CHANTIERS

4. SOCIÉTÉ ET EMPLOI

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Que faire de sa vie ? Abordons, en amateur, le problème qui est actuellement l'un des plus épineux pour les responsables de l'économie et les politiques, celui de l'emploi et du chômage. L'ouvrage manque aux uns, tandis que d'autres travaillent trop. Quelle est la fonction du travail dans la vie de l'homme, puisqu'il serait rétrograde d'y voir le châtiment du péché originel ? Quels rapports s'instaurent entre le travail et les loisirs, entre l'activité et la contemplation, entre les désagréments et les joies des tâches inévitables ? Voici pour commencer une synthèse sur la situation et les causes du chômage par l'observateur du quotidien et le lecteur de journaux que je suis.

Le présent chapitre a été rédigé juste avant l'arrivée des socialistes au pouvoir en juin 1997. Ces derniers ont bénéficié d'une conjoncture favorable de croissance. Ils ont voté les trente-cinq heures et ont commencé leur mise en application. Une résorption partielle du chômage a été constatée. Il aurait donc été normal de bousculer tout de suite ces lignes et de les réécrire en grande partie. Mais voici qu'au dernier trimestre de 2002, une nouvelle récession s'est confirmée. Les départs à la retraite se sont accrus et ont libéré des postes, mais les plans de restructuration se sont mis à lever aussi comme des champignons mortels. Le marasme est de retour. L'application des trente-cinq heures, finalement assez mal appréciée dans certaines couches de la classe laborieuse, était déjà en voie d'assouplissement par décision de la nouvelle assemblée législative de 2002. Depuis l'explosion des banlieues, à l'automne de 2005, le sujet a mis de nouveau les états-majors en ébullition. Le jeune président, vainqueur des élections de 2007, avait promis de montrer à la nation de quoi nous allions être capables tous ensemble et nous avons vu débouler la crise mondiale avec son cortège de plans sociaux et de licenciements.

J'avoue que je n'ai pas envie d'effacer immédiatement ma réflexion pour la remplacer par une autre, complètement à jour. Je n'y fais donc que des retouches, facilement repérables.

Les réalités du chômage

La répartition du travail dans les sociétés n'a jamais été facile. Depuis toujours, certains sont submergés et d'autres ne dénichent aucune embauche. Les revenus sont mal proportionnés à la tâche accomplie et au courage déployé. J'ai déjà évoqué dans un autre chapitre la tripartition, exploitée notamment par Dumézil et Duby, selon laquelle des sociétés, comme celle du Moyen Age par exemple, se sont organisées. Au sommet de la pyramide, des clercs assistent les responsables des peuples pour émettre et rappeler le sens fondateur de l'ordre social et ils le ritualisent pour éviter sa perpétuelle remise en cause. Des gardiens défendent les groupes humains contre le désordre interne et l'agression externe. A la base, la grande masse des producteurs et des répartiteurs de biens peut s'appliquer à sa tâche. Dans des sociétés aussi complexes et éclatées que les nôtres, quelque chose de cette classification subsiste.

Même dans une petite unité, il n'est pas simple de proposer à chacun le travail qui correspond à son goût et à l'utilité commune. Dans un monastère où les membres adhèrent avec conviction au sens et au rite adoptés par le groupe, il est relativement facile de confier à un moine, pour un temps, une tâche pour laquelle il montre peu d'attrait et éventuellement peu de dispositions, mais qui doit être assumée par obéissance au bénéfice de tous. A l'inverse, sans même revenir sur l'échec de la société communiste, qui attribuait en principe un emploi à chacun de ses membres, mais a débouché pour de larges secteurs d'activités dans une bureaucratie inefficace et dans un gâchis effroyable, chacun connaît dans la fonction publique des exemples de postes mal adaptés à la tâche, mal pourvus, mal servis et pour lesquels la proposition de la moindre modification déclenche une grève.

Les sociétés humaines en sont donc arrivées à laisser du jeu entre les tâches et à encourager une certaine liberté d'entreprise, qui n'est cependant jamais sauvage, puisque des règlements professionnels, syndicaux et étatiques viennent restreindre les abus auxquels conduiraient les initiatives d'entrepreneurs peu attentifs au bien commun et aux droits de l'individu. Je sais aussi des exemples d'employés qui, avec beaucoup de fourberie, de complicités diverses et l'aide des instances prud'homales ont fait subir à leurs petits patrons des misères intolérables.

En fait toute société qui réussit actuellement sur le plan économique articule libre entreprise et dirigisme d'Etat, en corrigeant selon la conjoncture les excès du libéralisme et les raideurs de la législation.

Mais si le problème du chômage est endémique dans nos sociétés populeuses, une répartition satisfaisante des emplois devient presque insoluble, lorsque le machinisme informatisé et robotisé s'emballe dans le contexte du marché international. En fait, la diminution des capacités de l'emploi n'a rien de conjoncturel. Elle paraît structurelle. Les experts affirment qu'entre 1955 et 1985 les richesses produites en Europe ont été multipliées par trois et que le travail pour les produire a été réduit de vingt pour cent. Depuis 1974, la demande d'employés à la production aurait baissé de 10%, tandis que le nombre des candidats à l'emploi aurait augmenté de 18%. En 1997, on assistait financièrement en France cinq millions de gens, empêchés de travailler et qui éprouvaient un sentiment d'inutilité sociale. D'après certains, aucun renversement significatif de situation du nombre des salariés n'est prévisible avant 2012. Les emplois créés sont en majorité précaires. Cela est vrai en Europe, mais aux U.S.A. également. La crise surgie à la fin de 2008 opère une véritable redistribution des cartes. Ce n'est pas le travail à effectuer qui diminue dans nos sociétés, tant nous cherchons le développement, mais c'est l'emploi des humains qui se raréfie, tant nos systèmes de production deviennent sophistiqués.

En France, les parents poussent leurs enfants à la conquête des grades. Les hauts diplômés, c'est-à-dire les bacheliers ayant fait au moins quatre ans d'études supérieures risquaient d'être deux cent cinquante mille par an entre 1996 et l'an 2 000. Or, la prévision des postes à pourvoir avoisinait au plus quatre-vingt mille. Au bout de cinq ans, huit cent mille jeunes auraient dû se trouver hors du circuit économique. S'ils avaient occupé la rue, ils auraient pu déclencher un séisme ! Parmi eux certains acceptaient à l'avance le déclassement inévitable et étaient prêts à changer d'orientation, mais en chassant sur les terres des bacheliers ayant accompli seulement deux ans d'études supérieures. D'autres ont été acculés à créer des entreprises sans y avoir été préparés. Des docteurs d'université, même très performants, qui ont déjà découvert quelque chose, n'ont trouvé aucun débouché en France, du fait, d'une part, que les crédits à l'innovation y sont très limités, et que, d'autre part, le favoritisme joue toujours son rôle à l'embauche. Enfin, il faut bien se demander si les bacheliers qui n'ont accompli que deux ans d'études supérieures doivent accepter de se replier à leur tour et se contenter du S.M.I.C. On voit bien les ferments d'immenses colères, mais il n'y a pas d'utopie de rechange pour entraîner les sociétés vers un monde meilleur. Les rêves messianiques qui s'envolent des livres et des tribunes pour s'incarner dans l'histoire agonisent derrière les barbelés des camps de concentration. Les penseurs de l'emploi maîtrisé ne manquent pas : un vouloir faire sans doute peu unifié et un apparent savoir faire sont au rendez-vous, mais la capacité de faire semble rencontrer d'innombrables obstacles.

Les causes du chômage

Les experts signalent la faille qui s'est élargie à partir du premier choc pétrolier. Depuis 1975, la population active a augmenté deux fois plus vite que la population totale.

Parmi les causes des difficultés à trouver un emploi, il convient de noter d'abord les afflux croissants de demandeurs sur le marché du travail. La démographie joue ici son rôle, dans la mesure où d'amples vagues ont continué de monter à l'assaut. Certains cumuls d'emplois n'ont rien arrangé. De jeunes retraités de l'Etat, par exemple de l'armée - notamment de la gendarmerie - déjà convenablement pourvus, ont cherché à améliorer leur ordinaire en s'embauchant dans le civil. La mécanisation et la reconversion du monde rural a grossi la demande urbaine. La libération intervenue dans la condition féminine et les besoins des familles monoparentales ont incité les femmes à rechercher du travail.

Ensuite, il faut citer l'évolution accélérée du machinisme. L'homme est fondamentalement un animal technicien, dont le rythme des inventions ne pourrait être suspendu que par une catastrophe majeure ou ralenti par une pénurie de financement. La durée des produits se raccourcit d'année en année. Les modèles phares dans chaque marque de voitures tiennent de moins en moins longtemps. En informatique, vous pouvez acheter le dernier cri, mais vous êtes déjà dépassé. L'accès confortable au réseau mondial Internet, qui se développe comme une pieuvre aux tentacules fabuleuses, demande une continuelle mise à jour du hardware. Les diplômes ne riment plus avec qualification et la pêche aux grades universitaires ne suffit plus. Un savoir-faire serait obsolète aujourd'hui au bout de cinq ans. Un enseignement est périmé avant même que le matériel des écoles techniques n'ait été amorti et que les professeurs n'aient été initiés aux nouveautés. Dans cette situation, les processus actuels, issus de la technoscience et dopés par l'informatisation, permettent d'augmenter la production tout en diminuant de plus en plus la main-d'œuvre. En agriculture, les gains de productivité dus à la technique ont été multipliés par dix en trente ans. L'industrie produit un tiers d'objets manufacturés en plus, en se passant d'un quart des salariés qu'il fallait avant. J'ai lu quelques coupures de journaux. Les ardoisiers d'Angers s'écriaient : "II suffit d'une seule machine pour découper de grands blocs. On n'a plus besoin de nous ..." Le chariot tout plastique fabriqué par GIAT Industries est capable de passer à la caisse sous un scanner, sans qu'il soit nécessaire d'en sortir les marchandises pour faire l'addition et l'on paie, comme à la pompe à essence, avec une carte de crédit. Adieu, caissières ! Enfin, ces dernières, parfois stressées, parfois souriantes étaient encore bien là en 2 005. Mais je viens de lire en 2009 que des grandes surfaces sont en train de mettre en route un système qui permet, avec une scanette grosse comme un téléphone portable, d'enregistrer soi-même le prix des marchandises au fur et à mesure de leur prélèvement dans les rayons, avant de brancher l'appareil sur une borne et de payer l'addition par carte, sans recours à aucun personnel. L'opération pourrait toucher 133.000 caissières.

La reconfiguration rationnelle des usines (reengineering) élimine de plus en plus de travail humain. Les entreprises se concentrent sur leur stricte spécialité et font appel à la sous-traitance. Elles font ainsi des gains considérables de productivité. En fait, elles paient pour certaines tâches des gens spécialisés qui sont "pointus pour quelques années" et travaillent chez eux, tout en œuvrant pour d'autres en même temps. Elles "externalisent" des études spécifiques pour un projet, pour le traitement de la paie, etc. Bien sûr, elles ne peuvent se permettre d'embaucher à vie. L'augmentation de la productivité aboutit à ce paradoxe : plus l'usine est performante et plus elle licencie. Seuls les "meilleurs" retrouvent du travail. En contrepartie, les emplois précaires, mal rémunérés, offrant peu de perspectives, ne trouvent pas facilement de titulaires.

Certains s'en prennent à la rapidité du progrès technique et parlent de moratoires. Mais voit-on des milliers de cantonniers nettoyer les fossés et talus de France, quand des gyrobroyeuses conduites par un seul ouvrier décidé en traitent des kilomètres par jour, sans compter les chefs de chantier et d'équipe qui seraient mobilisés toute la journée pour suivre du personnel ?

La concurrence à l'échelle planétaire vient à son tour compliquer le marché de l'emploi. Pour rester compétitifs, les industriels occidentaux recherchent de la main-d'œuvre bon marché dans le Tiers-Monde et dans les pays de l'Est, surtout depuis la chute du mur de Berlin. Avec l'excellente raison de faire décoller l'économie des pays pauvres et de s'ouvrir là-bas des marchés, ils délocalisent une partie de leur production. Le régime policier de la Chine réprime le syndicalisme libre et nos entrepreneurs sont sûrs d'y trouver une main-d'œuvre efficace et peu chère. Des licenciements s'ensuivent dans la vieille Europe libre. Par retour, dès qu'elles sont en mesure de nous concurrencer, les firmes du Sud-Est asiatique et de la Chine qui sont nos clientes et nous demandent en contrepartie de les initier à nos techniques (par exemple en ce moment pour certains chapitres de la technologie Airbus), s'apprêtent à inonder ou inondent déjà notre marché. Elles obligent nos entreprises locales, d'une part, à des marges tirées à la limite du supportable, et, d'autre part, à des innovations. C'est la continuelle fuite en avant ou la faillite. L'augmentation des cadences et la substitution de machines au personnel atteint par la limite d'âge deviennent des palliatifs courants. Les entreprises nationales déficitaires cessent à leur tour d'être pour les fonctionnaires des bastions imprenables. Elles sont priées de se soumettre au dogme de la rentabilité et de se restructurer en licenciant ou en cessant d'embaucher, pour affronter la concurrence internationale.

Je l'ai déjà relevé dans le chapitre sur l'économie, la spirale des prix bas, qui présente l'avantage d'ouvrir à tous la société de consommation, montre sa contrepartie perverse, celle de miner l'emploi. Qui préside aujourd'hui aux embauches et qui met au chômage ? Le client qui fait ses courses à l'échelle mondiale. Nous vivons dans une société de marchandises où ce dont il s'agit d'abord, ce n'est pas tant de produire que de parvenir à vendre. Le consommateur court de réductions en cascade en semaines de promotions. Et, pour tout dire, au suicide collectif.

Finalement, les observateurs guettent le retour de la croissance. Elle serait créatrice d'emplois à partir de quatre pour cent l'an. Cela peut dépendre des taux d'intérêt qui baissent et de mesures politiques spécifiques, par exemple dans le bâtiment et les travaux publics. Des journalistes spécialisés pensent autrement : "Le souci tyrannique d'un chômage devenu endémique a oblitéré et même ridiculisé toute réflexion sur la maîtrise de la croissance, car la croissance a été considérée comme le seul moyen de réduire le chômage. Nous voyons bien aujourd'hui qu'il n'en est rien, puisque pour parvenir à créer un nombre donné d'emplois, il faudra toujours de plus en plus de croissance. Nous sommes donc condamnés à une croissance exponentielle que rien ne justifie, sinon un objectif devenu hors d'atteinte : le plein emploi à plein temps." La vérité, c'est qu'en augmentant sa croissance une société avancée engendre beaucoup de chômage. Elle ne cherche plus à produire les seuls biens et objets utiles à l'homme, mais elle court éperdument à la chasse aux emplois. Travaille, mon frère ! Mais le plein emploi ressemble à un lièvre furtif. La réduction du travail devrait libérer l'homme, mais l'homme cherche du travail. Et découpler du travail le revenu qui en procède n'est pas simple !

Je lis donc en 2005 les lignes d'un politique qui ne me déplaît pas et je comprends qu'il ne faut pas attendre le retour de la croissance pour doper l'emploi. Pour lui, il faudrait au contraire commencer par réduire le chômage et la précarité pour que la croissance reparte. Certes, un salaire minimum peut être fixé par la loi et les conventions collectives peuvent ordonner la progression de ceux-ci. Si je comprends, il faut que l'Etat injecte ce qu'il faut de fonds pour relancer l'emploi. Et il faut instaurer de plus en plus de justice dans les règles internationales du commerce. Ainsi, le marché peut s'ouvrir plus largement et la croissance peut repartir. Pourtant, cela supposerait que l'on puisse rapidement empêcher à l'échelle internationale que les salaires soient réglés uniquement par la concurrence entre les entreprises. Quel responsable a devant lui le clavier qui lui permettrait de participer à réguler l'ensemble ? Les instances internationales comme l'OMC font ce qu'elles peuvent, mais c'est une vraie guerre qui s'y passe et les progrès s'y font à petits pas. Patatras ! Avec la grosse crise qui vient de se produire à la fin de 2008, voici notre croissance en berne.

En conclusion, la situation est à la fois évidente et angoissante. De plus en plus de produits affluent sur les marchés et beaucoup de gens ont de moins en moins d'argent pour les acheter. Les jeunes générations s'appauvrissent. Peu rassurés sur la stabilité de leur emploi et la certitude de leur retraite, une foule croissante de citoyens économisent pour les temps difficiles et n'achètent que le nécessaire et qu'à bon marché, d'autant plus que nombre de parents doivent en sus aider leurs enfants privés de débouchés.

C'est ainsi que se pose un triple problème. D'abord, comment répartir les emplois qui restent ? Ensuite, comment distribuer les richesses produites ? Enfin, à quoi les gens vont-ils s'occuper ? En effet, l'oisiveté dans laquelle plongent de plus en plus de personnes n'est pas bonne pour le moral et des relations sociales épanouies.

Qui assurera les dernières tâches ?

Où sont les emplois de demain ? Telle est bien la question à laquelle les plus clairvoyants tentent d'apporter leurs observations. J'ai lu dans mon hebdomadaire une citation du magazine Fortune : "Les futurologues prédisaient pour l'an 2 000 un monde où chacun travaillerait trente heures par semaine et consacrerait aux loisirs le reste du temps. Nous allons vers une société où la moitié d'entre nous travaillera soixante heures par semaine, tandis que l'autre restera exclue, sans travail." Boutade ou salutaire provocation ?

En tout cas, il faudrait commencer par forger la grande Europe, de l'Atlantique au Pacifique. Pour certains, si celle-ci ne se rassemble pas, Américains et Japonais viendront par l'est piller les ressources sibériennes. Depuis cette incitation, il faut intégrer le développement chinois et l'expansion chinoise partout où le ravitaillement en pétrole, en minerais et même en nourriture paraît promis. Et l'Europe attend sans le moindre espoir le plan B de ceux qui ont voté non au référendum sur le traité constitutionnel, le 29 mai 2005.

L'agriculture et l'industrie, où de plus en plus de biens sont produits par de moins en moins de personnes, ne sont pas des sites prometteurs. A la faveur de la crise pétrolière, certaines chances nouvelles apparaissent aux possibles producteurs d'énergie verte. Mais la filière n'est pas sans conséquences sur l'environnement et l'alimentation de la planète. L'Europe, à ce point de son parcours, arrivera-t-elle à faire démarrer de grands chantiers publics ? Elle en projette, mais elle cherche laborieusement leur financement. Ici, comme dans les paragraphes suivants, je répète des notes journalistiques. Qui maîtrise l'information sur le marché du travail ? Les derniers articles lus jusqu'au milieu de l'année 2009 ne portent pas à l'optimisme. On s'est réjoui de baisses infimes du chômage en France, avant d'assister à une sévère rechute.

Le secteur des services marchands, du fait du vieillissement de la population et du développement des loisirs, est, par contre, en croissance. Il concernait deux emplois sur trois en France en 1992, il a dû en toucher trois sur quatre en l'an 2 000. Il devait en pourvoir quatre sur cinq vers 2 010, pensait-on avant la crise. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, il faut savoir vendre et d'abord se vendre ! La demande des entreprises va aux acteurs qui ont pu se doter d'un bagage concret : l'expérience de la vente, du micro-ordinateur et des logiciels les plus connus, la pratique de deux langues étrangères au moins. Un poste sur deux de ceux qui sont offerts est dans la vente, huit sur dix dans des fonctions de terrain (négoce, production, informatique). Les services qui engagent comme le commerce, la distribution, la banque et les assurances exigent, pour la moitié des demandes, le baccalauréat plus deux années d'études supérieures. L'université, qui n'arrive pas à offrir de stages, prépare mal les jeunes à leur avenir. L'employeur préfère à un haut diplômé sachant balbutier une programmation en langage Pascal un titulaire du B.T.S. manipulant sans hésitation un logiciel de paie.

Les gens hautement qualifiés, ingénieurs, techniciens, informaticiens et commerciaux trouveront de l'embauche. Le taux de croissance de la demande a été très fort dans les années quatre-vingt, à partir d'effectifs faibles au départ, pour les ingénieurs, les technico-commerciaux, les vendeurs, les techniciens d'entretien hors industrie, les chefs de produits, les directeurs de marketing, les ingénieurs en informatique. Mais ce recrutement ne correspond qu'à quelques milliers ou dizaines de milliers d'emplois. Vent contraire : je lis que des ingénieurs roumains et indiens viennent se former en France et repartent à l'étranger casser les salaires de ces fonctions très qualifiées. Les ingénieurs qui restent en France ne pourraient y vivre en se contentant de telles rémunérations.

Dans l'ordre, la demande actuelle concernerait les secrétaires (malgré la généralisation du traitement de texte !), les enseignants du secondaire, les ingénieurs informaticiens dont les besoins seraient bientôt saturés cependant, la bulle des starts-up ayant crevé, les aides soignants, les nettoyeurs, les représentants, les gardiennes d'enfants, les ouvriers du tri et de l'emballage, les serveurs de cafés et de restaurants, les agents de services, les techniciens de maintenance. La grosse mine serait dans le tertiaire qui recrute du personnel non qualifié, mais hautement professionnel. L'ouvrage doit y être bien fait par des gens à l'aise dans leur peau et nullement aigris d'avoir été lâchés dans la course aux diplômes.

D'immenses besoins ne sont pas satisfaits, qui pourraient être des gisements d'emplois, dans les services publics et dans le secteur de l'utilité sociale. L'accompagnement de la petite enfance et des personnes âgées, les besoins des immeubles et des quartiers, les nouvelles tâches d'entretien de la nature et de l'environnement peuvent ouvrir des perspectives. Mais toujours se pose le problème du financement. Un grand sociologue avait suggéré une réponse. Il serait possible de payer en partie avec l'argent accordé aux hôpitaux pour des investissements lourds et humainement peu satisfaisants. Il faudrait avoir le courage de transférer au secteur marchand certaines dépenses d'éducation et de santé, pour concentrer l'intervention publique sur les dépenses coûteuses. Peut-être, mais depuis cette proposition, il a été beaucoup question de la grande misère des hôpitaux ! En tout cas, attention : flanquer sur les pistes d'une station-service, comme on l'a vu, sous prétexte de restaurer la convivialité, des jeunes gens pour vous servir l'essence et nettoyer les pare-brise, à l'époque du self-service et de la carte bancaire, c'est se tromper d'orientation. Par contre, une opération d'accueil et de renseignement, certains jours d'affluence, rend service sur les quais des gares.

Des chômeurs n'ont pas eu d'autre solution que de créer leur propre entreprise. Cela ne s'improvise pas et les banques ne sont pas prêtes à prendre des risques pour financer des projets dans tous les azimuts. Le sens de l'époque, les réponses inventives à des besoins non satisfaits, l'aventure financière avec ses aléas ne sont pas l'apanage de la majorité des chômeurs, mais les atouts de jeunes gens bien dotés par la nature et l'éducation. Le retour du plein emploi paraît imprévisible. Voilà ce que j'extrais de mes notes. Et si je tentais de mettre à l'épreuve l'idée d'une meilleure répartition du travail existant.

Quel partage du travail ?

Les propositions concrètes de réduire considérablement la durée du travail ne manquent pas. Des partisans des trente-deux heures sur quatre jours se sont levés. Un grand chef d'entreprise a défendu cet horaire pour l'ensemble des professions. Presque un million et demi d'emplois seraient dégagés. Les formules seraient diverses selon les situations et des négociations auraient lieu avec tous les partenaires pour une "reconfiguration" qui tiendrait enfin compte des hommes. L'idée est généreuse, mais qui peut amorcer une telle transformation susceptible d'emporter l'adhésion de la société française dans l'état actuel du monde ?

Les trente-cinq heures ont été votées et mises en application. Elles ont été contestées par les deux administrations suivantes au nom de la souplesse de l'embauche. Il est possible d'en dresser un bilan sommaire. Elles auraient apporté trois cent mille emplois. Il reste trois millions de chômeurs. Elles ont parfois profité au bonheur familial. Elles ont surtout facilité la vie des classes moyennes, plus en recherche d'un équilibre de vie qu'en quête d'augmentations de salaire. Elles ont terriblement compliqué la vie dans certaines professions. Surtout, les classes déjà mal payées n'ont gagné qu'un peu de temps, souvent inutilisable, et perdu l'apport financier des heures supplémentaires. Les ouvriers et employés de la base n'attendaient pas des miettes de temps, mais de l'argent pour améliorer leur quotidien. Elles ont été frustrées et l'ont traduit aux élections. Leur vote n'a d'ailleurs rien changé pour elles. Les nouvelles dispositions concernant les heures supplémentaires à partir de l'élection présidentielle de 2007 ont été annihilées par la crise.

Pour le moment, il faudrait noter que le stress au travail semble s'accroître. De même que des enfants et des adolescents en arrivent souvent à détester l'école, de nombreuses personnes haïssent leur activité salariée. Dans le climat de forte concurrence, pour beaucoup, la pression augmente et les cadences sont accélérées. Les trente-cinq heures ont pu conduire à une difficile organisation du travail, à un abrègement des pauses, à des horaires hachés, à un climat peu relationnel. Dans les couches sociales où le salaire ne permet pas de financer les loisirs du temps nouvellement concédé, une rancœur s'installe contre des réformes qui n'apportent rien. La révolte est rentrée, par crainte de perdre sa place.

Certains assurent que l'argent pour financer une révolution du travail ne fait pas défaut. Au milieu des années quatre-vingt-dix, on pouvait écrire que la richesse nationale avait augmenté de trente-cinq pour cent en une dizaine d'années. D'emblée, il aurait fallu accorder la priorité à la cohésion sociale sur l'argent gagné en dormant. Puis réformer l'impôt direct et indirect. Enfin les sommes gagnées sur l'indemnisation du chômage auraient dû permettre de combler le manque à gagner de la réduction à trente-cinq heures. Un deuxième chèque aurait pu ainsi être envisagé. Oui, mais la dette nationale aussi ne cesse d'augmenter. La sécurité sociale paraît définitivement affiliée au tonneau des Danaïdes. Il y a eu aussi des tentatives électoralistes de baisser les impôts et des réalisations qu'il a fallu écourter. Le fameux bouclier fiscal mis en action après l'élection présidentielle de 2007 a donné lieu à une critique en règle qui se justifie encore davantage dans la crise en vigueur. Dans ces tripotages, on entend crier que l'on redonne aux riches. C'est pour les faire revenir au bercail, dit la droite. Ils ne reviendront pas, réplique-t-on, il s'agit d'une aristocratie internationale qui se moque bien de son pays d'origine, lève des sommes considérables sur les entreprises qu'elle exploite et mène grand train.

Des écologistes ont cru que l'on pouvait faire tourner une économie en réduisant de trente pour cent le salaire de ceux qui gagnent plus de deux fois le S.M.I.C., ou, selon d'autres, de ceux qui ont un salaire de quatre fois le S.M.I.C. On applaudit bien fort ! Et puis l'on entend remarquer qu'une telle opération démobiliserait bien des gens et ferait repartir des femmes au travail, pour payer les emprunts. On cherche ailleurs.

L'O.F.C.E., en tablant sur une croissance de 1,4% par an, voyait la population des chômeurs diminuer d'un million et demi, si on passait à trente-cinq heures en cinq ans. On y est passé et on a vu. En tout cas, on disait vers 1997 qu'il ne fallait pas ramener la semaine légale à trente-cinq heures sans diminution de salaires, car il en aurait résulté une hausse des coûts, qui aurait fait perdre les marchés étrangers. C'est qu'un ouvrier de l'automobile sur deux travaille pour l'exportation. Des entreprises n'ont-elles pas déjà montré l'exemple en négociant des diminutions de salaire pour garder tout leur monde ? Les salaires pourraient être compensés intégralement au niveau du S.M.I.C. La correction serait dégressive jusqu'à une fois et demi le salaire minimum et nulle au-delà. Une baisse de quatre points des cotisations sociales serait accordée aux employeurs au profit des salariés, pour ne pas trop entamer leur pouvoir d'achat. Le déficit des cotisations serait épongé, lui, par les rentrées sociales et fiscales venant des inactifs réinsérés au travail, grâce à cette batterie de dispositions. En tout état de cause, on transférerait sur l'impôt une partie des charges sociales supportées par les revenus du travail. On pourrait aussi faire tourner les machines davantage, comme la firme Hewlet-Packard France qui, un temps du moins, a triplé sa production en divisant ses coûts par deux et s'est montrée ainsi compétitive. Réduire la durée du travail individuel, sans diminuer celle de la fabrication, est le bon chemin, selon un sociologue de renom international. Dans cette nouvelle conjoncture, le climat serait meilleur, la consommation resterait ferme ou augmenterait un peu, l'importation s'accroîtrait, mais le coût du travail étant moindre, l'exportation se porterait bien aussi. Les Français pourraient entreprendre seuls cette rénovation, mais l'effet serait plus assuré si toute l'Europe s'y mettait. Des réformistes à petits pas avaient suggéré qu'une semaine de trente-sept heures généralisée sur cinq ans, avec une réduction partielle des salaires, paraîtrait viable. Bravo encore pour ces propositions variées ! L'un ou l'autre gouvernement a puisé dans ces idées. Et le taux de chômage un moment nettement au-dessous de 10% repart à la hausse. Et Hewlet-Packard réduit sa voilure d'emplois !

D'autres experts, et même tel chef d'entreprise notable, seraient pour encourager le temps partiel qui, pour l'heure, se trouve trop pénalisé. On attend beaucoup de son développement en douceur. Des salariés qui travaillent trente heures sont payés trente heures, sans négociations ! S'ils dépassent cet horaire, ils sont payés en heures complémentaires et non pas supplémentaires. Des mères ne travaillant plus qu'à mi-temps pourraient peut-être s'occuper un peu mieux de l'éducation des enfants. De cette manière pourraient se dégager un million d'emplois. Il conviendrait encore de supprimer partout les heures supplémentaires. Bénéfice : trois cent mille postes à pourvoir. Les contrats à durée déterminée et un peu plus de mobilité devraient faciliter aussi une meilleure répartition du travail. Un grand parmi les journalistes spécialisés pense que "le développement du temps partiel (de préférence choisi) est probablement la forme la mieux adaptée, à notre époque et à nos mentalités, de réduction de la durée du travail et de "partage du travail". Les entreprises doivent se réorganiser, les patrons et syndicats négocier, l'Etat réviser ses aides." Pas d'objection, si on peut le faire.

L'entrepreneur déjà évoqué ralentirait bien les hausses de salaires pour créer des emplois. Si l'on recrutait un nouveau salarié pour trois anciens de plus de cinquante-cinq ans qui accepteraient de ne venir que pour les coups de feu, si l'on garantissait l'emploi à vie à ceux qui s'engageraient à la mobilité et à la formation, on ferait encore de la place, tout en dynamisant les entreprises qui ont tout à gagner de l'alliance entre l'expérience des anciens et la fougue des jeunes. L'aide à la création de nouvelles affaires devrait être améliorée. Nous applaudissons !

Un parti politique de droite a évoqué l'idée du versement d'un salaire aux mères qui resteraient au foyer. Toutes celles qui renonceraient à travailler le percevraient. Objection immédiate : toutes celles qui n'avaient pas l'intention de travailler y prétendraient aussi ! Et puis ce type de politique familiale n'est-il pas passé de mode ? Il véhicule une idéologie de la femme mère, de nouveau astreinte à son foyer et économiquement mineure. Je regimbe.

A l'encontre des propositions de diminution de l'horaire hebdomadaire se sont levées bien sûr objections et résistances. Pour un ancien président de la République, les trente-deux heures sans réduction de salaire sont une "idée absurde" qui relève de la "folie collective" et du "piège grossier". Comment financer les retraites avec des cotisations calculées sur les trente-deux heures ? Le patronat, hormis de rares exceptions qui ne veulent pas risquer d'essais à découvert, s'y oppose aussi. L'idée n'enthousiasme pas les cadres, car elle suppose une réorganisation considérable. Dans les P.M.E. l'application d'une telle mesure se révélerait d'une dommageable complexité. On se rend compte que seuls les bas salaires en tireraient avantage, tandis qu'à y bien regarder les autres seraient moins payés en travaillant plus.

Des patrons pragmatiques remarquent qu'au lieu d'engager une grande réforme structurelle, on obtient les mêmes résultats avec les préretraites qui, sans coût supplémentaire pour l'entreprise, font le bonheur de nombre de salariés.

Les syndicats veillent évidemment à tout ce qui, dans ces glissements, ruinerait les avantages acquis de haute et longue lutte. Si l'initiative du partage est abandonnée à la seule entreprise, sans que les salariés puissent vérifier que leur renoncement à une portion de leur travail a vraiment servi à créer des emplois, les aménagements risquent de tenir lieu de paravents pour dissimuler des compressions de personnel. La vigilance des syndicats paraît indispensable. Mais dans la conjoncture d'un chômage soutenu, leur crédibilité s'affaisse, ce qui augure mal de la paix sociale. La faiblesse d'authentiques partenaires et négociateurs en face du patronat laisse le champ libre à des coordinations éphémères aux colères assez aventureuses. La lutte syndicale du secteur public, souvent décriée ("Ces privilégiés peuvent descendre dans la rue, ils ne risquent rien !"), joue malgré tout un rôle non négligeable. Elle est en effet la seule, parce que les emplois dans la fonction publique sont mieux garantis que dans le privé, à pouvoir encore aiguillonner les responsables.

Les politiques, qui se consacrent effectivement au bien public, mais restent aussi très préoccupés de leur accès et de leur maintien au pouvoir, se demandent quelles mesures légales et financières pourraient produire le fameux frémissement qui leur rendrait la confiance de la population et ouvrirait les voies de la consommation, génératrice d'emplois. De droite ou de gauche, ils sont peu enclins aux réformes qui dérangeraient des catégories importantes de leur électorat. Les gouvernements successifs donnent l'impression au citoyen ordinaire de manigancer des mesures en fonction des échéances électorales. En tout cas, les politiques qui cumulent les mandats peuvent disserter du partage du travail : leurs multiples casquettes étouffent leurs discours.

Devant le problème de l'emploi, l'impression globale est celle d'une immense machine aléatoire, dans laquelle les influences sont disséminées. Chaque entreprise, engagée dans mille passages obligés, essaie de se maintenir dans l'existence et - si possible - de gagner. Le débat d'idées est intéressant, mais ressemble à une sorte de Kriegspiel un peu académique de pur accompagnement. Inexorablement l'action progresse, soumise à bien des contraintes, bénéficiaire ou victime de bien des hasards. Chacun, entrepreneur, salarié, syndicaliste ou ministre de la République, joue sa partition d'une symphonie souvent grinçante, dont il n'a qu'une perception partielle, et sans bien distinguer le chef d'orchestre. Dans le monde se succèdent des séquences d'ordre et de désordre. Sans trouver de solution définitive et universelle, le problème de l'emploi se résout par moments et par plaques, peut-être moins par des choix savamment étudiés en commissions d'experts, que, comme au loto, lorsqu'une boule finit pas trouver la sortie.

En conclusion, l'impression dominante est qu'il faudra s'habituer, pour une durée indéterminable, du fait de la mobilité extrême de l'offre et de la demande dans le marché international et des à-coups occasionnés par la technoscience, à un pourcentage élevé de chômeurs, parmi lesquels abonderont les gens non qualifiés. Quelle proportion de demandeurs d'emploi peut supporter une société ? Ce sera une préoccupation majeure dans les décennies à venir. Les grandes révoltes, hélas, n'apportent pas de situation meilleure et durable. Les corrections aménagent un peu le bonheur.

Comment répartir les richesses produites ?

Venons-en à la seconde question : dans la conjoncture décrite, comment distribuer la richesse nationale ?

Il faudrait commencer par remarquer que la course à la rentabilité conduit les responsables de certaines grosses entreprises à opérer des restructurations financières : on licencie là où le travail coûte trop cher, au moment même où les directions annoncent des profits colossaux favorables aux actionnaires. Le sens de l'humain s'évanouit dans cette machinerie à faire de l'argent. Certains salariés jetables et jetés peuvent descendre les marches jusqu'à se retrouver à la rue, faute de pouvoir payer une location. Tout cela pendant que de hauts dirigeants s'en vont, au moment de leur remplacement, avec un pactole scandaleusement élevé. L'expression "parachute doré" fait partie du langage courant pendant la crise.

La situation des gens qui disposent d'un emploi et perçoivent un revenu de la profession qu'ils exercent ne pose pas de problème nouveau. Pour l'instant et sans doute pour longtemps, un salaire ou un traitement normal sera attribué pour les heures effectivement travaillées ou les tâches assumées. Des honoraires ou des droits seront payés à l'acte.

Les producteurs, tant collectifs qu'individuels, de biens et de services, reversent une partie de leurs bénéfices et émoluments à l'Etat ou à des organismes contrôlés par lui. Sur ces revenus et l'usage qui en est fait dans la consommation sont prélevés les impôts, les taxes, les contributions sociales et les cotisations obligatoires pour le fonctionnement de la République, les équipements collectifs, les frais de santé, les diverses assurances et les retraites. Ces fonds ainsi redistribués immédiatement ou de manière différée, sont également utilisés pour assister certaines catégories de la population, comme les associations d'utilité publique, les familles à certains moments de leur parcours (éducation des enfants, accession au logement) et des personnes défavorisées ou même en détresse.

Les institutions qui gèrent cette répartition ont une histoire et ont été créées dans une situation qui n'était pas, pour plusieurs d'entre elles, celle d'aujourd'hui. On entend périodiquement parler de réformes de l'impôt ou de la Sécurité sociale. Il s'agit chaque fois d'ajustements plus ou moins efficaces et d'artifices pour rattraper avec la main gauche ce que l'on accorde avec la droite. On corrige à vue, en avançant.

Mais le problème d'une équitable répartition des richesses élaborées par l'homme se pose aujourd'hui avec une nouvelle acuité. En effet, une fraction notable de la population ne peut plus rien attendre d'un travail salarié, tandis que les entreprises se rendent de plus en plus performantes et créent des biens en recourant de moins en moins aux acteurs humains. Avec leurs bénéfices, elles doivent réinvestir, régler les impôts et leur part des charges sociales, payer le personnel depuis le patron jusqu'au salarié le plus modestement rétribué. Dans le contexte de machinisme croissant et de délocalisations fréquentes, l'heure a sonné d'envisager non pas une taxe sur les machines qui font le travail des ouvriers, mais de réétudier l'impôt sur les produits finis, car seules les entreprises qui fabriquent de plus en plus avec de moins en moins de personnel et font des bénéfices peuvent acquitter un tribut susceptible d'alimenter les caisses de l'aide aux sans-travail. Ce soutien paraît inévitable du double point de vue des droits de l'homme et de la paix sociale.

A l'heure où j'ai rédigé la première version de ces lignes, un Revenu Minimum d'Insertion était déjà versé, moyennant certaines contraintes administratives minimales, à toute personne âgée de vingt-cinq ans, en état de travailler, n'émargeant à aucun versement de 1'A.S.S.E.D.I.C. et ne bénéficiant d'aucune ressource. Cette solution de dépannage permet un soupçon d'indépendance, ne serait-ce que par rapport aux parents. Quelques observations montrent qu'elle n'est pas totalement satisfaisante. D'abord, certaines personnes ne manifesteront jamais aucune volonté de travailler un tout petit peu en contrepartie de l'allocation reçue et se refuseront toujours à l'insertion proposée. D'ailleurs, il est pratiquement impossible d'offrir à tous les bénéficiaires du R.M.I. quelques heures d'occupation. Certains travaux utiles à l'entretien du paysage par exemple demanderaient un financement spécial, ne serait-ce que pour l'encadrement du personnel et l'outillage. Ensuite, la multiplication de ces postes d'insertion peut empêcher la création d'emplois durables.

Enfin on peut appliquer à certains bénéficiaires du R.M.I. la même critique qu'à certains titulaires de l'allocation chômage. Parmi les chômeurs répertoriés, le pourcentage des débrouillards qui vivent confortablement des prestations de l'A.S.S.E.D.I.C., des petits boulots au noir, et qui réapparaissent juste le temps d'acquérir de nouveaux droits, serait important. Pendant ce temps, on ne trouve pas les ouvriers désirés sur les chantiers, bien que beaucoup de gens aient été débauchés du travail manuel. En Andalousie, j'ai entendu d'un guide qu'on ne trouvait plus personne pour cueillir des olives sur les immenses domaines. On vit beaucoup mieux du chômage ! Les journaux révèlent de temps à autre les dernières trouvailles des faux chômeurs. De même, le R.M.I., amélioré d'une allocation logement et de quelques heures de manche auprès des personnes âgées et des jeunes filles au cœur tendre peut s'avérer plus fructueux qu'un salaire de peintre dans une entreprise toujours sur la brèche. Tout le monde n'a pas le même sens de l'honneur ! En 2009, le Revenu de Solidarité Active (R.S.A.) est une allocation qui remplace les minima sociaux en cours, comme le R.M.I., et les dispositifs de retour à l'emploi. Il constitue un revenu minimum pour ceux qui n'ont pas d'emploi et un complément de revenu pour ceux dont le salaire est insuffisant.

Certains chercheurs en questions sociales pensent qu'il est inopérant de s'en tenir à ces reversements et au colmatage assuré par les associations humanitaires. La nouvelle pauvreté est l'occasion de changer de société, elle exige une révolution mentale et le passage du plein emploi salarial, désormais impossible, à la pleine activité. On ne distinguerait plus le chômeur du travailleur et l'indemnité du salaire, mais la solution serait de bien répartir le revenu national, au lieu de rétribuer le travail industriel ou autre. On avance l'idée d'une allocation du citoyen. Une allocation de base universelle non seulement protégerait les pauvres, mais elle concernerait toute personne, du fait même de son existence. Elle permettrait d'exorciser l'assistanat. N'allons-nous pas être bientôt conduits à garantir à tous les citoyens, en commençant par les plus démunis, un revenu minimum d'existence, une allocation suffisante pour mener une vie décente ?

André Gorz serait allé plus loin encore. Le revenu de base garanti à vie compenserait un engagement au travail de - mettons - vingt mille heures par vie. "Dépasser le capitalisme, c'est abolir la prépondérance des rapports marchands au profit d'activités et d'échanges volontaires constituant une fin en eux-mêmes ... Le socialisme sera post-industrialiste et antiproductiviste ou ne sera pas." Il y a sans doute de l'utopie ici, car la mise en place d'une telle conception de la vie sociale ne tient pas assez compte des forces barbares en manœuvre au plan mondial. Mais pour Gorz, c'est bien la politique qui doit imposer ses fins à l'économie.

Les deux sources de l'économie domestique

Laissons-nous aller un instant au rêve d'une société à deux sources de revenus. La première pourvoirait aux besoins fondamentaux de tout citoyen, en fonction du niveau de vie moyen atteint dans un pays donné. Aucune contrepartie en heures de travail ne serait exigée, tant il nous paraît impossible d'organiser équitablement pour l'ensemble de la population des petites tâches d'intérêt collectif. Cette allocation universelle d'existence n'autoriserait, certes, qu'un train de vie un peu spartiate. Pourtant, en s'affichant légale et honorable, elle délivrerait la majorité des démunis de l'emprise du "business de la charité". La seconde source dépendrait des succès et des infortunes de l'engagement personnel dans des entreprises bien identifiées et dans le contexte conflictuel des échanges internationaux. Cette participation aux avantages et aux risques de l'économie libérale, modérée par l'Etat, pourrait apporter à tous ceux qui en supporteraient les servitudes une amélioration sensible du standing assuré à tous. Ainsi, l'allocation d'existence ne devrait jamais être dissuasive du travail rémunéré, qui ne peut être aboli par magie. En effet, l'esprit d'entreprise et l'investissement individuel récompensés par des gains ne sont-ils pas à l'origine des richesses taxées, entre autres utilités, pour le partage de première nécessité ? Bien entendu, la perception régulière de la manne commune ne pourrait coexister avec la collaboration à des circuits clandestins de production. Tout groupe humain qui adopterait la pratique des deux sources de rétribution aurait l'occasion de manifester son énergie au service de son développement global ou, au contraire, la mollesse de son idéal rabaissé au pain et au cirque, sur la pente inéluctable du déclin.

Une pareille éradication de la pauvreté supposerait des moyens de contrôle renforcés. On n'éviterait guère dans une société avancée et populeuse ce côté tatillon et un peu policier. Mais comment s'en passer si l'on recherche la cohésion sociale ? Les immatures pousseront leurs cris d'orfraie, sur le refrain des libertés, c'est-à-dire, à y regarder de près, sur la liberté du renard à glapir dans le poulailler libre, sur le droit des petits malins à gruger les braves gens, sur la bedaine des rigolards dégustant les marrons que les autres retirent du feu en s'épongeant le front. Les comportements humains sont connus et les chantres de la révolution qui doit d'abord être spirituelle sont bien candides.

On peut éclater de rire en se demandant si, en s'abandonnant à ces fantasmes, on ne vient pas d'inventer le fil à couper le beurre, car ce mode de partage est en train de se mettre en place depuis longtemps, avec ses avancées, ses reculs et beaucoup de brouillages. En réalisant un changement de mentalité pas à pas, nous nous trouverons souvent devant des situations dramatiques. Tel cadre, ayant épuisé ses droits et ne retrouvant pas de travail, ne percevra plus qu'une allocation de soutien. C'est dire combien notre société va devenir cruelle, mais on ne voit pas non plus comment quelqu'un qui n'aurait travaillé que dix ans, pourrait toucher toute sa vie une indemnité plus élevée que d'autres personnes également qualifiées, qui n'ont jamais trouvé d'embauche. La crainte de revirements imprévisibles invite bien peu à une consommation insouciante.

Il émanera des convulsions économiques actuelles de la frustration et de la souffrance, peut-être aussi beaucoup d'invention et une révision de l'échelle sociale. Quelle famille ne sera pas touchée et qui sera assuré de son poste pour longtemps ? Combien de temps les fonctionnaires seront-ils à l'abri d'un contrôle de rentabilité, de la rétrogradation et de licenciements secs ? Une tension considérable va se manifester sur le plan de la consommation. Ceux qui seront confinés dans la satisfaction des besoins primaires supporteront de moins en moins le luxe de ceux qui seront nantis, peut-être très provisoirement d'ailleurs.

Ne serons-nous pas conduits par nécessité à une emprise étatique de plus en plus prégnante qui aura pour fin une relative paix sociale, par une mainmise croissante sur la distribution du travail et des richesses ? Autrement dit, est-ce que le capitalisme ne débouchera pas inéluctablement, sans échappatoire possible, sur un socialisme modéré d'Etat? Cette nouvelle figure d'existence en commun ne résultera pas d'une folle chevauchée utopique. Elle s'imposera comme la dure nécessité à laquelle nous auront conduits les outils développés par notre espèce, à savoir le progrès technique, la monnaie et les médias de la communication planétaire.

La marche vers une telle situation me paraît pourtant entravée par l'absence d'un consentement populaire suffisant. A supposer qu'une génération se trouve contrainte d'en venir là et y parvienne au moins partiellement, on peut compter sur les partisans de la promotion individuelle de la génération suivante pour remettre en cause l'équilibre relativement égalitaire atteint. Ce qui manque aux responsables pour faire régner un ordre juste, c'est l'autorité. Ils ne peuvent en disposer longtemps, car en démocratie - une manière fort imparfaite de gouverner, mais la seule à la disposition des gens raisonnables - il faut avoir l'aval de l'électeur. Or, nombre d'électeurs s'attachent à ce qu'ils croient être leur liberté et tiennent à s'engager avec ardeur sur les chemins de leur réussite individuelle.

A quoi pourront bien s'occuper les gens ?

"Pourquoi cette société travaille-t-elle autant et si vite, alors qu'elle ne court peut-être vers rien d'autre que sa mort ?" ai-je lu sous la plume d'un penseur contemporain. Il nous reste à répondre à la question essentielle : où va l'activité humaine ?

Au Japon, vers 1988, il y a eu plusieurs morts par overdose de travail et une femme a tué son mari qui était entièrement dévoré par son entreprise. Mais dans une société qui n'est plus celle du plein emploi, un grave problème de civilisation se lève. La diminution des heures du travail salarié d'une part, le chômage, d'autre part, pour une catégorie importante de gens qui n'arrivent pas tous à gérer leurs loisirs, rend la jouissance des temps libres préoccupante. Voltaire faisait dire au Turc dans Candide : "Je n'ai que vingt arpents ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin." Voici nos besoins bientôt satisfaits avec de moins en moins de travail. Mais qui tient absolument à ses trente-cinq heures de peine hebdomadaire ? Cependant, il faut répondre au développement du vice auquel conduit l'oisiveté et surtout à l'ennui. Les femmes retraitées s'occupent dans leur maison. Les hommes qui n'ont pas su trouver un projet pour leur retraite s'ennuient davantage. Le travail intègre et qualifie l'être humain dans la société. Il est créateur de relations. Il est fait de peine, mais il comporte une joie, celle d'assurer sa subsistance et - cela ne devrait jamais manquer - le bonheur d'avoir contribué à la réalisation d'une œuvre utile à la collectivité.

Il est temps que j'exhibe un vieil article sur les recherches de Jacques Cauvin. Il a écrit sur les Premiers Villages de Syrie-Palestine, du IXe au VIIe millénaire avant J.-C. Ce qui aurait poussé les hommes à se mettre au travail, à partir du Xe millénaire, pendant la révolution néolithique qui s'est déployée sur quatre mille ans, ce n'est pas la pénurie, car la chasse et la cueillette en Syrie-Palestine étaient florissantes, c'est l'augmentation de la population. Il a fallu sortir des grottes et aller vivre en plaine dans des villages bien cohérents, échanger des femmes avec d'autres groupes et s'organiser en se donnant d'autres fins que la survie alimentaire. La population en croissance a délaissé la pêche, pourtant prospère, et préféré la chasse périlleuse du taureau sauvage à celle de la gazelle. En passant de la grotte, où l'on devait vivre à vingt personnes au plus, au village - les premiers villages devaient avoir une centaine d'habitants -, la société a changé de nature : des rivalités se sont manifestées et des conflits ont éclaté. Dans cette nouvelle situation, "il faut imposer un minimum d'organisation, créer une hiérarchie. Et, quand elle existe, lui trouver un but. L'agriculture n'est pas une réponse de l'homme aux exigences du milieu, mais à ses propres problèmes." L'homme cesse d'être prédateur comme les autres, d'en faire à sa tête, il a perdu son innocence. L'art ne concerne plus alors les animaux, objets de la chasse, mais l'homme lui-même, le culte des ancêtres, du père, du grand-père, défricheur et éleveur.

Ce qui transparaît, à travers cette étude, c'est que l'accroissement de la population contraint les hommes de passer au politique. Eh bien, aujourd'hui, le problème reste politique et la première tâche des citoyens, c'est d'inventer de nouvelles représentations, de nouvelles activités et de nouvelles valeurs. L'humanité ne peut plus survivre qu'en créant à outrance.

Voilà désigné le creuset où s'affine la société à venir. Du chômage massif pourrait émaner une invention multiforme. Par exemple, le projet personnel de celui à qui la génération aux commandes refuse du travail doit être celui de son indépendance face à sa famille. On conçoit qu'il consacre une partie de son temps à la recherche d'une embauche, mais il est impensable que, s'il ne trouve rien, il perde ses journées entières à pousser ce rocher de Sisyphe. On pourrait imaginer que certains chômeurs, qui ne manquent pas de moyens, consacrent une partie de leur imagination et de leurs forces à mettre en œuvre un plan de survie en période de crise. Certains s'y emploient en groupes. Certains jeunes s'insurgent contre l'apathie. Dans toutes les parties du globe ils ont entendu certains d'entre eux se plaindre du monde que les adultes leur lèguent. Qu'ils s'associent et fassent le leur au lieu de se lamenter et de forcer l'entrée de la société actuelle, éventuellement par faveur, en vue de reproduire le même système ! Ils devraient inventer leurs magasins pour seuls jeunes, monter dans la légalité des opérations survie à scandaliser les nantis. De l'imagination ! Ils n'ont pas à s'aligner sur les vieilles finalités. Ils verront si ça mord ! Je ne propose pas, je rêve.

J'en arrive pour ma part à réfléchir sur le couple travail intellectuel et travail manuel. Grâce au progrès technique et par une certaine division des tâches, des hommes se sont libérés au cours de l'histoire pour les activités de l'esprit. Dans l'Antiquité, c'est l'esclavage qui a permis à certaines catégories de citoyens de s'adonner à la philosophie. En fait, ce sont les esclavagistes, les gens vivant aux dépens des autres, qui sont parvenus à créer une aristocratie de la culture. Plus tard, le servage féodal et le colonialisme ont joué un rôle comparable. Malheureusement, l'homme moderne est souvent réduit à sa capacité de rendement et n'arrive pas à équilibrer les deux pas de sa marche, corporelle et mentale. Contrairement aux intellectuels grecs, le rabbin, ce savant juif de l'Antiquité, estimait les tâches manuelles et les moines ont gardé quelque chose de cette mentalité. L'esprit hiérarchique qui prévaut dans nos sociétés et le mépris des tâches que la condition corporelle impose sont très dommageables à une vie commune harmonieuse.

Le champ de la libre activité

II est de plus en plus question de la "civilisation du temps choisi". La société capitaliste a généralisé le modèle salarial en rendant parasite tout emploi non salarié. A moyen terme, une vie autre s'ouvrira par le découplage partiel et progressif entre la notion de travail et celle de revenu. L'activité et la raison civique d'exister, lit-on ici ou là, sont aussi importantes que d'avoir un emploi.

S'agit-il encore de transformer le monde à toute allure pour trouver le bonheur ? Contempler et jouer ne viennent certes qu'après avoir pourvu aux besoins fondamentaux de la manière la plus sûre. Mais l'heure sonne de l'expansion de l'activité créatrice. Il ne s'agit pas des loisirs actuels encadrés, qui sont devenus une industrie génératrice d'emplois, tant que se recrute une clientèle capable de payer. Les papis et mamies des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix disposent encore de moyens, mais qu'en sera-t-il après eux ? J'ai entendu, il y a peu, la radio annoncer que sept Français sur dix s'imposent des restrictions. Les gens privilégient l'épargne et les investissements pour les besoins essentiels. Ce sont donc la vie associative et les activités ludiques qui répondront aux nouvelles disponibilités. C'est à elles qu'il reviendra de vaincre le vice et l'ennui.

Il faut réfléchir sur l'art. Nous le ferons plus loin. Les sociétés développées, penchées sur le chômage et la croissance en panne, se sauveront peut-être par le haut pour les besoins primaires et les productions à haute valeur technique ajoutée, en accueillant les forces nouvelles venues de l'immigration. Elles devront aussi se réaliser dans une création culturelle et artistique reflétant et préfigurant le nouvel état du monde.

Envoi

Les invitations à l'ascèse, qui ne touchent dans nos sociétés occidentales que quelques individus, ne résolvent ni les problèmes du chômage, ni ceux de la vie sociale commune. L'idéal serait bien d'apprendre à se passer des choses, pour ne pas susciter l'envie des autres. Mais inutile d'être hypocrites. Nous n'allons pas retourner dans les cavernes ou camper dans le Larzac et nous défaire de toutes les commodités inventées au cours des siècles et accessibles au grand nombre. Chacun, depuis son enfance et par l'histoire de sa tribu, est engoncé dans un ensemble, où s'élabore pour lui un style de vie, protégé par une police et une armée.

Je n'arrive toujours pas à croire au libre arbitre. Le monde va de tout son poids vers son destin et chacun y joue son rôle dans une dynamique de tensions qui paraît tenir à la nature même de l'univers en général et de l'espèce technicienne en particulier. Nous produisons et il nous faut échanger nos produits pour vivre, puisque les régimes utopiques n'arrivent pas à se mettre en place valablement.

L'interrogation gît dans la capacité de l'humanité à gérer son progrès. Celui-ci n'a rien de diabolique. Nous sommes les descendants de Tubal-Caïn, d'incorrigibles forgerons. Ce processus témoigne autant que n'importe quelle autre réalité de l'incohérence apparente de l'univers et de sa profonde obscurité pour nous. La philosophie nous rend des services en nous aidant à réfléchir sur nos finalités humaines. Mais il nous reste peut-être, tout en continuant à culbuter la terre et en cherchant à en comprendre l'énigme, à jouer pendant le temps qui nous est accordé ... comme la sagesse, sous le regard de la Source, d'où jaillit le monde.

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