CHANTIERS

8. CONFLITS INTERNATIONAUX

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La polémologie est une spécialité universitaire. Des experts en débattent en congrès et dès qu'un nouveau conflit se produit, la télévision les convoque. Les guerres du Golfe offrirent quelques exemples de l'utilité de leurs analyses pour les spectateurs. Les politiques s'instruisent en comparant leurs thèses. Les souffrances des peuples projetés en première ligne n'invalident pas la pertinence de cette froide discipline.

D'où vient la guerre ?

Le citoyen lambda observe la guerre qui se déclenche entre deux voisins pour un arbre trop feuillu, pour un chien qui aboie la nuit ou pour un passage abusivement emprunté. Sa réflexion élémentaire se développe ainsi à partir de son balcon jusqu'aux puits de pétrole qui se ferment, aux canaux qui se bouchent, aux lointains combats contre les talibans en Afghanistan et au globe entier dont la fièvre monte.

Que cherchent les hommes ? Une vie heureuse. Ici et déjà, nonobstant leurs espérances eschatologiques. Les religieux ne sont pas les derniers à défendre au champ d'honneur le territoire national. Le bonheur de mille façons. Le bonheur, c'est-à-dire un certain niveau de vie. Un niveau de vie en croissance de préférence. Un niveau de vie pour ceux-ci et leurs descendants jusqu'à la énième génération. Et un niveau de vie qui ne soit pas menacé par les autres.

Chacun comprend que l'être humain participe de la violence banale de la chaîne biologique. Il n'est difficile pour personne de se découvrir en quête de nourriture, de vêtements, d'abri, de considération, d'influence et de culture, bref, en recherche d'une constante amélioration de ses conditions de vie, à commencer par la réfection de l'étanchéité de sa case ou des peintures de son appartement. J'ai déjà traité dans ma réflexion sur la population du globe de l'immense foule des candidats au bonheur, des incessantes migrations vers le paradis terrestre et des ruées vers l'or.

Un ensemble humain déjà bien constitué ou en voie d'unification, quels que soient les modes de son organisation interne, recherche son identité et son bonheur dans une certaine manière de consommer le monde et dans des habitudes culturelles spécifiques, qui supposent une autonomie suffisante. De là se déduisent des besoins concrets, dont voici quelques échantillons : un territoire, avec des débouchés sur la mer si possible (pensons aux aspirations de la Bolivie) ; des objectifs pour une population qu'il faut occuper ; de la matière grise ; des matières premières ; de l'énergie ; une main-d'œuvre peu rémunérée notamment pour les tâches subalternes ; des marchés extérieurs pour les excédents ; une présence sur les places financières ; une monnaie forte, mais pas trop défavorable aux exportations ; des alliances économiques ; des soins pour les malades. Un exemple. Les ressources en eau sont primordiales au Moyen-Orient. Pour Israël, la Jordanie et les Palestiniens, les sources du Jourdain, le lac de Tibériade, le bas Yarmouk et les réserves souterraines de Cisjordanie sont l'objet de vigilance et de convoitise. La Turquie, la Syrie et l'Irak parviendront-ils à gérer sans conflit armé la distribution des eaux de l'Euphrate ? Ainsi, pour les valeurs citées comme pour celles que j'ai omises, les conditions d'un affrontement sont sans cesse posées. Loin de moi l'idée de tout faire dépendre de l'économique en dernière instance. On peut se battre pour une belle Hélène ou pour venger l'honneur des ancêtres humiliés. Demandez-le aux Croates, aux Serbes, aux musulmans de Bosnie, à tous ceux qui ont trouvé dans l'attaque du 11 septembre 2001 non seulement une réplique à leurs conditions de vie misérables, mais une vengeance contre la puissance dominatrice du monde. Quant à celle-ci, elle s'estimait engagée, sous les mandats de George W. Bush, dans une lutte entre les forces du Bien et l'axe du Mal.

Pour assurer la pérennité de son bonheur, chaque individu, chaque groupe ethnique qui se sent défavorisé et menacé dans sa survie et chaque Etat tente de s'assurer une position prééminente. Pas nécessairement par soif de domination, sauf si le pouvoir, par une estimation quasi maladive mais fréquente, est jugé comme l'élément principal du train de vie. Le plus souvent la recherche de suprématie vise à exclure une dépendance qui réduirait le niveau de vie atteint et compromettrait sa croissance. Ce souci de prédominance durable pour la vie heureuse d'un peuple explique les stratégies de défense, de conquête et d'alliance. Quoi de plus éclairant pour comprendre la logique de la guerre que de parcourir l'histoire de la Palestine depuis le deuxième millénaire avant notre ère jusqu'aux derniers événements ?

L'animal se met en mouvement pour le repas suivant et peut faire de la graisse ou des provisions externes pour la mauvaise saison. L'homme voit plus loin. Il cherche la stabilité pour la durée de sa vie, pour celle de ses enfants, en somme pour l'éternité. Il installe une dynastie sur le trône pour garder son grenier. Derrière les soldats déterminés à accomplir leur mission, les politiques calculent. Ils engagent ou évitent la guerre pour répondre à ce qu'ils professent être les aspirations de leur nation. Dans la population fusent des propos pacifistes contre les gouvernants, mais en réalité la majorité des gens cherche le confort. Ils sont contre la guerre à condition que leur niveau de vie ne soit pas modifié ou puisse encore s'accroître. Ecoutons parler les ministres. Tous sont favorables à la réduction des dépenses publiques, sauf justement dans leur secteur propre. Le peuple déjà comblé rechigne devant la moindre baisse de son pouvoir d'achat, tandis que souvent le plus démuni rougit de jalousie et piaffe d'impatience. Il est trop facile de dire que la guerre n'est qu'exercice de chefs à l'abri et que les victimes sont les pauvres citoyens. C'est au contraire sur ce désir de pérennité du bonheur pour tous que se greffent toutes les aventures des dictateurs ambitieux et des conducteurs charismatiques de peuples. Voilà pourquoi Hitler a si bien réussi. Il galvanisait les rêves populaires de domination. Il assurait les siens d'un règne de mille ans. Le scandale dans le cas d'Adolf Hitler n'est pas le surgissement d'un dictateur fou, c'est qu'il y ait eu tant de gens intelligents et sensibles pour le suivre en frappant du talon. On dit que même Heidegger ... mais j'en ai traité plus haut.

Il est seulement vrai que parmi les victimes des hostilités, beaucoup sont atteintes injustement et que plusieurs d'entre elles eussent préféré une baisse de leur pouvoir d'achat aux dégâts du conflit, si elles avaient pu choisir en connaissance de cause. Vous croyez que l'on donne à choisir ?

Certes, pour juguler la violence née de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et d'un certain niveau de vie relatif à l'évolution de chaque société, les hommes ont institué des règles nationales et internationales. Des rituels d'apaisement. Mais le monde en croissance accélérée est devenu instable et difficilement contrôlable. Le premier lecteur de journaux venu voit à l'évidence que la paix repose sur des rapports de forces, dont l'équilibre est sans cesse remis en cause.

Dans une petite société froide, non évolutive, la guerre peut se déclencher entre tribus voisines, dès que les ressources se font rares pour quelque raison que ce soit, une catastrophe naturelle comme la sécheresse, l'incendie, l'inondation, le tremblement de terre, l'épidémie ou une mauvaise gestion des réserves. La pénurie engendre la recherche angoissée de proies et très vite des tensions aux frontières.

Dans les grandes sociétés complexes et chaudes, il devient malaisé de contrôler la répartition des ressources et de fabriquer ou d'acquérir l'armement défensif contre l'éventuel concurrent et envahisseur, sous quelque forme qu'il cherche à s'imposer. Les groupes humains se savent menacés par l'accélération générale à laquelle ils contribuent. Niveau de vie et capacité des armes doivent aller de pair. Pour défendre ses richesses fluides, le moderne perfectionne sans cesse son arbalète.

Chaque nation ou bloc aimerait s'assurer l'hégémonie, afin de se mettre à l'abri des imprévus de l'histoire. Etre une grande puissance, tenir sous sa botte d'une manière ou de l'autre - ne fût-ce que par la culture - une part importante de la planète, voilà le rêve des plus forts. Que l'on se rapporte à l'époque des Grandes Découvertes ou à l'histoire de l'Empire britannique, de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, de l'Italie, de l'Empire russe, de la France, des U.S.A., de la Chine et du Japon, durant les deux siècles écoulés, et l'on sera averti.

On se partage le monde, on veut dominer la terre et on cherche l'occasion, comme Guillaume II ou le Führer. En un premier temps, Staline et Hitler ont, de conserve, dévoré la Pologne. Devant les prétentions allemandes, les adversaires ont noué les alliances favorables à la réplique. On a vu la France et l'Angleterre contracter avec la Russie contre la puissante Allemagne, une alliance naturelle pour prendre en tenaille un Reich décidé à jouer des épaules et à trouver "un espace vital" suffisant. Et puis a sonné l'heure de la guerre froide. Mais presque partout où l'équilibre des rapports de force a pu être rompu, s'est perpétuée la guerre des grands, par peuples satellites interposés. Les marchands de canons n'ont guère manqué de clientèle.

Bien qu'alliés traditionnels des Etats-Unis, les Etats d'Europe ont souffert avant l'élection d'Obama des comportements américains en plusieurs domaines comme le commerce, la consommation d'énergie, le traitement de l'environnement, les alliances issues d'un regard manichéen sur les peuples, la conduite de la guerre en Afghanistan, puis en Irak et l'absence de fermeté dans le conflit israélo-palestinien. Les maîtres d'Outre-Atlantique ont mené la danse … au moins pour un temps et nous mesurons encore mal les contraintes auxquelles le nouveau président des U.S.A. va être confronté. Quoi qu'il en soit, qui ne voit l'affrontement nouveau et sans merci, qui a succédé à la guerre froide et qui oppose les peuples développés aux milieux les plus réactifs à ce type de développement. L'intégrisme islamique n'est évidemment que le masque idéologique d'un combat beaucoup plus "biologique" et le terrorisme son arme infâme, redoutable et terriblement efficace.

L'humanité n'arrive pas à extirper la guerre, qui est toujours la même, dans son principe, entre deux voisins, deux ethnies, deux Etats, deux blocs. On peut polémiquer sur le thème. Mais, pour être parties du balcon, quelques-unes de ces observations doivent être assez largement partagées.

La parade pacifiste au retour des hostilités

Après les hostilités, lorsque les belligérants ressortent, peu ou prou, défaits ou victorieux à la Pyrrhus, le jeu se calme. Les adversaires d'hier reconstruisent fébrilement. C'est l'heure des marchands de maisons. La joie de revivre enfin s'exprime de toutes les façons. Deux attitudes alors se font jour face à l'éventualité de nouveaux conflits, le pacifisme et la vigilance armée.

Avant d'évoquer ces deux parades, il importe de bien souligner que dans les Etats démocratiques et même dans quelques-uns qui ne le sont guère, des gens raisonnables sont partisans de donner priorité à la parole, à la négociation, au compromis, à la médiation internationale. Vaille que vaille l'O.N.U. sert d'arbitre sinon de gendarme à l'ensemble de la planète, même si ses limites deviennent de plus en plus évidentes. Dans l'état de conflit latent et endémique qui caractérise l'espèce, la paix n'est pas que l'absence de guerre. Elle s'élève parfois jusqu'à la recherche positive de la justice entre les peuples. Œuvrer pour une relative égalité à l'intérieur des nations et entre elles est une tâche plus noble et plus fructueuse que la compétition armée. N'est-ce pas le meilleur projet de l'humanité pour exprimer sa dimension politique ? Il se trouvera toujours des hommes pour forcer les torrents du désir à s'assagir dans les méandres de la parole et pour leur dresser des barrages régulateurs. Mais venons-en aux deux approches opposées face au conflit potentiel.

Pourquoi ne pas imaginer que l'humanité vive un jour plus gaiement, dans un monde sans affrontements sanglants ? Certains s'emploient à inventer une voie sans guerre, même si personne n'a trouvé le point d'appui qui servirait à faire émerger le bonheur. Les vrais pacifistes croient que l'humanité finira par reconnaître l'inanité des ses batailles pour la prépondérance. Bref, soit disciples d'un Jésus tendant l'autre joue, soit adeptes d'un Rousseau pour qui la nature humaine serait éducable parce que foncièrement bonne, soit encore confiants dans les capacités de l'évolution d'une humanité intégrant enfin les leçons de l'expérience, ils nourrissent l'espoir de lendemains paisibles. Ils manifestent en ce sens en toute occasion favorable. Tel astronome de renom attend de la France qu'elle donne le bon exemple du désarmement pour créer une dynamique de la paix et il lui a reproché vivement de s'être livrée, après l'élection présidentielle de 1995, à ses derniers essais nucléaires dans le Pacifique.

Au lieu de préparer la guerre, les non-violents recommandent l'objection de conscience, espérant que leur mouvement enflammera un jour l'ensemble de la planète et entraînera les hommes à s'organiser dans la justice sans autres affrontements que ceux de permanentes tractations.

Devant un envahisseur qui s'en prendrait à notre minimum vital et nous obligerait à travailler pour lui, les pacifistes résisteraient activement par la grève générale et iraient jusqu'à mourir debout plutôt que de finir esclaves. Le désarmement culmine dans le sacrifice. Plutôt mourir moi-même que de faire une égratignure à mon agresseur, plutôt répondre à la violence par la douceur.

Il m'arrive de souhaiter que les vrais pacifistes mettent un drapeau blanc à leur fenêtre, fassent connaître leur charte et invitent tous les volontaires à les suivre dans le déni de toute violence. Ils pourraient alors se compter et voir combien d'êtres humains sont décidés à les suivre. Tous disciples de Gandhi ! Mais je pense aussitôt que nous sommes tous engagés dans une violence réelle à l'égard des autres par le style de vie dans lequel notre histoire et notre situation nous contraignent de vivre. Nous serions hypocrites de nous croire purifiés de toute violence. Nous ne pouvons donc participer qu'à tempérer l'instinct de guerre par la négociation réaliste, c'est-à-dire par des compromis.

Malheureusement le pacifisme a été soutenu et utilisé par des gouvernements belliqueux pour affaiblir l'adversaire. On a connu des maîtres en la matière comme Staline et Brejnev. Des naïfs peuvent toujours être manipulés et se retrouver encagés comme de blanches colombes. Ne s'est-on pas demandé qui armait financièrement la multinationale Greenpeace ? Devant ses acrobaties aquatiques médiatisées et ses enchaînements spectaculaires, ses détracteurs lui ont reproché un goût prononcé pour le quatrième pouvoir. L'union de la Bible et de la caméra s'est révélée efficace tant pour appâter des donateurs que pour tenter de torpiller telle compagnie pétrolière ... et parfois sur des informations erronées. Enfin, plusieurs ont pensé que s'en prendre aux ultimes essais nucléaires d'une France dénuée de tout esprit belliqueux plutôt qu'à la Chine, à la Corée du Nord, à l'Irak de Saddam Hussein ou à la Russie, qui est le théâtre de juteux trafics d'armes, s'apparentait à une croisière de puritains. Pendant ce temps, on massacrait à Srebrenica en toute impunité.

Il n'empêche, il existe sûrement parmi les pacifistes des donateurs et des militants sincères. Pour sortir du cercle fataliste d'une humanité enclose dans ses conflits, l'utopie de la non-violence doit avoir droit de cité, tout autant que l'utopie d'une vie au-delà de la mort, qui est l'apanage des veilleurs monastiques de l'éternité.

L'assistance humanitaire pourrait suggérer le même type de jugement tolérant. Pendant toute la guerre qui a suivi la dislocation de la Yougoslavie, deux types de responsables se sont manifestés, les partisans de la négociation et les chevaliers du baroud, tels Milosevic, Tudjman, Karadzic et autres Mladic, bien décidés à en découdre. Les premiers ont principalement répondu à la provocation des seconds par l'envoi d'une force des Nations Unies, dénuée du droit de combattre. Ils se sont donné bonne conscience en dépêchant ou en laissant partir sur le terrain des hommes généreux, à la tête des convois humanitaires. Pour les blancs cortèges de secours, le téléspectateur, choqué par les horreurs de la guerre, a ouvert son réfrigérateur, son grenier, son armoire à pharmacie et son portefeuille. Personne n'a manqué de remarquer qu'il était indécent de venir sauver les victimes de tant d'épreuves, osées à la barbe de chefs d'Etats paralysés par des intérêts nationaux et qui tenaient des leviers pour intervenir en force. Les génocides eux-mêmes ont fini par être camouflés en catastrophes humanitaires. Les seigneurs de la guerre ont appris à se servir de l'attendrissement général, orchestré par les médias, tandis qu'était négligé un traitement militaire des problèmes, qui eût peut-être empêché les souffrances de la population.

En tout cas, il a paru bientôt de bon ton d'accuser l'intervention prioritairement humanitaire dans les conflits, sous prétexte qu'elle ne servirait que d'alibi aux nations et entretiendrait la misère. Le trio victime, secouriste et journaliste ne fait-il pas partie désormais du spectacle télévisé ? Des organismes qui risquent de perdre leur raison d'être se referaient même une santé à l'occasion des nouvelles épreuves de la planète.

A mon sens, il importe ici encore de faire le tri. L'affligé n'a peut-être pas besoin d'attendre le jugement dernier pour reconnaître les siens. Les agents de l'humanitaire ne peuvent être vilipendés à cause de la négligence des puissants et de la confusion des Etats entre la fonction de maintien de l'ordre et celle d'infirmier.

La vigilance armée

Développons maintenant l'autre volet de l'action humaine pour le maintien de la paix. J'y adhère encore pour l'instant. Je récuse le refrain en mode binaire : "Qui n'est pas pour moi est contre moi. Pacifisme ou bellicisme, si tu n'es pas une colombe, tu es un faucon, un va-t-en guerre !" Privilégiant en toute occasion la négociation et ayant écarté tout projet d'agression, je me sens plutôt du côté de la vigilance. Et s'il faut user des armes prudemment mises de côté, ce sera à la dernière extrémité.

Jusqu'ici la majorité des citoyens dans chaque nation estime que la parole ne suffit pas pour assurer un certain équilibre du droit ou, du moins, de l'ordre auquel est parvenue une civilisation à un moment précis. Elle tient aussi à s'armer pour dissuader tout adversaire de la priver de son autonomie. Elle prépare la guerre pour jouir d'une paix relative. Pour elle, les leçons de l'histoire sur les malheurs de la guerre ne passent pas d'une génération à l'autre. L'humanité n'a pas atteint l'âge adulte. Le mieux est l'ennemi du bien et débouche dans le pire.

Le discours pacifiste des années trente, la capitulation de Munich et la mauvaise préparation de la France à la guerre ont permis l'horreur hitlérienne. Le retour des crématoires nazis, des charniers de Pol Pot et des gaz de Saddam Hussein sont à redouter. Le méchant vraiment méchant ne s'incline que devant plus menaçant que lui. Vous ne gouvernerez pas des peuples encore dans l'enfance avec le programme des Béatitudes. Autrement, un jour, vous serez débordés et réduits aux gesticulations d'inefficaces commissions, aux rondes inopérantes des véhicules de l'O.N.U., aux dévouements humanitaires sur des blessures qu'il aurait fallu éviter et aux sarcasmes du dictateur, insaisissable dragon trop longtemps tapi dans son bunker. Eventuellement délogé, il saisira son procès comme une tribune pour exposer sur les écrans du monde entier sa philanthropie.

Guérilla et terrorisme font régulièrement leurs ravages, en s'auréolant de plus en plus d'une idéologie religieuse intégriste, encore plus terrifiante que celle des sans-Dieu. Des illuminés réussissent à convaincre des jobards, comme on l'a vu au japon, de déclencher dans le métro l'apocalypse au gaz de combat. Les jeunes kamikazes fanatisés font partie maintenant de l'arsenal des désespérés. De telles méthodes desservent les issues négociées des conflits.

Est-ce que le pacifisme bien intentionné ne couve pas plus sûrement la catastrophe qu'une brave armée, qui s'entraîne régulièrement dans une nation vraiment démocratique ? L'écologie actuelle véhiculerait ce type de messianisme voué à un cruel fiasco. Certes le mouvement écologiste veille avec raison sur les dangers du pillage de la planète et à la protection de l'environnement. Mais indifférents à la violence humaine originelle, les Verts prêchent une vie harmonieuse soi-disant calquée sur la nature et tout aussi irréalisable que la société sans classes du communisme.

Un pouvoir démocratique énergique fait davantage le bonheur de son peuple qu'un gouvernement à son écoute trop anxieuse et qui se laisse embrigader par un dictateur fasciste. Aucun pays ne doit relâcher sa vigilance. Déjà le roi Salomon - celui de la littérature biblique, sinon le roi historique - savait la nécessité d'entretenir une force de frappe, une cavalerie et des chars de guerre. Quelque chose aurait-il changé depuis, sur le fond ?

Quelle force armée ?

La vigilance armée étant admise, la marge d'autonomie d'une nation étant définie en fonction de ce qu'elle représente sur l'échiquier mondial, les alliances utiles étant conclues, reste à savoir comment s'équiper et garder son arme performante. A la vitesse de l'évolution des techniques, les fusils actuels se rouillent rapidement.

Les forts et les faibles s'empressent de fabriquer et d'acheter de l'armement. Les capacités financières sont décisives. A quoi serviraient les chars sophistiqués d'un peuple affamé ? Le coût de la bombe atomique a dévitalisé l'économie soviétique. Certains responsables politiques regardent les budgets militaires avec convoitise et aimeraient y prélever des subsides pour des tâches plus nobles que la défense. Toujours Rousseau ! On pourra avec raison comparer à un budget militaire ruineux ceux, trop restreints, consacrés à l'éducation, à la santé, à l'emploi, à la jeunesse et aux sports, à l'environnement et à l'aide au Tiers-monde, mais, répondent les prudents, qu'est-ce qu'un pays qui a perdu son autonomie ? Faut-il fabriquer des armes chez soi, pour être indépendant en cas de conflit ? Si oui, pour être rentable, il faut exporter. Les conflits sociaux des arsenaux soudain dépossédés par une réforme de l'armée inquiètent les députés qui se montreraient incapables de garantir des emplois.

La guerre a changé de nature avec l'arme nucléaire. Durant la guerre froide, la dissuasion était du fort au fort, dans le cas de la France elle est depuis l'origine du faible au fort. Aujourd'hui elle est passée, dit-on, du fort au fou. Où est l'ennemi ? Si certains n'en aperçoivent plus aucun, d'autres voient partout des têtes repousser à l'hydre belliqueuse. Il y a de quoi s'interroger : qui appuierait sur le bouton, si l'arme nucléaire dépendait de l'Europe ? Son maniement serait-il atteint de paralysie comme celui des forces de l'O.N.U. en Bosnie ? L'ennemi potentiel s'en réjouirait. Les avances françaises à l'Europe ne semblent pas obtenir beaucoup d'écho. Les autres membres de la Communauté, hormis le Royaume Uni, également pourvu, préfèrent s'en remettre au parapluie du grand frère américain. En tout cas, il semblerait bien qu'avec l'arme atomique, l'humanité ait atteint l'acmé de la puissance dévastatrice et que les pays qui la possèdent, bien abrités derrière des traités de non-prolifération, ne soient pas pressés de s'en défaire de si tôt.

L'humanité s'enferme et s'enferre dans la contradiction. Qui peut croire à l'efficacité des accords ? Il faut que les parlements des pays signataires les ratifient. Mais d'une part, les essais de faible puissance peuvent être dissimulés. La France, contrainte à des transports en plein Pacifique, a fait jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix exception sur ce point. D'autre part, la fabrication d'armes de la première génération ne nécessite pas d'essais. Le traité empêcherait en réalité la prolifération des armes de la deuxième génération, dites thermonucléaires, dans les pays du second cercle et la fabrication de la troisième génération (celle des engins qui émettraient des rayonnements sélectionnés, micro-ondes ou rayons X par exemple) dans les pays du premier cercle. Les U.S.A. réclament une dérogation pour certains essais. La Chine promet d'adhérer quand le traité sera effectivement mis en application ! Le contrôle paraît malaisé. Les Etats-Unis doivent être ravis de voir que la France a quitté le Pacifique et doit s'en remettre à une simulation qui dépend d'eux pour le laser et pour les gros calculateurs. Les U.S.A. et l'Europe se font du souci en voyant l'Inde et le Pakistan, dont les mésententes affleurent sans cesse et se renforcent périodiquement, disposer du feu nucléaire. La Corée du Nord, qui reste menaçante, semble sous la surveillance des U.S.A., mais il semble aussi que tous comptent sur la Chine pour la modérer. Au moment où je révise ce chapitre, l'Iran, qui est riche en énergie fossile, semble bien pouvoir s'appuyer sur cette capacité pour narguer le reste de la planète et s'équiper à son tour de l'arme absolue. L'O.N.U., les U.S.A. et l'U.E. se préoccupent beaucoup des centrifugeuses à enrichir l'uranium, des capacités à lancer des fusées à portée lointaine et des élections présidentielles de l'Iran. Les Américains semblent compter sur la Russie pour dissuader Téhéran de s'orienter vers la réalisation de la bombe. Que les Israéliens ou les Américains s'en prennent par la force aux installations iraniennes soulève une grande inquiétude. Le bouclier antimissile que Bush voulait installer en Europe n'a pas simplifié la solution du problème. Le monde attend une détente sous l'ère Obama. Nous y aspirons tous, mais faut-il croire aux messies ?

Les partisans de la vigilance armée pensent qu'il ne faut pas baisser la garde. Le terrorisme actuel reste soutenu par des Etats et le sabotage des installations nucléaires occidentales n'est pas exclu. La dissuasion nucléaire doit avant tout décourager des gouvernements fanatiques de se livrer au terrorisme chimique, bactériologique ou atomique. A la fin de janvier 2006, notre président rappelait qu'il "ne saurait être question d'utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d'un conflit." Par contre, il promettait "une réponse ferme et adaptée" soit "conventionnelle", soit "d'une autre nature" aux "dirigeants d'Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous" et aussi à "ceux qui envisageraient d'utiliser des armes de destruction massive." Il s'agissait selon lui de garantir nos "intérêts vitaux" en utilisant l'arme avec beaucoup de précision contre les centres de pouvoir ennemis et pas du tout de reproduire Hiroshima. En 2009 la question du désarmement atomique est loin d'être résolue. Et qu'est-ce qui se trame dans les laboratoires en matière de techniques nouvelles pilotées par l'informatique pour attaquer un Etat menaçant ou au moins se défendre ? Allez savoir. C'est bien clair : en ce domaine plus encore qu'en tout autre, les propos du piètre penseur sont paroles de badaud lisant son journal et jetant un regard de myope sur ses écrans.

Pour finir sur ce point, on notera le ridicule pour des particuliers de se prémunir contre des attaques nucléaires en construisant de dispendieux abris, dont l'accès en cas d'alerte serait incertain et la sortie peu réjouissante après l'apocalypse.

Les incertitudes de la force armée

Une grave question : dans quelle proportion financer encore une défense conventionnelle ? Pendant que l'arme atomique, purement dissuasive et dont le coût est ruineux, reste muette, nous ne sommes pas à l'abri de conflits de proximité qui entraînent des pertes humaines et exigent une occupation du terrain ou même des interventions très au large des frontières, dans le cadre des Nations Unies. De fait, nous sommes militairement présents en Afghanistan et nous avons entretenu assez longuement un contingent en état de vigilance active en Côte d'Ivoire. Il ne faut pas oublier d'autres accords avec des Etats africains, notamment avec le Tchad, et des participations aux forces de l'O.N.U.

Quoi qu'il en soit, comme la production civile, la guerre aurait besoin de moins en moins d'hommes. Ses moyens modernes reposent sur le savoir. Les progrès techniques ont contraint à réformer l'armée. En fait l'art de la guerre est en train de se jouer dans l'informatisation, nous apprennent les émissions télévisées, qui nous découvrent la guerre propre avec frappes chirurgicales. Ironie. Le général américain mène, joystick en main, une campagne technologique devant des écrans, une sorte de jeu vidéo, visant le "zéro mort" chez les siens. Nous admirons le G.I. dont le casque et le sac à dos sont bourrés d'électronique. Il est censé manier des armes létales qui atteignent à tout coup l'objectif localisé par des ondes et le neutralisent avec des balles intelligentes. Et que dire des armes non létales qui clouent l'adversaire au sol sans lui faire réellement mal ? On ne nous garantit pas l'impénétrabilité totale des systèmes informatiques. Le Tchernobyl électronique ne serait pas exclu, mais on veille à y parer. En tout cas, il s'agirait toujours de dissuader l'agresseur. Il doit savoir qu'il peut être maîtrisé rapidement et qu'il dépensera son énergie à lutter contre des leurres, comme le taureau chargeant la muleta.

Pourtant, le téléspectateur de manœuvres futuristes ne peut oublier qu'au 20-Heures on lui a montré le fleuve sur lequel des Américains peinaient à jeter un pont ou des conflits réels réglés à la machette, à la kalachnikov et à la mine anti-personnel. Le grand responsable du 11 septembre 2001 trotte toujours. Le fils Bush a mené une guerre éclair en Irak. Il s'est enlisé dans une occupation particulièrement chaotique. Des milliers de civils sont malmenés, blessés, tués par la rébellion. La société irakienne a explosé. En plusieurs champs de bataille du monde, comme au Darfour, des populations fuient sur les pistes de l'exil. Des enfants ont été estropiés pour la vie, des milliers d'anonymes ont été jetés dans des fosses communes. La démocratie promise après l'éviction des dictateurs n'est pas d'emblée à portée de main.

La technique guerrière a toujours employé la ruse et l'effet de surprise, comme en témoigne par exemple l'épisode biblique de l'attaque du camp madianite par Gédéon, dans le livre biblique des Juges. On a titré sur "les farces et attrapes de la guerre du Golfe", sur la fausse guerre des étoiles de Reagan qui a beaucoup dérouté les Soviétiques. Utiliser et tromper la presse fait encore partie de la guerre ... malgré CNN. II semble que plus la technologie progresse, plus l'arme du fort se trouve hors de la portée du faible. Alors celui-ci s'en remet aux capacités de sa propre technique. Il choisit la clandestinité et sort de l'ombre pour éclabousser la rue, le marché, le métro et l'aéroport du sang des innocents, en faisant d'abord couler le sien. Il intimide par des prise d'otages largement médiatisées. On peut souhaiter bien de la perspicacité aux organismes chargés de détecter les centres de commandement d'Etats impliqués dans le terrorisme pour les évincer par des frappes chirurgicales, quand on voit comment les "grands méchants" défient toujours la superpuissance qui prétend apporter la démocratie au monde.

L'appel aux femmes

Suis-je trop fataliste devant la logique de guerre pour la suprématie ? Faut-il entonner l'utopie d'un monde juste et pacifique ? Qui nous délivrera de notre bêtise armée ? Les femmes, ai-je cru parfois. Si de victimes, elles ne prennent pas comme idéal, une fois libérées, de mimer les hommes dans ce qu'ils ont de pire, l'abus de l'alcool, du tabac, de la vitesse sur les routes et du productivisme à outrance. Sauront-elles proposer une alternative à la domination, à savoir l'amour et le partage du bienfait de la vie entre tous ? Mais il faudra que les hommes suivent. Seules les femmes du monde entier, levées ensemble contre la guerre que se font les mâles, pourraient délivrer notre espèce de la barbarie. Toutes les femmes, debout ! Plusieurs d'entre nous seront avec vous ! Pourtant parmi les femmes libérées se montrent déjà des brigades d'amazones qui n'ont plus rien à envier aux hommes en matière de conflits. Des jeunes femmes kamikazes ont déjà opéré. Alors ?

En attendant, quand chacun a fait ce qui était en son pouvoir pour annuler ou réduire la violence, par exemple en adhérant à un mouvement pacifiste ou en participant politiquement à sa société pour un armement raisonnable ou en œuvrant pour l'humanitaire, que reste-t-il ? Pour vivre loin des seigneurs de la guerre, la réponse ne peut être qu'individuelle. Nous connaissons l'or fin du message évangélique, qui est dans la sagesse de toutes les nations : ni les richesses, ni le pouvoir, ni la gloire ne peuvent mener durablement au bonheur. User des biens comme ne les possédant pas, de l'organisation comme ne dominant pas, de la science comme provisoire, de la culture comme chemin de communion dans la diversité, n'ayant d'autre certitude que l'invisible puissance de la vie dont nous procédons et à laquelle nous retournerons comme à la terre. Sans aucun culte d'aucune sorte. Entièrement respectueux de l'autonomie, forcément relative, de l'autre. Cela suppose sans doute que l'on accorde à sa propre vie toute l'importance qu'elle a, mais pas une once de plus.

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