CHANTIERS

6. LA GESTION DE LA CITÉ

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 A chaque élection, je me rends aux urnes. Je vote pour la solution qui me paraît en conscience la plus profitable et la moins dommageable pour le bien commun des membres de la collectivité très large ou restreinte concernée par le scrutin. Tout bien pesé, certaines solutions me semblent préférables à d'autres. Je joue le rôle qui m'a été confié dans la pièce du théâtre social. Nul parti ne peut compter sur ma fidélité. J'apprécie chaque fois l'enjeu et je dépose mon jeton pour intervenir au mieux, après un examen assez peu éclairé d'usager. La politique pourrait être noble. Elle n'est pas de nature à nous réjouir. Le citoyen me paraît ici sur un chemin inévitable : celui du devoir, très peu celui de la fantaisie.

L'Ile aux Masques

Un navigateur solitaire aborda une île extravagante à deux ou trois jours de la sortie du détroit de Magellan. En mettant le pied sur une jetée rudimentaire, il demanda à saluer le responsable de l'unique village côtier. Au bout d'un moment, sur une petite place en terre battue apparurent plusieurs personnages déguisés. Ils firent quelques pirouettes et des figures de danse qui rappelaient un paso doble. Au terme du divertissement, le marin pensant qu'il s'agissait là d'une entrée en matière sympathique et plaisante, insista pour parler au chef en particulier. On lui expliqua dans un dialecte espagnol qu'il avait vu le roi, que c'était le masque royal qui était le roi et que le premier homme venu - ce jour-là un arracheur de pommes de terre - avait été requis pour s'en affubler. - Mais qui dirige en fait votre île ? - Les événements, Fanfarrón ! Ici, ce sont les nécessités du jour qui gouvernent le monde. Et ils éclatèrent de rire. Chacun obéit ici aux obligations de la vie. Aucun ne voudrait prendre son rôle au sérieux. La vie n'est qu'apparences et chaque îlien joue le personnage qui lui a été dévolu par le hasard. Nous ne portons pas habituellement de masque, parce que chacun a une vive conscience de n'être qu'une figure d'ombre. Nous ne mettons de masques que devant les étrangers, car ils sont le plus souvent obtus et obsédés de hiérarchie, Fanfarrón ! Dès que le chef est demandé, nous sortons les masques. Nous ne sommes que masques et nos masques chutent à la fin de la petite comédie de l'existence, Fanfarrón ! C'était une sorte d'île de la dérision, qui paraîtrait peu efficace aux yeux d'un développeur occidental.

L'idée ne m'a pas quitté, depuis ce rêve inconsistant, que les politiques ne sont que les figurants de la nécessité. Le pouvoir est un leurre. Mais, d'un autre côté, les groupes de soi-disant anarchistes m'ont toujours étonné. Si les anarchistes n'ont ni Dieu ni maître, c'est que leurs leaders sont affamés d'un pouvoir d'autant plus arbitraire qu'il est informel. Ils se réservent d'éclairer, d'embrigader et de terroriser les faibles qui les suivent. Le paradoxe est qu'un anarchiste revendique une appartenance à une fédération.

Les sociétés humaines ne peuvent vivre sans être gouvernées et mieux vaut assumer des convictions réfléchies en politique. A titre d'usager de la ville et de simple électeur, il faut absolument que j'évite d'aller traîner chez Aristote, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Tocqueville et chez les autres théoriciens de la société. Le citoyen sans qualité ne saurait pas mener à bien une telle performance. Mais il importe qu'il motive sa position. Puisqu'il est appelé aux urnes.

L'essence de la vie collective, c'est la guerre

Tous solidaires, tous liés au capitaine et le capitaine rivé à ses passagers parce qu'ils paient leur croisière et sont ses véritables patrons, telle est ma représentation de la politique. Des sorts enchaînés. Le maître à bord après Dieu n'est jamais celui qui en porte le masque. En réalité, l'essence de la vie collective, c'est la guerre, comme je viens d'en trouver confirmation dans le Coriolan de Shakespeare, mis en scène par Christian Schiaretti. Ce sont les intérêts des uns et des autres qui tissent et animent les sociétés. Dure règle de la vie. D'ailleurs, les intérêts des clients embarqués pour un périple divergent passablement. Tout fonctionne par actions et réactions, par offensives et contre-attaques. Autrefois le village surveillait tout et contraignait à l'excès la vie des individus. La concentration urbaine favorise l'autonomie des personnes, mais elle génère la délinquance et la réplique de la surveillance électronique. L'accélération des rythmes engendre le repli sur le passé. Le désordre appelle des remises en ordre par un pouvoir fort. La tyrannie couve la résistance et la révolution. Les démocrates libéraux aimeraient que l'Etat lâche la bride aux désirs populaires et aux initiatives gourmandes. Le camp opposé des républicains plus étatistes est surtout préoccupé de bien répartir le gâteau. La multitude des pauvres qui s'accroît détermine des mesures sociales. Le scandale Nord-Sud entraîne le déchaînement du terrorisme dans les pays défavorisés et les ripostes et protections des pays riches. Les religions tendent à manipuler le maximum de pouvoir, à placer leurs gens, mais les prétentions des religions réveillent les forces anticléricales. Finalement tout pouvoir tend à se comporter en religion, à proposer son programme comme un dogme à la croyance, mais la sacralisation de l'Etat provoque l'iconoclasme.

La vie sociale, une prise d'otages

Comment ne pas confirmer ce qui précède à partir des mouvements sociaux dont nous sommes tous les témoins ? La rue devient pour ceux qui disposent des leviers de dissuasion le lieu le plus indiqué pour faire valoir leurs droits et représenter le grand jeu structural socio-politique. Le pouvoir économique s'est habitué à ne céder que devant la démonstration de force. Alors, les groupes de pression, les lobbies défendent les avantages acquis. Ceux qui ne risquent pas leur emploi et peuvent prendre les autres en otages déclenchent des grèves pour faire aboutir des revendications en partie justifiées et qu'il est normal de satisfaire. Mais des exigences souvent catégorielles sont présentées comme universelles. On ne peut attendre de certains grévistes très conservateurs un partage effectif des heures travaillées. Ils s'abritent dans leurs baronnies. Certains qui veulent à juste titre sauver le service public semblent n'avoir cure du service du public. Ils arment les grands corps comme des donjons pour protéger le passé. Certes, c'est toujours pour quelques-uns la fin du Moyen Age. La guerre change de moyens. La mondialisation apporte ses canons contre les châteaux forts, mais d'autres féodaux construisent déjà des forteresses d'un nouveau genre et jamais ne finira le Moyen Age.

Dans ce grand jeu des forces en présence, les plaies de la corruption paraissent inguérissables, les mœurs de cour républicaine restent semblables à celles de toutes les cours, les réalisations de prestige des princes laïcs sont à la hauteur des œuvres pontificales de la Renaissance, l'aristocratie internationale de la finance se gausse des manipulations politiques inventées pour les charmer. Le peuple assiste à la mascarade verbale, pas au changement. Le cynisme a trouvé sa formule : "Les promesses électorales n'engagent que ceux qui les écoutent."

En fait, l'humanité n'avance guère au pas d'une marche régulière qui articulerait heureusement et toujours le désir et la loi. La vie récuse cette progression harmonieuse. Les humains ne corrigent qu'en luttant péniblement les déséquilibres consécutifs à un désir incontrôlé ou à une organisation bureaucratique. Ils n'évitent que partiellement les pièges inhérents au meilleur système de gouvernement des peuples : la démocratie. La démocratie contre elle-même, n'est-ce pas le titre du livre publié par Marcel Gauchet en 2002, chez Gallimard ? "Elle se défait en progressant." Terrible aveu. La démocratie n'existe pas. Elle est comme la vérité : nous y tendons.

Peuple souverain ou population ?

Et le peuple dans tout cela ? La population, plutôt qu'un peuple souverain et comptable du bien commun, faut-il dire. La distribution et la répartition des fonctions sociales paraît avantageuse au premier regard. Chacun œuvre dans un secteur déterminé au bénéfice de tous. Il faut des épiciers et des maçons, des matelots et des libraires, des infirmières et des percepteurs pour faire un monde. Pourtant, chaque catégorie tente de tirer de cette diversité des avantages. Les citoyens sujets, qu'ils soient gros, moyens ou petits ne cherchent qu'une chose : à donner leur voix à celui qui va, au total, favoriser le plus leur catégorie. Les gros ne partagent qu'à regret champagne et caviar, les moyens sont frustrés et brûlent de devenir plus visibles que leurs voisins, les petits aimeraient que les alouettes leur tombent rôties entre les dents. L'horizon du peuple dont nous sommes tous un élément, c'est toujours du pain et des jeux, comme dans la Rome antique. Le R.M.I. ou bientôt le R.S.A. et le stade. Le peuple n'est guère souverain que pour imposer sa soif d'illusions à des messies ambitieux qui ne peuvent gagner les élections qu'en faisant miroiter des lendemains heureux. Chaque pays a largement de quoi mettre tous ses habitants à l'aise, mais les hommes politiques sont incapables de parvenir à ce résultat, car au fond d'eux-mêmes, les citoyens que nous sommes adorent les castes et ne veulent pas du bonheur pour tous. Ce repli des clans traduit l'esprit d'esclave qui nous anime tous.

Pas de ça chez nous ! Voilà le cri de chaque catégorie à ses responsables politiques. Il faut de l'électricité, mais pas de déchets nucléaires. Des éoliennes ? Pas dans notre paysage à nous ! Il faut des transports, oui, mais nous ne voulons pas que les camions passent devant notre porte et salissent notre belle vallée, qu'ils passent plutôt là-bas ! Nous voulons de la viande de porc à pas cher, du poulet à pas cher, du bœuf de qualité, mais nous ne voulons pas de porcheries, de lisier, de poulaillers, d'élevages polluants ! Pas chez nous. Nous voulons du travail, moins d'heures travaillées sans perte de salaire. Puisque c'est comme ça, les patrons s'en iront dans le Tiers-monde donner du boulot à des crève-la-faim ! Alors nous bloquons tout ! Mais j'y suis pour rien moi, je vais chez le médecin, je vais passer mon examen dont toute ma vie va dépendre, je vais à mon procès, je vais finir mon contrat, mon patron va me mettre dehors si je suis encore en retard aujourd'hui ! Je m'en moque, vous ne passerez pas ! Je vous prends en otage, puisque j'en ai la force ! C'est la guerre ! Victoire à ceux qui crient le plus fort et tiennent le plus longtemps. Les responsables politiques concèdent un droit, ajoutent quelques postes ici ou là, augmentent la solde des gendarmes. Ils oublient les autres qui ne peuvent empêcher la société de fonctionner. Les chasseurs font un parti, parce qu'ils ont des fusils. Les mécontents de tout poil votent le plus souvent sans considération d'étiquette et encore moins en étudiant un programme. C'est fou, la proportion de gens qui votent pour un projet débile qui les mettrait en moins de six mois sur la rue.

Tragiques interrogations. Comment peut-il se faire qu'un peuple ait porté et maintenu au pouvoir un homme capable de la shoah ? Comment peut-il se faire qu'un peuple ait porté au pouvoir un homme capable de la deuxième guerre contre l'Irak avec son cortège d'horreurs, alors que le fantassin de deuxième classe sait qu'il ne suffit pas de jeter des bombes et des missiles sur des objectifs militaires pour faire valoir la raison, mais que le problème majeur dans la guerre moderne est de pacifier un terrain, toujours livré, désormais, à la guérilla d'une armée invisible ? Le monde n'est pas totalement absurde. Il n'est pas loin de l'être. Pourquoi ? Je ne le sais pas.

Nécessité de la gestion politique

Dans ce décor, les hommes politiques jouent leur rôle sur le damier. La politique est une dimension irréductible de l'existence. De même que nous n'avons que le lumignon de la raison pour éclairer notre marche, nous n'avons que la politique pour faire émerger les sociétés du chaos et modérer l'effervescence internationale. Il faut bien lever des impôts pour créer et renouveler les structures des pays, depuis les voies de communication jusqu'aux écoles. Pour veiller à la maîtrise de l'énergie, à l'ordre du dedans par la mise en œuvre d'une police et d'une justice, à la défense des frontières par l'entretien d'une armée. C'est pour promouvoir et défendre l'intérêt commun que la classe politique entre en lice. Nous ne pouvons nous passer de cette gérance, pour défendre les citoyens contre l'agression des autres et aussi, dans l'idéal, pour les garder de l'arbitraire du monarque. Sans les politiques nous serions voués à la tyrannie d'une armée de ronds-de-cuir. La guerre sociale, il appartient aux politiques de l'arbitrer. D'en être les modérateurs. Ils tentent de réduire la violence qu'engendrent les intérêts privés. Il faut représenter, accompagner l'inévitable, présider au jeu du désir et de la loi, c'est-à-dire au grand jeu du voleur et du gendarme.

Les ornières de l'Empire

Cela est bien entendu, mais que penser des mœurs spécifiques des politiques ? Elles sont conformes à la dialectique de leur situation. Pour agir efficacement, il faut être à la barre. Sûrs de leur vérité, entrés dans ce métier par idéal, tradition, ambition ou les trois à la fois les candidats cherchent à se faire élire à tout prix, comme d'autres s'astreignent à tout prix à écrire des romans ou à vendre des cacahuètes. L'approche des échéances électorales stimule l'intervention favorable à l'électeur notamment à tous ceux dont l'amélioration de la vie peut peser sur le scrutin. Le président des U.S.A. n'a rien fait de décisif contre la misère des Yougoslaves, avant l'année de la campagne pour renouveler son bail à la Maison Blanche. Il a choisi le moment favorable pour intervenir en Bosnie. Il comptait recueillir dans l'isoloir les fruits de son action internationale. Le comportement du président des U.S.A. (quel qu'il soit) au Moyen-Orient est toujours modulé par les voix des électeurs juifs américains. C'est surtout l'année du scrutin que les politiques manifestent leur savoir-faire et n'ont, selon leur expression favorite, de leçon à recevoir de personne. Ils passent avec plus ou moins de bonheur du Salon de l'agriculture à la place du marché, de la messe de Minuit au bistrot du coin. En politique, il n'y a pas d'amis, surtout entre concurrents du même parti. Rien que des complices. Pour se faire réélire, le politique est entraîné aux revirements, aux alliances juteuses en suffrages et à toutes les promesses. Et que dire des générosités préélectorales aux retraités ? Demain on rasera gratis, assure le candidat. Personne n'est complètement dupe et tout le monde se plaît à l'être un peu. Aucun succès n'est assuré sans une connivence médiatique. Journalistes et politiques ont besoin les uns des autres comme les apoplectiques et les sangsues.

Et que peut faire en réalité la classe politique quand elle dispose de la barre ? Ce que lui permettent les obscures forces en manœuvre. Les élus doivent retailler ou abandonner toutes leurs bonnes initiatives, puis parler la langue de bois pour se justifier. La classe politique arbitre tant bien que mal et gesticule assez. Mais si on la supprimait, la tempête ferait rage et les requins pulluleraient.

Les chefs d'Etat des nations occidentales sont aussi devenus des représentants de commerce, même quand ils prétendent régler des différends au Moyen-Orient ou sur un autre point chaud de la planète. Ils partent faire leur marché dans le monde asiatique, en Chine par exemple, dans l'espoir de conserver et de créer des emplois dans la vieille Europe ou aux U.S.A. Faut-il renoncer à faire du commerce avec les pays qui méprisent les Droits de l'homme ? Oui, à condition de se tenir prêt à souffrir du manque à gagner, à laisser stagner le chômage, à partager les ressources disponibles avec les inactifs forcés. Je ne suis pas sûr que ceux qui manifestent pour les Droits de l'homme soient disposés à renoncer à leur whisky si la Chine ne nous achète plus rien, que les communistes et les syndicalistes qui travaillent dans les arsenaux soient prêts à porter même très légèrement les conséquences d'un refus de vendre des armes à des pays qui ne respectent pas le Droit international, à des narco-Etats par exemple.

Tous les pays regorgent de gens intelligents, désintéressés et capables de gouverner avec sagesse, mais ni leurs collègues ambitieux, ni la population ne sont en mesure d'entendre leur discours vrai sur la réalité des choses et les efforts qui mèneraient les peuples au bonheur. Le look de l'homme d'Etat dans les médias est devenu beaucoup plus important pour l'électeur que le programme. On vote pour des images, et non plus pour des programmes. On parle aujourd'hui de "télé-démocratie". Avec son parler vrai, l'homme politique jeune qui en est encore à sa générosité première ne décolle pas dans les sondages et le briscard adulé dans son fief l'abandonne par crainte de perdre une prochaine investiture ou même un portefeuille.

Quant au théâtre parlementaire, on ne peut s'en passer, puisqu'il faut bien formuler des lois. Mais nulle part ailleurs dans le monde on ne peut voir un spectacle gratuit d'obstruction plus stupide qu'à l'Assemblée nationale. Cinq mille trois cents amendements pour une loi ! Pas besoin d'aller jusqu'à l'Ile aux Masques pour vérifier combien le pouvoir et la dérision caracolent de conserve. Les joutes verbales des députés sont souvent dignes du langage du préau du Cours élémentaire. Ce sont des comparses, qui valent bien les autres hommes. Ils nous valent bien. Nous ne valons pas mieux qu'eux. Nous avons les politiques que nous méritons. Il s'en trouve d'excellents.

Conserver le pouvoir

Celui qui a réussi à conquérir le pouvoir fait montre d'une préoccupation majeure, le conserver. Car bien sûr, roi sacré à Reims ou président républicain agnostique, il a reçu des dieux l'investiture. Comme Jeanne d'Arc, l'appel à sauver son pays. Malade ? Qu'importe, des voix lui parlent. Un successeur du même parti prendrait bien la relève et donnerait un souffle nouveau à la chose publique. Vous n'y songez pas ! Il perdrait tout ! C'est moi qui ai reçu mission ! Un deuxième mandat de sept ans est-il bien recommandé ? Où donc avez-vous la tête, je suis saint Louis et puis je sculpte ma statue. Vous n'avez pas songé aux petits enfants qui ouvrent les livres d'histoire ? De viris illustribus, tout de même ! Et le peuple est consentant ! Regardez comme les livres inspirés s'achètent. Sur les péchés, sur les vertus du grand monarque républicain. Et ne dites rien contre le cumul des mandats. Ce n'est pas assez d'être premier ministre, il faut être maire d'une grande ville et chef de parti. C'est bon pour les gens ordinaires de répartir les tâches. En politique, on est aussi magicien que dans les médias : les meilleurs officient sur toutes les chaînes possibles, le jour et la nuit. Depuis quelques années des corrections sont tout de même apportées.

La gérontocratie est le régime idéal, quand le ciel a parlé. Le modeste guichetier, l'instituteur ou le chauffeur de car sont invités à se reposer dès cinquante-cinq ou soixante ans. Mais pour conduire un pays tout entier ou pour tenir la barre du navire Eglise, il n'y a pas de limite d'âge. La faiblesse du vieux lion est même un signe de la grâce divine qui le dépêche en mission. Le pape, qui avait re-boulonné les dogmes avec tant de vigueur, n'aurait-il pu se décider à supporter le spectacle que lui donnerait son successeur du cloître d'une communauté religieuse où, en retraite après avoir mené le bon combat, il aurait prié pour le salut du monde ? Non, il ne pouvait le contempler que du ciel. Il s'est accroché à son trône, comme s'il n'avait jamais entendu parler des tentations de Jésus au désert. Jusqu'au dernier souffle, il a offert aux téléspectateurs du monde entier l'exemple de la souffrance supportée.

Et quand les politiques sont remerciés par les électeurs ? Ceux qui n'ont rien pu faire sur un sujet comme la sécurité quand ils étaient au pouvoir sont particulièrement éloquents pour dénoncer l'impéritie de leurs opposants qui ont saisi les rênes. Même les plus lucides et les plus honorables s'y laissent aller, notamment dans les petites phrases du week-end répercutées par la presse. Alors, la fois suivante, les électeurs renvoient le balancier vers l'autre brochette de figurants et ainsi va le monde. Les grands qui ont fait l'histoire ont surtout été les produits des circonstances. Libération et Longue marche ont été servis par un tempérament, une lucidité et une volonté comme il en est des milliers d'autres, auxquels a simplement manqué la conjoncture.

 

Au terme de cet aperçu sévère que reste-t-il à l'électeur lambda ? Tout d'abord, au lecteur qui me trouverait assez désabusé dans ce chapitre, je recommande de lire le pamphlet de Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu (1864), ou d'aller voir son adaptation théâtrale à l'occasion. Ensuite, puisqu'il faut bien ordonner le tohu-bohu, ne paraît-il pas raisonnable de choisir la moins mauvaise des solutions toujours bancales ? De peser sur le plateau où paraît déposée l'absurdité minimale. Et il arrive que des hommes d'honneur et de talent, parfois dans les instances nationales et internationales, mais souvent au plan local, soient propulsés aux responsabilités et s'en tiennent à réaliser les changements souhaités et annoncés. Car il arrive que poussent des fleurs splendides, même en politique, sur le margouillis de nos misères.

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