CHANTIERS

5. SOCIÉTÉ ET MARGINALITÉ

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  Après les longs chapitres sur l'économie et l'emploi, celui-ci fera presque l'effet d'une récréation. En voulant ici évoquer quelque chose des faits de société, je pourrais m'intéresser à l'action des tagueurs, dont je peux lire de mon bureau les compositions sur les murs de la FNAC, à la consommation de l'alcool, du tabac et de la drogue, ou bien aux réunions branchées squattées par le "syndicat du hype", c'est-à-dire des pique-assiette qui trouvent le moyen de s'introduire dans les "inaugurations à buffet bien garni", ou encore aux flashmobs, c'est-à-dire aux attroupements éclairs, montés grâce à Internet, déroulés selon un rituel court sur un espace urbain et dans lesquels tel sociologue reconnaît un moyen plaisant de casser l'anonymat des citadins.

Je pourrais surtout me préoccuper des banlieues qui ont pris feu pendant l'automne de 2005. On a parlé, on a écrit, on s'est réuni, on a interviewé, on a analysé le langage des responsables, du personnel des médias et de la jeunesse des cités, on a décidé, on a mis de l'argent. J'ai lu du Baudrillard, j'ai exhibé des dossiers sur Foucault, sur Bourdieu, qui s'était penché sur "la misère du monde". L'ébullition était à son comble et chacun, du seuil de sa porte, voyait des améliorations possibles. Une fois de plus, qui tient le levier d'une mutation des conditions internationales, d'un retour de l'emploi et d'une conversion des mentalités ? Le racisme commun a, hélas, de si profondes racines dans la crainte de voir diminuer les parts du gâteau que beaucoup se battent d'abord pour conserver la leur. La plupart sont capables de généreuses pensées pour l'autre, dès que leur pouvoir d'achat et sa croissance paraissent garantis. Pris dans l'urgence, chacun, individu ou groupe humain plus ou moins responsable, joue sa partition. La résultante dépend du rapport des forces en présence. On peut prévoir le retour périodique de l'incendie et souhaiter la mise en place d'un fragile et provisoire statu quo d'entente mutuelle pour la commune conservation des concurrents au banquet de la vie.

Dans la crise en cours en 2009, je pourrais m'attarder sur les tensions sociales dans les universités et sur le malaise dans les hôpitaux, occasionnés par la mise en œuvre des réformes. Il faudrait s'attarder sur les grandes manifestations du printemps de la même année, sur les inscriptions anarchistes et sur les souillures des façades des banques et des agences immobilières qui les ont accompagnées. J'entends que les Français sont dépressifs et qu'en état de "révolte froide" au dedans d'eux-mêmes, ils ont peur. Le monde va comme il va toujours. Pour moi rien n'est paradisiaque, mais l'enfer n'est pas quotidien.

Je vais me contenter d'exposer ici un phénomène qui est bien plus constant et que j'ai retrouvé à peu près partout dans mes voyages.

Diogène et la meute

Les Cyniques nous donnent toujours à réfléchir. S'il y a un problème urbain insoluble, c'est bien celui du traitement de la marginalité. C'est un thème social récurrent dont je suis témoin sous ma fenêtre depuis presque un quart de siècle. Des maires interdisent parfois la quête sur la voie publique. Tant qu'aucun délit ne les relègue à l'ombre, des S.D.F. traînent en ville par petits groupes, la bouteille à portée des lèvres, avec des chiens autrefois en liberté et qui doivent - en principe - être maintenant tenus en laisse. Ils occupent parfois largement la chaussée dans des passages très fréquentés sans se préoccuper de la fluidité de la circulation. Ils prennent de haut les policiers qui contrôlent de temps à autre leur identité. Il faut que les chiens mordent quelqu'un, de préférence un enfant, pour que la police se sente autorisée à intervenir et que l'on juge en comparution immédiate le maître des chiens, ivre au moment de l'agression. En France, l'animal familier est devenu aussi sacré que la vache en Inde, où elle l'est d'ailleurs un peu moins, en raison de la circulation motorisée. Les risques courus par les enfants sont en train de passer au second rang derrière la dévotion aux animaux. Il faut reconnaître que la situation semble moins tendue depuis quelques années ... ou bien je m'y suis habitué.

Sous ma fenêtre donc, un certain printemps, autour de la rambarde de l'escalier de secours d'un garage souterrain, deux filles, six garçons et leur meute de quatorze chiens, se sont installés vers seize heures sur un carré de gazon au centre de la place. Ils revenaient certainement de la soupe populaire distribuée dans un foyer spécialisé. On buvait et on fumait. Les chiens faisaient des virevoltes et aboyaient de temps à autre. Une fille, une bouteille de bière à la main leur faisait des semonces et ils se calmaient. Puis elle s'est mise à épouiller un barbu. Les gars se soulageaient périodiquement sur les parterres, tandis que les filles semblaient descendre pour le faire dans l'escalier du garage au milieu de la place. Bribes de conversation. Parfois fusait une exclamation. La fille qui paraissait dominante dans le groupe se livrait à une opération bizarre avec un sac en plastique, dont elle sortait finalement une bouteille qu'elle passait aux garçons. Pendant un moment, humains et bêtes, couchés, semblaient dormir. Puis soudain les chiens se relevaient, jouaient en frétillant de la queue. Il arrivait que les jeunes gens, restés allongés, disparaissent dans le troupeau remuant des chiens. La fille alpha a teinté en rouge très vif toute la chevelure d'un garçon, qui, vêtu de noir, faisait songer à un beau diable. Elle a aussi gratifié un mâtin blanc et noir d'une grosse raie rouge entre les yeux et jusqu'au bout du museau. Le diable gesticulait souvent devant ses compères, une bière à la main. Une dame âgée de notre immeuble s'est risquée à traverser la place en longeant le groupe en compagnie de son caniche. Je me suis réjoui pour ces jeunes et pour la dame en constatant que l'épisode s'était déroulé sans le moindre incident. Après dix-neuf heures la petite troupe s'est ébranlée lentement vers un squat.

Gagneurs et perdants

Qu'est-ce qui a conduit des jeunes gens et un nombre croissant de filles à ce mode de vie ? Les sociétés sont à plusieurs vitesses depuis longtemps. Il en a été suffisamment question dans les chapitres précédents. L'initiative, la libre entreprise et la concurrence créent une classe d'acteurs qui réussissent et mènent la danse du profit. Une majorité de gens s'en sort plus ou moins heureusement, mais la catégorie des gagneurs, plus dotés et plus malins, du cru ou immigrés, occupe le devant de la scène. Ces favorisés de la vie, qui savent faire de l'argent, donnent du travail aux autres, mais par leur luxe relatif ils suscitent la jalousie. L'Etat les taxe passablement, mais il ne peut les décourager d'entreprendre, s'il veut éviter de tuer la poule aux œufs d'or.

Plus cette course s'affole et plus il y a de traînards sur le bord du chemin. Exclus ou même jamais véritablement inclus. La classe des perdants est déboutée de la consommation commune et a fortiori du luxe affiché à longueur de jour sur les écrans. Les malheurs de la petite enfance, les raisons familiales comme la mésentente, la séparation ou un décès, l'incapacité à subir les contraintes d'une formation, les motifs plus individuels comme la volonté d'indépendance ou l'attrait pour la rue sont étudiés sous toutes les coutures et donnent lieu à des colloques qui débouchent souvent sur de bonnes décisions. Mais on a beau faire, quand on colmate ici, d'autres fuites se produisent ailleurs. Ceux dont je parle - qu'il ne faut pas confondre avec les chômeurs prêts à se soumettre à tout pour réintégrer pleinement la société de consommation - enragent contre le monde des gagneurs. Ils le refusent, ils lui crachent dessus. Ils le taguent ... mais ils ne sont pas les seuls à le faire.

Une justice républicaine

Comment se comporter avec eux, se demande la majorité casée ? Naïvement, on pourrait penser qu'il existe deux façons de faire opposées, l'une autoritaire, plus républicaniste, et l'autre tolérante, plus tributaire de la démocratie libérale.

Considérons d'abord la méthode autoritaire. Des humanistes républicains bon teint pourraient arguer, au nom même de la dignité de l'espèce, qu'une société démocratique moderne ne devrait pas tolérer un état d'errance précaire. La loi est structurante, l'interdit permet aux personnalités de se forger et de se surpasser. Un pacte social en forme de triptyque permettrait d'éradiquer la misère.

Première mesure, l'attribution sur dossier d'un revenu minimal de base à tous les citoyens démunis. De plus en plus dures pour celui que la nature et le milieu d'origine n'ont pas comblé, les sociétés actuelles doivent aider les gens en difficulté à se nourrir, se vêtir, se loger, se former, se soigner et se distraire. Toute personne devrait disposer d'un domicile repéré. En contrepartie, la mendicité sur la voie publique serait prohibée comme dégradante et indigne d'une démocratie républicaine digne de ce nom. Il s'agirait d'en finir avec la société du bon vouloir dans laquelle les plus aisés concèdent aux pauvres quelques miettes de leur superflu. Comment dépendre pour ses besoins élémentaires de la condescendance et de la commisération de l'autre ? Soutenir un mendiant par l'aumône, hors le cas d'extrême urgence, ce serait désespérer à la fois de la dignité de l'individu et de l'honneur de la collectivité.

Deuxième mesure, l'insertion de tous les bénéficiaires du revenu minimal de base. En compensation de la part du produit national attribué, un certain service devrait être rendu à la collectivité. Certes, il n'est pas simple de trouver de l'occupation à tous les attributaires du partage social. Inévitablement l'on serait contraint de créer des ateliers communaux, pour compléter les offres d'emplois que peuvent proposer les entreprises publiques et privées. Bien sûr, il est impossible de faire travailler des gens qui y rechignent, refusent de se former et sabotent leur ouvrage. Il n'est pas aisé de faire habiter au milieu des autres des asociaux. Il paraît impensable de les rassembler dans le même quartier d'une ville. Il y aura toujours des rebelles à l'insertion.

Troisième mesure. Pour se permettre d'interdire la mendicité sur la voie publique et pour faire face aux réfractaires à l'insertion, le dernier volet du triptyque s'avère indispensable. Le mendiant se moque de la répression. Infliger des amendes à des gens qui n'ont rien est risible. Les mettre en prison ? Certainement pas. Ils ne la craignent pas toujours et ils savent en user. Ces incarcérations ne résoudraient rien. Il s'agirait plutôt d'instituer des espaces conviviaux de petite taille et bien encadrés où l'on accueillerait les refuzniks sans aucune exclusive. Des villages ou de petits immeubles, aux équipements assez confortables, rustiques et solides. Sans verrous. Des gardiens particulièrement formés à une telle tâche seraient préposés à leur fonctionnement et au respect d'une charte. Qui ne subit des contraintes dans la vie ? Mais rien n'obligerait à la résidence indéfinie dans le même village. Des mutations seraient possibles en fonction des places disponibles et un droit à la migration saisonnière serait admis. Pas d'entrave aux déplacements. Une telle disposition coûterait très cher, mais ne convient-il pas que l'Etat consacre une somme d'argent assez considérable au bien-être des plus démunis de nos frères en capacités ou même en bonne volonté ? La dignité d'un homme reste inviolable. Qui sait si certains de nos ambulants ne reprendraient pas goût à la vie commune ?

Objection : si dans une ville germait un tel projet, son équipe municipale serait tout de suite accusée de fascisme. On lui reprocherait de vouloir parquer les exclus, de refuser leur différence. Aucun préfet ne signerait la mise en application de ces mesures. Si ces villages étaient installés, les défenseurs des Droits de l'homme feraient une descente dans les vingt-quatre heures.

Une démocratie charitable

En réalité, c'est la seconde méthode, celle du libéralisme tolérant, qui a cours. Parfois à la limite de l'angélisme. Une démocratie libérale est moins encline qu'une démocratie d'inspiration vraiment républicaine aux interventions de l'Etat. Elle s'épanouit en grande connivence avec la société de consommation et avec la compétition généralisée, où excellent les hommes d'affaires. Dans ce climat, l'éducation, le livre, la bibliothèque comptent moins que l'opinion, la télévision et les sondages. La société des gagneurs développe ses projets dans une fuite en avant éperdue. L'Etat a fini par accorder une aide minimale individuelle (pendant un temps le R.M.I.) aux nécessiteux et il distribue des subventions aux associations pour faire face aux obligations de l'assistance sociale. Restaurants populaires et locaux de secours sont ouverts aux sans-logis. Mais l'Etat compte aussi sur la charité privée. Les mémoires de l'abbé Pierre et de Coluche sont évoquées à l'approche de chaque hiver. Les associations se dévouent d'une façon plus efficace, plus régulière et plus rationnelle que les individus. Le fantaisiste défunt mobilise toujours les potes pour faire ouvrir les porte-monnaie et l'affluence s'accroît aux Restaurants du cœur. Impossible de résister à la conclusion de Roland Barthes dans ses Mythologies au terme d'un portrait pénétrant : "J'en viens alors à me demander si la belle et touchante iconographie de l'abbé Pierre n'est pas l'alibi dont une bonne partie de la nation s'autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice" (p.58).

Les municipalités jouent alors la fluidité sociale. Elles tolèrent la mendicité. L'"exclu" fait la manche aux endroits avantageux, parfois à la limite du racket. Beaucoup de gens, notamment des personnes âgées et des jeunes filles, donnent les pièces réclamées par des quémandeurs qui disposent de l'aide sociale - si du moins ils se sont pliés aux démarches nécessaires -, ont table ouverte à la cantine populaire pour quelques centimes, peuvent se vêtir dans les associations caritatives et obtenir un logement social. En général, les marginaux préfèrent squatter plutôt que de se soumettre à des règles minimales de gestion et de bon voisinage. Certains donateurs sont évidemment des naïfs et certains mendiants sont évidemment des rusés. Pourquoi s'embêter avec un patron quand la manche rapporte autant, avouait l'un de ces derniers à une éducatrice de l'Application des peines ? Mais le S.D.F. va alors s'acheter de l'alcool et des ersatz de drogue à sniffer pour l'aider à supporter ses heures d'errance. Personne n'est dupe. Le bourgeois de gauche défile dans toutes les manifestations pour les Droits de l'homme, mais il consent à cette déchéance.

Inutile de dire que dans tous les services sociaux on déploie beaucoup d'imagination pour faire face à l'urgence, dans le cadre de la légalité. Bien sûr on s'attaque aux causes de l'exclusion dans la mesure du possible. Mais là où le bât blesse, c'est que dans la formule R.M.I., en passe d'être remplacée par le R.S.A., c'est le I qui ne va pas. On n'arrive pas à réaliser l'insertion pour tous, à la rendre obligatoire. Faute de moyens ? Non. Faute d'une conception noble et exigeante de l'homme, au nom d'un humanisme au rabais, d'une sensiblerie d'Ancien Régime. Pourvu qu'il soit un consommateur, la société libérale fiche la paix à l'individu. Quant à celui qui n'arrive pas à suivre, l'important, c'est qu'il coûte le moins cher possible à l'Etat, alias le contribuable.

Pour l'instant, les municipalités dans leur ensemble admettent un pourcentage de marginaux. Elles les laissent respirer au milieu de leurs meutes. Il est à craindre que le déficit croissant de travail non qualifié ne fasse augmenter jusqu'à un seuil intolérable cette frange de semi-vagabonds. Mais, après tout, si arpenter le bitume était la seule aventure disponible à ceux qui n'ont pas trouvé d'autre sponsorisation que celle des petites pièces quotidiennes !

Argos, le chien d'Ulysse

Pour conclure, retenons un détail du retour d'Ulysse en guenilles à Ithaque. Il n'y eut qu'Argos, le chien qu'il avait élevé avant de partir pour Ilion, qui fut capable d'identifier spontanément son maître. Il n'y a plus que le chien pour reconnaître aujourd'hui le sans-logis. Le marginal avec son chien n'est-il pas un peu le cynique contemporain ? Il résiste à cette société comme elle va. Il nous rappelle de manière lancinante la misère d'une espèce qui n'arrive pas à conduire tous les siens vers la sociabilité. La leçon objective de ce vagabondage triste est intense. Elle rappelle, au cœur même de la société, la contradiction et le mystère indéchiffrable du développement humain. Chienne de vie !

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