moindre salaire, ce qui retiendra de consommer !

L'initiative est souvent récompensée par l'intéressement. Ainsi, jusqu'au jour où j'écris, les très riches savent s'arranger pour se faire payer aussi peu que possible en traitements et en salaires imposables à un taux élevé. Ils préfèrent être rétribués en revenus du capital, en stock-actions beaucoup moins imposables. Les privilèges génèrent les privilèges. Les Etats ont toujours du mal à faire payer des impôts aux nantis, qui emportent leurs gains à l'étranger. Si les gouvernants modulent les impositions sur la fortune, de manière à rapatrier des capitaux sur le territoire, les moins favorisés crient au scandale !

Dans une pareille conjoncture, le tiers-monde et le quart-monde des sociétés développées ne parviennent pas à vivre correctement. S'ils ne sont pas manipulés par des aventuriers ou des religieux intégristes qui drainent temporairement leur capacité de révolte, les pauvres, incapables de gagner leur pain, tombent sous la dépendance d'organisations qui les assistent et procurent en même temps dans les pays riches des emplois dans le nouveau créneau du "business de la charité". Dans les secteurs où les désirs sont exacerbés éclôt un terrorisme qui enlève à la société développée tout sentiment de sécurité. Le syndrome du bunker se profile : une société aisée tend à constituer des quartiers de favorisés à l'écart des ghettos des frustrés et à se protéger de mieux en mieux grâce à une haute technologie. Le mur dressé à Tell-el Fara'h - un site où j'ai participé à des fouilles archéologiques en 1958, dans la région de Naplouse en Palestine - entre le quartier des pauvres et celui des riches, il y a trois millénaires, garde en nos sociétés un décourageant prolongement. Voilà le constat qui sort des cartons d'un pousse-caddie. La société qui paraît viable et qui, en tout cas, s'impose de fait à peu près partout vit une douloureuse contradiction. Et la fièvre embrase les banlieues.

Troisième voie. La société dite néo-libérale dans laquelle nous vivons s'est tissée progressivement et elle a modelé notre vie quotidienne. Dans ses marges, comme sur les accotements d'une voie principale, fleurissent diverses utopies dont certaines se maintiennent à l'état de pures propositions, tandis que d'autres débouchent dans des réalisations restreintes, soit que le pourcentage des personnes concernées reste faible, soit que la durée de l'expérience effectuée demeure très limitée au regard de l'histoire.

Commençons par une expérience qui s'est développée et qui s'est achevée au XXe siècle en Russie. Après l'accouchement sanglant d'une révolution, les citoyens se sont retrouvés dans une société entièrement régie par un règlement étatique autoritaire. Une caste a émergé des compétitions pour le pouvoir et a recruté ses dirigeants en fonction de la docilité au parti et à ses dogmes. Bientôt une nomenklatura s'est attribué des privilèges. Le goulag, les hôpitaux psychiatriques et les camps de rééducation politique ont traité les opposants ou les déviants qui n'ont pas été purement et simplement liquidés. L'échec de l'économie soviétique, au cours et au terme de sept décennies, a été celui d'une société en principe égalitaire, instituée par décision politique. Dans l'extrême prolifération bureaucratique, les travailleurs n'ont pas contribué globalement à une production efficace et durable. Quand l'intérêt individuel n'a plus stimulé les performances, le stakhanovisme n'est pas parvenu à faire école. Le jour où le pouvoir rouge prétendument populaire s'est effondré pour avoir enfermé les citoyens dans une vision du monde trop partielle qui ne respectait pas l'extrême complexité des possibilités humaines, la puissance économique a été désorganisée et la gestion est tombée partiellement aux mains de mafieux. Nous avons été témoins de l'impasse d'une utopie, élaborée au sommet par une vraie dictature et imposée à tout un peuple. Le communisme soviétique a implosé. Quant au communisme chinois, il a fini par se marier au capitalisme.

Aujourd'hui une autre utopie, celle de l'altermondialisme se développe. L'idée qu'un autre monde est possible fait son chemin et certains mettent même la proposition au pluriel. Un nombre croissant de militants qui appartiennent à des associations, des mouvements et des partis divers se regroupent autour d'une conception qui, sur bien des points, est fort séduisante. Ils signent des pétitions, se rendent de réunions en congrès et parfois organisent d'importantes manifestations internationales en parallèle avec les rencontres des hauts responsables de la société libérale comme celles, régulières, de Davos, ou circonstancielles, comme le G20 de Londres. Ils échangent leurs points de vue, manifestent vigoureusement et affrontent les forces de l'ordre en un pugilat essentiellement symbolique, qui peut parfois compter quelques victimes. Il arrive qu'ils soient reçus dans les sommets des grands et obtiennent même des élus dans diverses instances. En fait ils ne sont suivis que par une minorité de la population et tous ces rebelles continuent à vivre chez eux comme les autres. Ils participent complètement à la société de consommation qu'ils dénoncent. S'ils modifient quelques pratiques touchant l'utilisation de leur baignoire, leur jardinage ou leur marché, ces mini-conversions ne font pas école au point de renverser durablement les rapports de production. Ils font songer à ces militants d'une grande entreprise nationalisée qui manifestent contre toute privatisation, même limitée, au moment même où ils se précipitent pour acheter à prix préférentiel des actions de cette société dès sa mise partielle sur le marché.

Ces activistes sont persuadés qu'il ne faut pas attendre le consentement des arriérés pour changer le monde, sous prétexte que ces derniers ne comprendront jamais leur propre intérêt. Qu'arriverait-il donc si de tels groupes parvenaient à une certaine unité, faisaient la révolution et l'imposaient aux autres ?

Leur programme est simple. Il ne consiste qu'en idées forces, en gros celles de respect du milieu, de la justice et de la paix entre les hommes, telles qu'elles sont exposées dans toutes les feuilles électorales de la plupart des candidats à des élections. Qui n'aurait été d'accord dans l'idéal avec Susan George, lorsque, vice-présidente d'ATTAC, elle exposait son analyse et ses plans ?

De tels projets souffrent pourtant d'un vice originel, c'est l'oubli de la prise en compte de la réalité, c'est-à-dire, pour l'essentiel, de la finitude humaine et des luttes structurelles quasi constitutives de notre espèce. Dans ces programmes les conditions économiques concrètes de production et de distribution, la gestion politique des sociétés, le statut de la culture ne sont pas envisagés dans le concret d'un monde extrêmement complexe et conflictuel, ni comme le produit d'une longue histoire. On n'y part pas de tout ce qui est, on fantasme à outrance. L'utopiste veut incarner dans l'histoire une formule trop simpliste tombée d'un ciel limité à son chapeau. C'est un platonicien modèle réduit. Il n'envisage pas dans la réalité la mise en œuvre pratique du changement par des acteurs capables de réaliser le programme. Il fait comme s'il ignorait que le monde fonctionne comme un immense champ de manœuvre où des forces antagonistes sont en action. Au lieu de penser à la multiplicité des intérêts en cause, l'utopiste réfléchit à la façon de Khomeini : il ne connaît qu'un grand démon, l'immense statue aux pieds d'argile du capitalisme, prête, pense-t-il, de s'effondrer sur elle-même. La société libérale est viciée dès l'origine, un meilleur projet devrait être viable. C'est bien ce qui mène mon esprit. Mais je crois deviner en même temps autre chose d'aussi certain, à savoir que si des gens décidés peuvent imposer un jour aux autres un nouveau plan, ils peuvent compter sur l'inertie de l'ensemble pour le désintégrer du dedans. L'autre société ne peut concerner la totalité de notre espèce. Il est évident, à partir des routes déjà ouvertes dans l'histoire, que si deux ou trois se réunissent pour dessiner l'ébauche d'un monde meilleur et veulent y assujettir leurs congénères, ils finiront tôt ou tard dans le fossé. En effet, il n'appartient à aucun groupe humain, fût-il doué, fût-il généreux, fût-il assez nombreux pour s'emparer momentanément du pouvoir, de tracer par avance les chemins du destin. En effet, les plus généreux partageurs se transforment vite en féodaux défenseurs des avantages acquis, quand ils ont réussi à bâtir leur château fort. La corruption empoisonne un jour tout régime annoncé comme celui de la grande libération. Et bientôt se lève une autre génération qui renie les formules de ses pères. Il suffit de regarder les milliardaires russes et chinois pour s'en convaincre. Où est la société sans classes, où est la révolution culturelle ? Après la Révolution, l'Empire !

L'utopiste est touchant, car il gonfle les voiles de nos rêves. Il a raison de faire apparaître les contradictions sinon l'absurdité du fonctionnement de la planète, il a raison d'inquiéter la chefferie internationale. Mais son programme pourrait entraîner des conséquences redoutables, s'il parvenait jusqu'à la réalisation, car le penseur messianique devient dogmatique et ne craint pas de se flanquer un jour de la police de son régime pour appliquer le programme simpliste qui doit sauver le monde : Sainte Inquisition, SS, KGB, Mollahs, Talibans. Le ver de l'utopie, c'est ce purisme naïf, c'est l'intégrisme latent. Une autre société me paraît pensable et sans doute de nombreuses manières. Elle n'est pas pour autant possible. Ceux qui y croient ne peuvent pourtant qu'y travailler et ils ont leur importance sur l'échiquier. Celle de veilleurs.

 Dans ces conditions que nous resterait-il ?

 La société compétitive et capitaliste ne m'enchante pas du tout. J'ai eu l'avantage de mener une vie active communautaire en plusieurs de ses dimensions. Le salaire, plutôt modeste, n'y était indexé ni sur le niveau de formation, ni sur les heures de travail. J'ai donc ainsi approché quelques aspects de la vie du phalanstère. Une organisation communiste de la vie économique ne me ferait pas peur personnellement.

Demeure seulement la correction tantôt graduelle, tantôt par à-coups, en partie voulue, en partie fortuite, que les forces en présence opèrent. A chacun de reconnaître le rôle qui lui a été imparti dans l'ensemble. Les fonctions de bâtisseur d'empire, de sociologue prévisionniste, de militant tirant le char dans la direction qui lui paraît la plus humanisante sont de fait vécues dans notre espèce, avec plus ou moins de réussite. Il existe des initiatives remarquables comme celle du microcrédit, mise en œuvre par Muhammad Yunus (Prix Nobel de la Paix 2006), au Bangladesh, et qui a permis d'améliorer la vie de sept cents millions de personnes à travers le monde. A chacun de se porter dans la direction où sa lumière et sa volonté l'orientent.

Celui qui en vient à cette conclusion n'est pas fataliste. Car le monde change, la société évolue sans cesse, mais aucune génération n'a une vue suffisamment englobante du processus humain et humaniste pour décider à un moment donné de ce qui est bon pour tous et pour longtemps. L'envers du fatalisme et du fondamentalisme en matière d'économie et de société est la disponibilité à ce qui advient, même à l'inattendu, pourvu qu'au moment où la nouveauté se propose elle élève l'humanité ou au moins ne la fasse pas régresser. Aux grands théoriciens de l'avenir, dont les projections sont toujours bornées, il faut opposer les opportunistes du présent, toujours en éveil, toujours souples et terriblement réalistes dans leurs projections à moyen terme.

 L'incapacité économique de l'humanité

L'examen de la palette des régimes économiques suggère qu'une récente blessure d'amour propre a frappé notre espèce. A l'échelle de quelques générations, toute organisation des échanges de biens et de services semble tissée de contradictions insurmontables. Le problème majeur n'est pas celui de la mondialisation, de la crise du commerce international et du chômage. En réalité, le XIXe et le XXe siècles nous ont révélé, bien plus que les contradictions du capitalisme, l'aliénation radicale de la condition humaine. La chute du mur de Berlin et la dérive du communisme chinois vers des options libérales ont sonné la fin du communisme étatique. Elles nous réveillent de nos dernières illusions. L'expansion accélérée de notre outillage paraît aussi impossible à freiner que la complexification de notre cerveau. Elle stimule le développement économique qui produit de fait la paupérisation d'une partie des populations du globe, y compris dans les pays les plus démocratiques et les plus performants dans la production et la gestion des richesses. Le dynamisme des plus doués suscite tout autant l'admiration que l'apathie relative des autres. La naïveté des rêves non violents éveille la vigilance des plus actifs. Ils ne tiennent pas à être envahis, soumis, ligotés et dévorés. Ils s'arment en conséquence.

Les leçons transmises par une génération servent peu à la suivante, notamment à ceux qui prennent les commandes. Ceux-ci se croient créateurs d'histoire et sont préoccupés, tout en assurant leur quart vaille que vaille, de leur supériorité symbolique. C'est aussi par la manipulation de l'argent qu'ils se donnent du galon. Au terme de cette prise de conscience, faut-il tirer l'échelle et se plier devant le destin ?

Humain au milieu des choses

 L'homme partage avec l'animal le souci de la nourriture, de la protection contre les intempéries, de la reproduction et de la hiérarchie. Mais par la culture, il crée des valeurs qui sont propres à son espèce et dont la particularité est que dans le partage non seulement elles ne se dégradent pas, mais elles se diversifient et fleurissent à l'infini. Trésors inviolables que les mites et les vers ne peuvent ronger et que les voleurs ne peuvent cambrioler, ainsi que le rappelle l'Evangile. Certes, en vertu des réflexes millénaires, certains de nos congénères continuent de se comporter à l'égard des biens culturels comme des féodaux. Ils enferment les tableaux de maîtres dans des coffres, ils défendent comme des propriétaires des idées et des refrains qui ont germé dans leur tête, ils collectionnent des hochets. Mais ils déclenchent aussi quelques sourires.

Quels sont ces trésors qui ne se dégradent pas, mais croissent dans le partage ? L'acte de création, s'il est vécu comme un itinéraire, au lieu d'être finalisé par la valeur marchande de l'œuvre ; la contemplation gratuite ; la quête philosophique ; le partage artistique ; le jeu pour lui-même, sans profit ni perte. Ces perles s'offrent spontanément au plaisir du prochain sans s'imposer jamais.

L'attention prioritaire aux richesses proprement humaines (que beaucoup diront "spirituelles", mais en se référant à une anthropologie dualiste qu'il n'est pas indispensable d'adopter) ne tend pas à faire du membre de l'espèce un ange bientôt menacé de s'abîmer en enfer. Pour s'inspirer d'une formule de Paul de Tarse, déjà évoquée, elle le convertira en un vivant usant de ses sens comme n'en usant pas, des biens comme ne les possédant pas et de ses talents pour le progrès des autres. Ainsi aspiré vers les réalités supérieures, l'homme adulte se refuserait à entrer en compétition pour les biens concrets, dont les animaux ne font eux-mêmes qu'un usage mesuré. Il s'apprêterait, dans la société où il vit - et sans prétendre comme un Hercule délivrer ses contemporains de la souffrance du monde -, à pratiquer l'entraide et le partage des biens indispensables à la vie.

Notons bien que remettre en cause la compétition spontanée et les ambitions primaires ne revient pas à décourager l'individu de toute émulation. Il peut se lancer un défi à lui-même. Mais s'il court avec d'autres, c'est pour gagner avec eux et partager les valeurs impérissables. Nous ignorons si l'humanité, après les soubresauts qu'elle éprouve encore aujourd'hui et auxquels l'évolution technologique ne manquera pas d'en ajouter d'inédits, saura apprécier en majorité les ressources dont le partage augmente sans cesse les intérêts ou si elle est vouée à poursuivre ses luttes absurdes de boutiquiers.

 Un chemin individuel

 La société parfaite qui résulterait de cette orientation n'existe pas et l'on voit mal comment elle pourrait surgir. Promouvoir, comme les marxistes l'ont fait pour la société sans classes, l'utopie d'une communauté fondée sur les valeurs supérieures serait une bévue. On ne peut la structurer, même pas dans les monastères, où les groupes, qui s'en remettent à un économe, sont vite rejoints par la logique concurrentielle. Les moines, individuellement pauvres, bâtissent et développent leur institution pour les siècles, souvent en contraste avec les campagnes défavorisées qui les entourent. Dès que deux ou trois se réunissent pour faire ces choses, leur intention se corrompt avant l'aube suivante, telle la manne conservée au-delà de la date prescrite. Des chefs se dressent pour le désastre. La séduction et la force nécessaires à l'érection de l'utopie en cité introduisent le ver dans les fruits les plus raffinés. Sclérose bureaucratique et excommunications, bûchers et goulags, stalles réservées et nomenklaturas gâtent l'espérance des fleurs les plus prometteuses.

Un jour ou l'autre, le matelot de l'existence peut découvrir la profonde vérité des trois tentations de Jésus au désert : l'inanité des richesses, de la gloire et de la domination sur les autres hommes. Mais aucune communauté de ceux qui auraient définitivement compris ne peut être rassemblée. Cette voie s'offre à chacun dans la société même à laquelle il appartient et dont il ne peut s'extraire ou dans celle à laquelle il lui a été donné d'adhérer. L'itinéraire par lequel il s'arrache - si la vie lui confère de le pouvoir - à sa condition initiale de prédateur ne peut résulter que de son évolution solitaire. S'étant éveillé à l'existence dans une nature de pillard, il se convertit jusqu'à offrir ses services, les mains ouvertes et nues. Ceci n'est pas une affaire de morale, c'est une question de métaphysique. La communion, atteinte par lente contagion, des gens qui parviennent à cette clarté est invisible. Nul ne peut prétendre savoir où il en est lui-même de l'épreuve, car ce sentier d'anachorète est partout semé d'embûches. Les surmonter ne s'apprend dans aucun ashram.

 Sous le signe de Zorba

 Le monde va comme il va, au rythme de ses rapports de force. Chacun de par sa naissance et les évolutions nécessaires de son histoire joue son rôle, fût-ce à son corps défendant, dans la compétition sociale. Il peut demeurer toute sa vie un concurrent aveugle, un féroce écumeur des mers. Il peut se rendre compte un jour du peu d'humanité que dégage cette course et voguer plus amicalement.

Mais il doit rester vigilant, car dès que cette position s'érige en dogme, en axiome collectivement organisé, la chute d'Icare dans l'abîme est inéluctable. Il n'est pire corruption que le pouvoir de l'esprit humain. C'est celle qui fait d'un gourou un tyran des consciences, d'un tableau de Van Gogh un objet que l'on s'arrache pour des centaines de millions, d'un magicien de l'art une vedette adulée dans les médias.

Heureux qui a compris la danse de Zorba !

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Ajout du 17 février 2012

UNE SYMPATHIQUE UTOPIE :

REFONDER L'ÉGALITÉ DANS NOS SOCIÉTÉS

 

On peut partir de la notion d'égalité telle qu'elle est apparue dans nos Révolutions américaine et française. Elle s'est trouvée en crise au cours du XIXe s. avec la naissance du capitalisme à partir de 1830. Elle a été mise en application dans les premiers trois quarts du XXe s., puis battue en brèche à partir de la fin des années 1970 sous le ciel de la mondialisation. Pierre Rosanvallon, au terme d'une telle reprise historique dans son ouvrage La société des égaux, Seuil, 2011, formule pour finir les conditions de son application dans la société contemporaine. Son essai apparaît comme une sorte de programme qui pourrait s'adresser à tous les hommes de bonne volonté qui partageraient une analyse semblable à la sienne et peut-être même comme une heureuse utopie concrète poussant sur les décombres des grands rêves humains qui ont déjà été mis en application avant d'être mis par terre. Le résumé qui suit est le condensé de notes de lectures et son propos est d'inciter à travailler un livre stimulant et roboratif.

L'invention de l'égalité. - Avec la Révolution française les privilèges transmis héréditairement sont en principe effacés au profit d'une proclamation de l'égalité entre les humains. Les hommes se perçoivent désormais comme égaux en liberté, sujets autonomes, responsables d'eux-mêmes. La démocratie politique qui s'oppose à l'Ancien régime régit le droit nouveau qui constitue la société. Un homme vaut une voix dans les choix effectués. En conséquence les différences de statut économique deviennent insupportables à partir d'un certain seuil. Avant l'apparition du capitalisme et des monopoles, et cela est très clair aux Etats-Unis, un marché équilibré favorise les relations entre les citoyens petits propriétaires et artisans.

La crise de l'égalité au XIXe s. - Du fait de la révolution industrielle et de l'avènement du capitalisme, tandis que capital et travail se séparent, la nation se divise en deux blocs étrangers. Un esclavage aggravé apparaît et l'on commence à redouter la guerre sociale. C'en est fini du monde des semblables suscité à la Révolution. On tente même de moraliser les classes laborieuses en attribuant leur misère à leur manque de vertu et en aucun cas à leurs conditions objectives. On en vient à théoriser l'inégalité naturelle des talents et à promouvoir le culte du talent et de la méritocratie républicaine. - En réaction naît la pensée du communisme utopique. On songe à éradiquer la concurrence et les conflits d'intérêts. L'idée communiste va bien au-delà de la simple communauté des biens et promeut l'insertion des individus dans un monde fraternel unifié. La communauté des égaux visée n'est pas une simple société des égaux supposant un continuel débat, mais elle doit culminer dans une unanimité qui éteint le politique, dans une abondance qui supprime l'économique, dans une élimination de l'envie qui abolit les conflits psychologiques dans les relations individuelles. On rêve d'une nouvelle espèce humaine et d'une fin de l'histoire. - A cet état de choses et à ces projections réagit un national-protectionnisme comme alternative au socialisme ou au moins comme une correction à celui-ci. On assiste aux premières formulations du travail national, de l'ouvrier national. Le monde ouvrier lui-même devient sensible à cette idée au point qu'un certain racisme se développe contre les étrangers en France même. Cela se passe dans un climat d'opposition entre les nations, notamment lors de notre défaite de 1870, à laquelle on entend remédier par l'expansion coloniale. Aux Etats-Unis, c'est la ségrégation : l'égalité n'est plus admise qu'à l'intérieur du monde des Blancs. - Dans les nations industrialisées, on pense cependant déjà à une meilleure organisation du monde du travail.

Le XXe s. ou siècle de la redistribution. - Une sérieuse correction des inégalités entre les humains s'est réalisée au cours du XXe s. dans le climat de deux guerres mondiales. La fraternité de combat et le sacrifice de soi ont rapproché des humains qu'éloignaient les dénivelés économiques et sociaux et les Etats-providence se sont mis en place. Auparavant, l'institution d'un impôt progressif était loin d'être évidente. En même temps que l'acceptation de celui-ci pour prendre part au sort commun sont apparues l'institution d'une société assurancielle et la régulation collective du travail. L'ensemble de la société pouvait se sentir d'autant plus concerné par ces progrès de l'égalité que jouait sur beaucoup la crainte d'une irruption du socialisme ! On débat par ailleurs de l'intérêt de donner du pouvoir d'achat aux travailleurs plutôt que de favoriser le protectionnisme et l'expansion impérialiste. Entre la poussée socialiste ou même communiste (Révolution russe de 1917) et le libéralisme conservateur se fait jour une pensée sociale-réformatrice : elle tient en de bonnes lois sociales et dans la création et le perfectionnement d'institutions de prévoyance et de solidarité, publiques et privées. - Les conditions historiques du partage par la redistribution des ressources ont été appuyées par la réflexion intellectuelle et morale. La sociologie y a beaucoup contribué en montrant que l'individu isolé n'existe pas. Chacun puise dans les richesses accumulées par les générations précédentes et doit constamment compter sur la participation de ses contemporains pour accomplir et réussir sa vie. "Celui qui a inventé la charrue laboure encore, invisible, à côté du laboureur" écrivait Fouillée. La société est un corps vivant, diversifié, solidaire, car nul ne se fait tout seul. Elle est mieux étudiée et mieux comprise et dès lors, on tente de rémédier à ses dysfonctionnements, pour rendre à chacun des citoyens accomplissant ses devoirs ce qui lui est dû. - Pourtant est revenue la tentation de l'homogénéité excluante avec les fascismes et certaines nations y ont succombé. Après leur chute, on atteignit, en 1945, le summum de cet élan vers la redistribution sociale. Il faut noter ici l'importance qu'a pu avoir dans ce progrès de l'égalité le Conseil National de la Résistance. On a bientôt l'impression d'avoir réalisé une sorte de communisme basique jugulant les excès de la société de marché au confluent, dans les années 1960, des efforts de la planification par les grandes entreprises et par l'Etat, tout en parvenant à organiser le capitalisme. Mais on va déchanter !

L'égalité battue en brèche dans la mondialisation, à l'articulation des deux siècles. - A la fin des années 1970 survient la crise de l'Etat-providence. La chute du communisme, l'espoir né chez nous de l'Europe et l'éloignement du spectre d'une guerre mondiale n'incitent pas à presser les réformes intérieures dans les nations développées. Dans les années 90, le chômage s'accroît et les Etats concentrent leurs efforts sur l'assistance. On gouverne à court terme. Aucune vraie théorie de l'équilibre social ne vient conforter une large et juste répartition. C'est le pragmatisme qui est aux commandes. Les résultats ? "Aux Etats-Unis, les 10% des revenus les plus élevés totalisaient … 50% des revenus totaux en 2010, alors que le pourcentage n'était que de 35% en 1982. Dans le cas français, le salaire moyen des 1% le mieux rémunérés a augmenté d'environ 14% entre 1998 et 2006, et celui des 0,01% tout au sommet de l'échelle, de près de 100%, alors que la progression sur la même période n'a été que de 4% pour la grande masse des 90% des salariés du bas." L'ère Reagan et Thatcher, marquée par les réductions d'impôts, y ont été pour quelque chose. Aux pesanteurs de l'Etat, on a opposé l'efficacité des marchés. L'écologie elle-même oriente vers l'attention aux générations futures plus que vers les misères des exclus du présent. Apparaît alors un capitalisme cognitif dans lequel informatique et communication deviennent prépondérantes. On n'en est plus au simple travail à la chaîne de l'ère précédente. Appel est fait aux capacités individuelles de création et aux qualités de réactivité des opérateurs. Les termes d'économie de services, de qualité, d'adaptabilité, de flexibilité de l'emploi remplacent les aspirations à la stabilité des ouvriers de l'époque échue. - A un individualisme d'universalité, caractérisé par la similitude et qui s'était dressé contre le vieil ordre corporatiste et absolutiste, contre les inégalités de la société aristocratique d'Ancien régime, se dessine peu à peu un individualisme de distinction éloigné tant des aspirations bourgeoises que de celles de la foule grégaire. Cet individualisme conduit à son tour à un individualisme de la singularité : le citoyen se distingue de plus en plus par la dynamique propre de sa vie singulière au gré des événements et des opportunités vécues, éventuellement à bonne distance des appartenances d'origine. Chacun tend alors à devenir quelqu'un, voire une star. - On se fait de plus en plus à l'idée d'une vie vécue comme une grande loterie, où il y a des gagnants et des perdants comme aux jeux de hasard. Le hasard se combine lui-même avec le mérite qui résulte du talent et de la vertu. Cette fiction qui mélange hasard et mérite est acceptée, d'autant plus que la métaphore de la compétition sportive aux règles minutieuses devient le modèle d'élimination des trop fortes inégalités. - Dans cette vision s'affirment deux thèmes récurrents. D'abord celui de la concurrence généralisée. Déjà pour Adam Smith, dans un univers précapitaliste, les lois du marché devaient réguler la vie sociale mieux que l'Etat. Aujourd'hui, dans la société capitaliste, le marché est davantage perçu comme un ordre invisible dont le fonctionnement trop complexe échappe à des politiques qui travaillent beaucoup trop à court terme. Contre l'Etat surprotecteur on valorise la compétition généralisée en promouvant le risque et l'autonomie, en instituant le consommateur en figure, mesure et arbitre de l'intérêt général, en remplaçant enfin l'idéal politique démocratique par la singularité du consommateur doté au seul plan économique de sa petite parcelle apparente de pouvoir. En fait dans cette nouvelle situation l'équilibre social n'est pas réalisé. Les écarts de patrimoines et de revenus sont injustifiables. On comprend des différences de rétribution, mais une réelle rupture s'est opérée vers 1990 : aux USA, 200 PDG gagnaient 150 fois le salaire de l'ouvrier de production, alors qu'en 1974 ils ne gagnaient que 35 fois plus que lui. Cela s'est réalisé ainsi un peu partout. Les communautés de rémunération des dirigeants sont choisis dans un milieu homogène ; il y a complicité entre les actionnaires amateurs de dividendes élevés et les PDG ; on assimile aux yeux du marché entreprise et dirigeant. On constate donc les écarts révoltants qui existent entre les rémunérations des gens ordinaires et celles de certains dirigeants d'entreprises, de certains magnats de la finance, de nombreux traders, de certains artistes et sportifs. - Vient ensuite le thème de l'égalité des chances. Celle-ci peut être entendue comme une manière de corriger un certain nombre d'écarts entre les individus au départ de la vie pour les aider à courir leur propre destin. Certains analystes tiennent à intégrer dans le calcul l'ambition et l'engagement des individus, tandis que d'autres conçoivent que les plus motivés doivent œuvrer au service de tous. En jouant sur les droits de succession et même en inventant des modes d'éducation aussi égalitaires que possible, on reste assujetti aux effets de la détermination, du talent et finalement d'une société hiérarchique issue de la méritocratie.

La société des égaux, repensée pour le XXIe siècle. - Plus les écarts se creusent au sein d'une société et moins elle est stable. C'est que le statut de l'égalité ne se réduit pas à sa dimension économique. Il faut considérer sa composante politique. Evidemment les dénivelés importants entre les membres d'une société favorisent l'exploitation, la domination, l'exclusion et empêchent la reconnaissance de la dignité de tous. Les disparités entre les êtres sont considérables. Il importe d'empêcher les écarts destructeurs des relations sociales résultant de la démesure et du pillage de la planète. Il faut éviter la reproduction sociale, à savoir le passage d'un acquis particulier et momentané qui serait transmis comme destin aux générations suivantes, à l'instar des privilèges héréditaires sous l'Ancien régime. On peut réduire les inégalités de revenus et de patrimoines, celles en matière d'accès aux soins et d'éducation. Mais il s'agit bien de penser d'abord l'égalité en termes de relation entre les individus. Il faut avant tout mettre l'accent dans la construction d'une société sur l'égalité-relation et assigner au second rang l'égalité-distribution et redistribution. L'attention n'étant plus attirée sur la quantité financière accumulée, mais sur la qualité de la vie ensemble, certaines disparités quantitatives modérées deviennent supportables.

Quels seraient alors les traits constitutifs d'une égalité heureusement vécue au point où nous en sommes de notre évolution sociale ? P. Rosanvallon, dans une "première ébauche", les voit au nombre de trois.

Tout d'abord il faut affirmer la singularité de chaque individu, perçue à la fois dans son caractère autonome et dans son lien aux autres. Il faut faire société à partir de ce que les individus ont d'unique, dans une reconnaissance mutuelle. Une telle caractéristique s'oppose à toute discrimination, c'est-à-dire à la réduction d'une personne à l'un de ses caractères (origine, religion, conviction, orientation sexuelle, genre, handicap). On tente de corriger l'inégalité qui peut naître de la discrimination. Il ne suffit pas de compenser partiellement l'inégalité des revenus, mais il convient de donner aux individus les moyens de leur singularité, au point même que ceux-ci puissent s'adresser à une instance qui les aide à faire valoir leurs droits selon leur histoire particulière. On n'en est donc plus du tout à l'indistinction dissolvante dont rêvaient certains utopistes comme Dom Deschamps au XVIIIe s.

Vient ensuite la réciprocité, car chacun est en interaction avec les autres. La vie sociale trouve son équilibre dans la réciprocité par l'échange, celui du marché basique, celui du tranfert des biens symboliques (don et contre-don), celui des biens que le partage n'épuise pas comme l'amitié et l'amour. La vie en société suppose aussi l'implication de chacun, au sens de l'égalité des droits et des devoirs, à l'exclusion des passe-droits générateurs de défiance. Un certain contrôle paraît requis, tant pour traquer les abus des plus favorisés au sommet de l'échelle sociale qu'en bas où des profiteurs pratiquent un usage frauduleux de l'assistance sociale, dans les deux cas au détriment d'une classe moyenne doublement pénalisée, car incapable de se hisser au niveau des avantages des premiers et pourvoyeuse, par son travail et les impôts versés, des bienfaits accordés aux seconds par une administration laxiste.

Enfin la communalité constitue la nécessaire troisième dimension de l'égalité. Nul ne peut éviter d'être citoyen et engagé dans la construction de la cité. Face au désenchantement actuel du citoyen, pourtant membre du peuple souverain, et devant une sécession de certaines catégories par la constitution de ghettos urbains, chaque groupe tendant à fuir celui qu'il considère comme socialement inférieur à lui, face à toutes les tentations de l'homogénéité où la solidarité n'est comprise qu'entre semblables au sens strict, le sens de la communalité entre individus différents doit se vivre sous trois aspects : la participation commune à des événements festifs et démonstratifs ; l'information commune et l'échange qui conduisent à une meilleure compréhension de la vie ensemble ; la circulation d'un peuple-flux dans des espaces publics nombreux, favorisée par une politique réfléchie de la ville, en contraste avec les espaces enclavés où certaines catégories de la population tendent à se barricader.

On est loin de pouvoir déjà réaliser une égalité-monde entre les différentes nations de la terre et l'on constate même, au fur et à mesure que la mondialisation progresse, un creusement des fossés à l'intérieur de chaque nation. Mais il faut pourtant viser une telle égalité universselle, tout en se donnant comme tâche prioritaire de la rétablir déjà à l'intérieur de chaque nation.

 

Un avis sur la stimulante utopie de P. Rosanvallon

et un renvoi à St. Hessel

 

Ce point de vue n'est autorisé que par une expérience individuelle de piéton de l'existence, dénué de toute spécialisation en rapport avec le sujet présenté.

Le livre de P. Rosanvallon consacre 347 pages à montrer d'où l'on vient et par où l'on est passé en matière d'égalité. Les 62 pages que l'auteur consacre à repenser la société des égaux pour aujourd'hui, sous la forme d'une "première ébauche" peuvent paraître brèves. Comment une société vivant une égalité relative peut-elle se mettre en place par des procédures très concrètes pour vivre une fraternité heureuse ? Les poussées de fièvre du capitalisme financier, les velléités frappées d'impuissance des G20 et autres conférences des grands de ce monde découragent les meilleures initiatives. Devant le livre opportun du professeur au Collège de France, on se prend à dire, comme devant les plus innovants extraits des Evangiles : c'est le sel de la terre, mais ce n'est que du sel. Il convient que les responsables de bonne volonté en saupoudrent assez les institutions auxquelles ils président pour revitaliser un peu l'égalité dans les nations. A moins que …

A moins que l'on ne se tourne vers Stéphane Hessel et que l'on ne fasse appel au pouvoir d'indignation des masses épuisées. J'ai lu la vingtaine de pages, dans la 13e parution de janvier 2011, éditions Indigène, de cet Indignez-vous ! qui s'est répandu sur le monde. J'ai bien perçu cet S.O.S et comme il s'amplifie en moi après la lecture de l'ouvrage résumé ci-dessus ! Devant les cas concrets relatés dans la brochure et qui suscitent une juste indignation comme la cause des immigrés ou celle des Palestiniens, je me suis répété ce que serinent les pusillanimes : ce n'est pas si simple, si l'on se met à considérer les différents aspects du problème ! Stéphane Hessel lance un appel fort justifié et que son engagement personnel rend particulièrement poignant. Puisse dans tous les peuples de la terre une proportion suffisante d'être humains se mettre à espérer, à se lever et à s'indigner ! Mais j'ai écouté sur France Culture fin 2011 ou début 2012 une émission qui donnait la parole à ce qu'il restait d'Indignés sur une grande place de Madrid, qui avait été longtemps occupée. Les témoignages entendus me faisaient penser aux échos de l'évêché virtuel du brave Mgr Gaillot : pas de quoi enflammer la planète, pas même de quoi, hélas, améliorer en France le sort des mal-logés, malgré les promesses électorales fracassantes d'un président de la République au début d'un mandat qui s'achève ! Car la grande question qui se pose aux mal-aimés en ce monde, c'est : mais quand donc arrivera-t-il le temps d'une égalité relative et heureuse ? Sur ce sujet, je ne connais qu'une réponse : cela dépend des rapports des forces en manœuvre sur le vaste terrain de la vie trerrestre. De combien de divisions disposent-elles, les forces de l'indignation ? Tant que les possédants ne craindront pas pour leur mode de vie, tant qu'ils pourront pratiquer les évasions fiscales et défendre leurs coffres, ils ne cèderont pas. Dans la société des égaux, un paradoxe de Bossuet se trouve rapporté et il m'a un peu refroidi : " Les hommes déplorent en général ce à quoi ils consentent en particulier." Tout savoir et tout dire, mais sans que rien ne change, semble être bien souvent notre lot. Les médias jacassent. Les meilleurs économistes cancanent en permanence sur toutes les ondes. La gauche elle-même ne donnerait plus le ton. Les manifestations ne manquent pas et leur obsolescence se découvre d'emblée. C'est vrai, de vraies révolutions ont lieu en ce moment même, mais l'on peut craindre déjà qu'elles ne mettent en place au prix d'un abondant sang versé d'autres pouvoirs, d'autres aristocraties. Les générations nouvelles n'arrivent pas à profiter des enseignements de l'histoire, douloureusement intégrés par les générations précédentes. Survient toujours un nouveau Pharaon qui ignore jusqu'à l'existence même de Joseph et de sa bonne gestion. Ne rien faire ? Si, si, il faut agir, contrer la rapacité de certains, fustiger la paresse goulue des autres, mais il faut savoir que bien souvent l'on n'a à sa disposition dans la cartouchière, pour ce combat nécessaire, qu'une modeste salière.

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