CHANTIERS

9. L'ARBORESCENCE DES SIGNES

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  Au XVIe siècle, Séville fut la métropole du Nouveau Monde : la Casa de Contratacion réglait le trafic avec les terres américaines. Cette cité reste hantée par la mémoire des grandes découvertes. Colomb, dont on vénère ici les cendres, vint y chercher des appuis pour son entreprise. La bibliothèque colombienne, legs d'Hernando Colomb, fils et biographe de l'Amiral, garde la mémoire du découvreur. Amerigo Vespucci mourut à Séville vers 1512. Cortès, le conquérant de Mexico, s'éteignit dans les environs de Séville en 1547. Magellan, qui n'était plus persona grata au Portugal, se mit lui aussi au service de l'Espagne de Charles Quint. Ainsi les commencements de la "mondialisation" ont tous eu quelque rapport avec Séville.

Envoûtante gitane

Peuplée de presque 700 000 habitants aujourd'hui, la capitale andalouse a mêlé et fondu avec bonheur dans un creuset unique le métal juif, arabe, gitan et chrétien. Si les arabes et les juifs ont été expulsés en 1492, ils sont toujours là dans le chatoiement des sangs mêlés. Les convertis durent en rajouter à la foi commune pour échapper à l'Inquisition. L'origine du baroque andalou est multiple. Les angelots abondent et les yeux des vierges flambent de désirs, plus que ceux d'aucune Carmen d'opéra. Dans cette cité, c'est en famille que l'on va au bar, où foisonnent les images religieuses. On peut y boire dans un calice, devant des cierges allumés. Au pied de l'autel, les jeunes mariés sont comme à la feria : un orchestre gitan joue des rumbas endiablées et des filles tapent du pied.

Je suis entré dans Séville avec ma rationalité de breton cartésien. Je n'en vois donc que l'écume. Je suis d'abord allé traîner du côté de la Torre del Oro, un édifice almohade du XIIIe siècle, enrichi, au XVIIIe, d'une lanterne. En partait la chaîne qui barrait le fleuve. J'ai suivi le Paseo, au bord du Guadalquivir, et je me suis embarqué avec des touristes pour une demi-nuit de flamenco.

Le matin suivant, j'ai erré dans Santa Cruz, l'ancien quartier juif. Ruelles, grilles ouvragées, patios fleuris, placettes plantées de palmiers ou d'orangers odorants. Et le soleil. Quel bonheur sans détour ! L'après-midi, j'ai visité l'Alcazar, le plus ancien palais d'Espagne, élevé au XVIe siècle par Pierre le Cruel. Les architectes arabes ont harmonieusement inscrit la vie officielle au Patio de las Doncellas et la vie privée au Patio de las Munecas.

Puis, j'ai pénétré dans la cathédrale. Une averse, la seule de cette semaine sainte, venait d'y retenir le départ d'une procession. L'édifice était rempli d'un bourdonnement aimable. Je n'avais pas l'humeur à écrire et je me suis adonné à une ethnologie simpliste des défilés de pénitents. J'ai flâné plus tard encore dans le parc Maria Luisa et vers la place d'Espagne. Colombes blanches par centaines. Pas un chien. Une impression d'autonomie étrangement élargie !

On me vante la Feria d'avril : une réaction du XIXe siècle contre l'invasion des mœurs étrangères. On dresse une ville de toile. Des centaines de stands et de maisons miniatures surgissent. Des rues éphémères, ornées de fleurs, de banderoles et de lampions s'animent. Au sol, du sable doré. Les équipages déposent devant les pavillons les cavaliers et les andalouses en robes à volants. On danse des sevillanas. On veut me convaincre de rester aussi au pèlerinage du Rocio. J'ai sans doute tort de ne pas me laisser prendre au charme du Sud, mais je serai déjà loin quand ces fêtes embraseront Séville, qui cultive son patrimoine immatériel. Ici, la vie est comme un immense théâtre, organisé, sur le mode de la semaine sainte, par le peuple lui-même, dans une communion complète et sans animateur de variétés. La logique du Nord ne saura sans doute pas sauver Séville de son goût de la fête et de sa fascination pour la mort, dont les arènes de la Maestranza lui offrent régulièrement le spectacle.

J'ai déjà fait cinq jours de tourisme, sans écrire le moindre mot. Si je me laisse aller, je suis perdu. Séville m'enivre. Les sculpteurs Cano et Montanès, les peintres liés à Séville, Velasquez, Murillo, Valdès Leal et Zurbaran me troublent. Les azulejos, ces céramiques ensoleillées, me font des bleus très doux à l'âme ! Comment mettre de l'ordre dans tous ces signes et ces symboles imbriqués ? Je vais m'enfermer, ne pas me laisser envoûter par la gitane. Je veux retrouver mes atouts cartésiens, tancer mon ivresse, reprendre mes esprits.

Masse, énergie, information

Tout vivant est constitué de trois composantes indéniables : la masse, l'énergie et l'information. Il s'agit peut-être là de termes qu'un homme du commun comme moi lit de manière plus ou moins mythologique. Disons qu'un peu éclairé par les savants, il peut dire en son langage ordinaire : ce taureau traîné par des chevaux hors de l'arène à la fin de la corrida pèse, mort maintenant, tout comme vivant avant l'estocade du matador, un certain poids ; quand il fonçait sur les toreros, il dépensait de l'énergie, du carburant biologique ; ses descendants, s'il a transmis son héritage génétique, sont des bovins et non pas des équidés, ce qui correspond à un processus bien codifié de l'organisation de ses cellules élémentaires.

Les biologistes nous enseignent que par messages chimiques et électriques les êtres vivants les plus simples savent reconnaître ce qui leur est bénéfique, ce à quoi ils doivent se fermer et ce qu'ils doivent éliminer. Ce système minimal d'information est comme un savoir élémentaire qui leur permet de vivre. Plus les êtres sont complexes, plus ce système de discernement est élaboré. Pourtant, il s'agit toujours de percevoir des messages et d'adapter des réponses en fonction de l'identité des visiteurs.

L'homme possède un code cognitif interne de conservation et de défense particulièrement développé, mais son cerveau fonctionne, comme celui du rat, par impulsions électriques et chimiques, par le recours à des mémoires et à une capacité de sélectionner et de combiner des données préenregistrées. Ainsi réagit-il aux agents extérieurs qui frappent à sa porte, aliments, agressions microbiennes et messages divers.

L'éthologie nous apprend que les animaux disposent aussi d'un code externe pour communiquer entre eux. Ainsi, la vie d'une bande de loups est-elle présidée par des règles hiérarchiques très précises. Les animaux les plus évolués, notamment certains grands singes, ont élaboré des normes de vie sociale qui peuvent apparaître comme des embryons des nôtres. Pendant plus de trois millions d'années, la branche humaine n'aurait-elle pas développé et diversifié à l'infini les principes élémentaires de la vie sociale animale ? Comme je l'ai déjà écrit dans le chapitre qui a comme cadre la ville d'Alexandrie, je ne suis pas sûr qu'il y ait entre les comportements sociaux des autres espèces et les codes humains de la vie quotidienne plus qu'une immense distance. L'accélération de notre système informatif se révèle exponentielle. L'écart de complexité entre les règles suivies par le chimpanzé et les conventions que l'homme a mises au point pour vivre est considérable. Pour autant, la culture creuse-t-elle un fossé de nature avec le reste du monde vivant ? Je ne sais pas répondre.

Les bouquets de l'information sensible

Reclus volontairement dans ma chambre d'hôtel, je me laisse aller au souvenir des sensations exotiques des derniers jours. La guitare, les castagnettes, les claquements des talons, les battements des mains, les rythmes et le chant m'ont arraché aux danses que je commence à pratiquer dans ma Bretagne natale. La base du flamenco est le cante jondo, ce chant profond qui exprime les sentiments intimes dans une langue ancienne et poétique. Sa grâce doit beaucoup au vêtement andalou, la robe à volants de couleur vive pour les femmes, le costume ajusté et le chapeau à fond plat pour les hommes. Le Xérés, le Puerto de Santa Maria, le Montilla et le fino goûtés dans un bar avec un accompagnement de tapas, conduisent à d'autres saveurs que celles de nos crêperies. La senteur des orangers en fleurs, dans le labyrinthe des ruelles de Santa Cruz, qui s'ouvrent sur l'intimité des patios, quel charme ! Séville offre aux sens un festival ! Mais réfléchissons.

Nous disposons de cinq sens et de réseaux complexes de mémoires des sensations. Un objet, au toucher, se révèle lisse ou rugueux, chaud ou froid. Notre odorat distingue l'odeur agréable d'un parfum de la senteur nauséabonde d'un cadavre. Notre goût fait la différence entre le salé, le sucré, l'amer et l'acide. Notre ouïe est sensible aux bruits, à leur intensité et à leurs timbres, aux modulations de la parole, aux variations d'une ligne mélodique, aux harmonies musicales et aux dissonances. Notre vue nous donne des images instantanées de nous-mêmes et de notre environnement. Nos sens s'associent de mille manières pour identifier sans cesse les mutations qui interviennent dans notre milieu et déclencher les réactions appropriées. Nous sommes attirés par un spectacle insolite ou une musique dans la rue. A l'inverse nous fuyons ou réagissons utilement dès qu'une sirène ou une explosion nous signalent qu'un danger se profile. Ne m'étant jamais trouvé en Espagne durant la semaine sainte, je me rends aux fameuses processions des pasos à Séville pour m'informer en direct, jouir du spectacle et me faire une idée personnelle de leur spécificité culturelle et religieuse.

Cette richesse informationnelle mémorisée qui nous vient des sens nous aide à fuir ce qui nous est désagréable ou simplement trop capiteux. Elle nous pousse vers les sites qui réjouissent avec équilibre nos cinq sens, sans nous retenir parfois de quelque excès qu'il peut nous arriver de regretter ensuite. Faisons un pas de plus dans la découverte du proprement humain.

Des sensations naturelles aux représentations culturelles

A la cathédrale, j'ai été frappé par le contraste entre la sobriété de la Giralda musulmane et l'exubérance décorative du catholicisme triomphant.

La mosquée fut détruite au XVe siècle et une cathédrale de cent seize mètres sur soixante-seize avec cinq nefs et un transept fut édifiée. Entre 1558 et 1568, vingt-cinq cloches et la statue girouette de la foi vinrent couronner le minaret almohade du XIIe siècle, qui, lui, était surmonté de quatre pommes d'or. La cathédrale m'est apparue comme une forteresse d'architecture, de sculpture et de peinture. Les imposantes grilles du grand chœur, celles du chœur des chanoines et de la chapelle royale clament la puissance et affirment les distinctions sociales. Dans cette immense cathédrale, l'individu se sent écrasé comme dans les temples égyptiens de Karnak, au bord du Nil. Ces lieux sont moins faits pour la dévotion que pour indiquer à l'individu la soumission et sa place dans la société. Les religions se laissent ainsi cancériser par elles-mêmes. J'ai été saisi par l'opulence extraordinaire du chœur où le gigantesque retable flamand de la Capilla mayor, le plus grand du monde, rutile d'or. La crèche de Bethléem y paraît saugrenue ! La chapelle royale, le trésor imposant de la sacristie, le tombeau de Colomb, dont les cendres furent ramenées là depuis la Havane en 1898, tout nous indique la volonté de puissance. Comment s'y retrouver dans cette production délirante ?

Les hommes ont dû pendant longtemps, pour se communiquer leurs informations sur l'environnement et s'exprimer les différents aspects de leurs relations, recourir simplement au geste et à la voix. Pour prolonger les gestes, ils ont dû mettre en œuvre une signalisation, en se servant d'objets signifiants. On a retrouvé des gravures pouvant dater de cinquante mille ans. Il y a trente-cinq mille ans, des humains ont taillé des statuettes. Il y a trente mille ans au moins, d'autres, dans des grottes, ont reproduit des figures animales. Un jour l'écriture est apparue. Elle a commencé par des représentations stylisées d'objets, puis elle a enchaîné des séquences de syllabes et enfin les lettres discrètes de l'alphabet. Les hommes se sont mis à manipuler des signes de plus en plus abstraits. Mais la gestuelle, la transmission orale, les pages écrites et les formes plastiques n'ont cessé de se combiner pour exprimer les inventions qui germent dans l'esprit humain.

Dans cette progressive mise en place des signes et des symboles, l'espèce dominatrice a paru s'éloigner de plus en plus de son origine animale pour se consacrer à ses créations culturelles. Elle a mis en circulation des représentations de la réalité, qui, entre autres fonctions, lui permettent d'agir efficacement sur le monde matériel et sur la société. De l'image elle est passée à la lettre, mais sans jamais abandonner l'image. Du minerai de ses sensations, elle a extrait l'or de ses constructions théoriques.

Les hommes articulent la pratique du réel qu'ils habitent avec les reconstitutions imagées et intellectuelles qu'ils s'en font. Ils jouent à mettre à distance la réalité et à la recomposer virtuellement. Ils ne se contentent pas d'imiter la nature, mais ils mettent au monde ce que la nature ignore et ne sait faire. Par une combinatoire complexe, ils produisent, pour leur utilité et pour des satisfactions de divers ordres, des corps artificiels comme les tissus ou les parfums. Ils cuisinent les fruits de plantes génétiquement modifiées dans leurs serres et créent des goûts artificiels. Ils arrangent des sons. Ils assemblent de manière inédite les images et les lettres qu'ils ont inventées.

Ainsi, de la petite sculpture aurignacienne aux ivresses décoratives du retable de la cathédrale de Séville, les hommes s'éloignent de plus en plus de leurs origines biologiques, pour produire des éléments dont la complexité les dépasse, mais dont certaines intentions ne manquent pas d'être formulées, parfois au moment même d'une réalisation. Ainsi, en 1401, le chapitre de la cathédrale de Séville aurait déclaré ses intentions : "Bâtissons une église si grande que ceux qui la verront nous prendront pour des fous." Ils croyaient savoir ce qu'ils faisaient.

Image et texte : une alliance indispensable

La Séville de toujours est une séductrice. Il en fut une autre, inventée en 1992 par les hommes aux attachés-cases, qui vinrent du Nord, par ces turbo-citoyens qui, regardant la vie comme un show télévisé, voulurent donner ses chances à la gitane. Les vestiges de la fête foraine de l'Expo'92, de ce Disneyland aux portes de la ville, de ces moulins à vent inventés par les nouveaux Vandales, de ce Luna Park de la modernité, de cette Babel high tech, de ce jamboree planétaire, de ce melting-pot, de ce vaste bazar à l'architecture hétéroclite, de cet aimable divertissement, de cette frivolité, de cette anecdote, enfin, s'enlisent un peu de l'autre côté du Guadalquivir. Aucune de ces expressions n'est de moi. Je les ai glanées dans la presse. Et je continue paresseusement à recopier mon résumé, tant l'ambiance est pour moi au farniente !

Les visiteurs se sont embarqués pour un tour du monde en un quart d'heure. Sur deux cent quinze hectares, cent dix pays ont voulu paraître prospères, pacifiques et heureux, chacun présentant de lui-même l'image la plus flatteuse. On a mis en scène ici la simplicité des formes, le culte de la nature et la culture du fragment.

L'Expo n'était pas à la mesure de l'optimisme conquérant des anciennes puissances coloniales, ni à l'ambiance fanatique de la grand-messe positiviste du début du siècle. L'ivresse technologique s'abîma dans l'angoisse du futur. Lasers, vidéotrons et images numériques ! Oui, mais le cœur n'y était pas, ai-je lu et entendu, car le progrès paraît mal maîtrisé et le souci de l'environnement est devenu obsédant. La Séville de l'autre côté du fleuve n'a pu s'empêcher de montrer un monde défrisé. Les guerres, les marées noires et Tchernobyl rougissent, noircissent et cancérisent une terre rétrécie et précaire. La magie s'est perdue en chemin. Le pavillon des Découvertes, le clou de l'Expo, n'est-il pas parti en fumée sur un banal court-circuit ?

Le pavillon français a été conçu comme une sorte de non-pavillon et d'anti-Disneyland, car ce qui était à voir se trouvait sous terre, de l'autre côté du miroir. On y présentait l'odyssée du savoir, du XVe siècle à nos jours, à travers l'histoire des outils et des techniques, et l'aventure des messages, depuis les incunables parisiens jusqu'aux images numérisées du monde. Finalement les souvenirs de l'Expo'92 sont plus stimulants pour la réflexion que pour les affaires. Je m'arrache à mon indolence et je trouve dans notre pavillon national un vieux thème à revisiter, celui du rapport entre le texte et l'image.

L'image comporte des avantages évidents sur l'écrit. L'image est née trente mille ans avant l'écrit. Spontanément, le consommateur d'informations se porte vers l'image, dont la valeur documentaire est remarquable. L'illustration déjoue les barrières linguistiques et fait gagner un temps considérable pour approcher les réalités. Son intérêt pédagogique est incontestable. Un article politique peut tenir dans un dessin d'humoriste.

En même temps que ses avantages, l'image affiche ses limites. La fascination qu'elle opère risque de rétrécir l'intelligence des événements. Elle ne trouve la plupart du temps son sens dernier que dans le discours qui la présente et la commente. Les manipulateurs, dont le seul souci est le commerce ou le pouvoir, utilisent l'image réductrice comme un leurre. La pédagogie imagée peut rimer avec démagogie. Régis Debray a bien montré comment l'image fut d'abord un chemin vers la divinité, comment elle passa des grottes et des églises au musée et circula de compagnie avec l'argent et en collusion avec lui. Du musée, fixe ou en mouvement, elle se mit à proliférer, à se déformer de mille manières, au point de supposer chez son spectateur un sens critique aiguisé.

L'image, le plus souvent désirée en couleurs, coûte plus cher que le texte. Dans le monde de l'image industrielle et de la vidéosphère, seuls les riches peuvent investir.

En outre, je suis frappé ici par ces groupes de touristes qui s'assimilent de plus en plus à la meute des paparazzi en train de traquer une vedette. Ils ne jouissent plus des lieux visités avec tous leurs sens, mais se dépêchent d'enfiler - qu'on me pardonne la comparaison - leur "préservatif", je veux dire leur appareil photo ou leur caméscope, pour se fabriquer des images d'une Séville aseptisée, qu'ils regarderont chez eux derrière la glace de leur téléviseur. Voyeurs d'une réalité spéculaire, jouisseurs d'impressions virtuelles, voilà ce qu'en fait leur appareillage. Pourquoi la caméra devient-elle omniprésente ? Dieuleveult et Nicolas Hulot nous ont proposé de regarder leur vie comme une aventure palpitante et il est bien probable que les vidéastes cherchent la même chose. L'important n'est plus ce que vivent les gens dans le monde réel, mais les images qu'ils fabriquent pour se regarder vivre. Ils se pensent comme les vedettes de leur propre existence. Faute d'être des stars du show-biz et de la télé, il se surimposent à Poivre d'Arvor, à Pivot, à Fogiel et Ardisson ou aux soirées thématiques d'Arte. Une puissante envie de caméscope était signalée par les sondages dès décembre 1994. Devenir le grand "réalisateur" de sa propre vie ! Cette recherche effrénée du temps perdu peut trahir une quête de ce qui n'a même pas été vécu, mais aurait pu l'être, sans ce privilège croissant accordé à la manipulation de prothèses à piles. Crispations désespérées sur tant d'occasions manquées ! Amour prudent ! Etreinte réservée avec le réel !

Dans le même sens, la presse nous a appris que les vidéo-vautours de Los-Angeles se tiennent toujours prêts pour aller filmer une catastrophe en direct. Surenchère des scoops. Meurtre aux U.S.A. : les gens filment la scène plutôt qu'ils n'empêchent le meurtrier de nuire. On revend très cher les films aux chaînes de télévision. Pour l'émotion ressentie devant des tranches saignantes et vitrifiées de l'actualité, filmées sur le vif. Le téléphone portable peut servir aujourd'hui à tourner des scènes de violence déclenchées pour le seul plaisir de se les montrer entre camarades.

A première vue, l'écrit l'emporte sur l'image. Il permet la clarté de l'exposition, l'approfondissement des thèses en présence et la réflexion, car il oblige à une approche plus lente, plus ciblée et plus consciente de tous les enjeux d'une cause. L'écriture, parole projetée et retravaillée, vaut mieux que l'image pour transmettre la pensée. Toujours discursif face à l'instantané de l'image, le texte oblige le lecteur à prendre le temps de la maturation. Le roman laisse plus de champ au rêve du lecteur que la bande dessinée et l'écran qui corsètent l'imaginaire entre les barrières de protection d'une autoroute. Bref, l'écrit donne libre cours à l'interactivité du consommateur d'informations et de récits.

L'écrit est souvent plus maniable que l'image seule, encore que l'image aussi soit imprimable. En tout cas, écrire une belle histoire coûte toujours moins cher que de faire un film comme Les Amants du Pont Neuf. Il faut une demi-heure d'images rassemblées à grands frais dans le journal télévisé pour donner les nouvelles contenues dans une seule page de quotidien ou en quelques minutes d'informations radiodiffusées. L'écriture, c'est avec la faiblesse native, l'incontestable souplesse des moyens.

Mais l'écrit montre ses propres défauts. Il suppose connue par le lecteur la langue du scripteur. Chaque coterie cultive un langage inaccessible au commun. S'il trouve dans la numérisation de son traitement, dans l'étoilement de l'intertexte sur Internet et dans sa transmission par fax et message électronique une force nouvelle, le texte hérite du même progrès un handicap. L'ordinateur permet à la pensée brute de se livrer sans retenue. A l'heure de la correction, la refonte paraît possible à l'infini et selon le mot de Umberto Eco, cette activité a quelque chose de masturbatoire ! La variation illimitée de la forme des phrases et du vocabulaire fait de l'utilisateur du traitement de texte une sorte de polyglotte, constamment menacé de babillage.

Si, en multipliant les images, la télé et le multimédia les banalisent, si le zappeur file d'une série d'icônes à l'autre, pour se composer un plaisir d'un instant et ne rien retenir d'une débauche de formes et de couleurs, il est tout aussi vrai que les averses de textes, qui tombent des photocopieuses à longueur de jour, se montrent aussi peu favorables à la culture qu'un déluge sur un champ de blé. Bien souvent, plutôt qu'à construire et à présenter un raisonnement personnel, la facilité technique pousse des responsables à reproduire à la va-vite et à distribuer trop généreusement des articles qui ne sont jamais lus. Le temps passé à classer les arrivages vous empêche de vous adonner avec fruit au travail d'une pensée restreinte en surface et bien construite. L'encombrement bibliographique et l'abondance lexicale que facilite le dictionnaire électronique deviennent des tentations redoutables. Et nous voici parvenus à l'ère des millions de bloggers proposant au monde leurs émotions, leurs images et leurs réflexions sans autre contrôle que les réactions des passants. Nos pensées se disséminent en poussière.

Avertis de ces périls, il nous reste à reconnaître que texte et image n'ont cessé de se conforter. C'est par un travail sur l'un et l'autre que les hommes d'aujourd'hui risquent de se cultiver au mieux. L'image n'anéantit que celui qui s'y soumet sans peiner. Elle a le plus souvent besoin d'être reliée à un contexte. U. Eco faisait remarquer que Benetton avait réussi un coup publicitaire royal et gratuit, grâce au discours journalistique sur l'affiche d'un bébé en train de naître ! Certains maîtrisent parfaitement l'usage des deux formes d'expression.

Par le truchement du cinéma, de la télévision et de l'ordinateur, l'image, l'oral et l'écrit s'épaulent. Non seulement l'ordinateur redonne ses lettres de noblesse à la civilisation alphabétique, mais il permet d'afficher sur le même écran, in praesentia, des informations qui proviennent d'espaces différents du disque. La synergie de l'écrit et de l'image, du discursif et de l'intuitif s'accroît.

La culture du texte ne va pas disparaître, mais elle va changer. Le texte demeure et renforce sa présence, mais il sera de plus en plus intégré dans des ensembles où il exprimera ses messages en connivence avec le son et l'image. Seul le sens critique des gens leur permettra de hiérarchiser les rôles et les parts du texte et de l'image dans leur information.

Les savoirs dénotatifs

La cathédrale garde-t-elle vraiment les cendres de Colomb ? Pour Séville, c'est le cénotaphe l'important. L'appât de l'or, l'attrait du commerce et le goût du pouvoir ont pu pousser le découvreur au voyage. Ses biographes renvoient à ses recherches cartographiques, mais tout autant à ses rêves messianiques sur le paradis terrestre. S'il s'est trompé sur les Indes, il n'empêche qu'il avait un souci d'investigation géographique, guidé qu'il était - aussi - par l'utilité.

Amerigo Vespucci eut le mérite, lui, de reconnaître dans les terres découvertes un continent inconnu et non point les Indes de ce rêveur de Cristobal. Je trouve plaisant qu'à partir du prénom de Vespucci, ce sont des érudits de Saint-Dié dans les Vosges qui ont donné le nom d'Amérique au Nouveau Continent. "Comme l'Europe et l'Asie ont reçu des noms de femmes, je ne vois aucune raison pour ne pas appeler cette autre partie Amarige, c'est-à-dire terre d'Amerigo, ou Amarica, d'après l'homme sagace qui l'a découverte" lit-on dans leur Cosmographiae Introductio. Dans un pareil travail de dénomination, nous distinguons parfaitement le souci de l'exactitude de la part du rêve.

Ainsi, notre activité créatrice de représentations, réalisée à partir des perceptions des sens et des facultés intellectuelles, converge-t-elle vers un immense corpus d'informations utiles à notre vie et de constructions imaginaires. L'humain a des besoins comme l'animal et, pour y faire face, il élabore un savoir strictement utilitaire, que l'on pourrait rattacher au domaine de la dénotation précise. Mais il exprime aussi des aspirations qui donnent lieu à une connaissance de type esthétique et que l'on pourrait relier au registre de la connotation, c'est-à-dire à celui des harmoniques qu'entend l'humain en toute réalité. Pour construire son savoir sur le réel comme pour organiser ses fantasmes en œuvres d'art, il puise dans son passé des tranches de souvenirs, les découpe et en colle les morceaux de manière inédite, en se projetant dans l'avenir. Ainsi, les rêves de Colomb, taraudé par la hantise d'aller voir de l'autre côté de l'océan, ont-ils fait avancer ses caravelles bien plus que le vent.

Dans le champ du savoir dénoté, l'homme engrange des informations documentaires pour apaiser son savoir utilitaire. Il recourt pour ce faire aux représentations, aux signes et même aux symboles de la réalité. Il est exact que beaucoup de représentations sont enrichies d'un double ou même d'un multiple sens. Elles sont polysémiques et débordent la réalité visée par l'émetteur de savoir ou le consommateur d'une information. De même qu'un siège n'est jamais purement fonctionnel et indique toujours un style, qui trahit une organisation sociale selon l'époque et le milieu, ou peut servir de cheval à un enfant qui joue, de même un document informatif n'est jamais de pure dénotation sans aucune connotation. Mais on peut le regarder uniquement sous l'angle de la dénotation. Je souris des adjectifs de mon guide de l'Andalousie qui révèlent une certaine idéologie du voyage touristique. II n'empêche que cet ouvrage me livre de précieuses informations sur les monuments que je visite. Le savoir technique sur l'histoire et le plaisir esthétique peuvent pareillement être distingués.

Pour préciser encore, le Code postal, l'annuaire des Télécommunications et l'indicateur des Chemins de fer sont des modèles du savoir simplement dénoté. Certes, ils peuvent déboucher sur le rêve, car une liste des communes de France et de noms propres ou une séquence de destinations et d'horaires de trains sont propres à faire flamber l'imagination. Il n'empêche, vous les consultez le plus souvent pour aligner des chiffres devant le nom d'une ville inscrit sur une enveloppe, pour atteindre le destinataire d'un message ou pour prévoir un emploi du temps, sans autre préoccupation.

L'information dénotative peut être considérée du côté des émetteurs de réponses et du point de vue de leurs récepteurs, qu'il s'agisse d'encyclopédies, de manuels, d'ouvrages spécialisés, de journaux, de magazines, de revues, d'exposés, de conférences, d'émissions de radio ou de télévision, de disques compacts ou de cédéroms. Beaucoup d'ouvrages pratiques, de la cuisine à la médecine en passant par toutes les techniques, sont consultés plus que lus, pour faire face aux nécessités quotidiennes. Les ouvrages constituent un support plus maniable que l'émission de télévision, même enregistrée sur DVD. Ils se démodent, certes, mais ils peuvent tenir pendant un certain temps leur fonction utilitaire. Pourtant les disques et les banques de données vont prendre progressivement leur place, d'autant plus que l'imprimante familiale peut consigner à volonté l'information retenue.

Certes, la science est engluée dans l'imaginaire et sa fonction "réaliste" sert parfois à faire passer sa dimension messianique. Mais qu'importe, beaucoup de lecteurs ne s'en laissent pas conter et savent isoler des exposés objectifs et des arguments établis une idéologie parfois cousue de fil blanc. Le sens critique s'affine de jour en jour, au fur et à mesure que se révèlent certaines opérations réductrices et que sévissent dans les populations les méfaits d'une science mal maîtrisée. Souvent aujourd'hui, le demandeur d'informations, en quête d'une qualification indispensable ou plus immédiatement gratuite, est attentif aux intentions plus ou moins affichées des communicateurs : publicistes, missionnaires, enseignants, conférenciers, rédacteurs, producteurs et propagandistes en tout genre sont forcément situés, tout comme l'historien et l'auteur de documentaires. Faire l'inventaire de leurs intérêts peut se révéler avantageux.

De la dimension dénotative de l'information, nous allons passer au champ connotatif qui, même s'il interfère avec celui du savoir, peut en être différencié et être considéré en lui-même. La connotation est un pourvoyeur de l'imaginaire.

Les harmoniques connotatives

Colomb voguait donc vers les Indes, alléché par les appâts habituellement prisés dans notre espèce, mais stimulé aussi par la quête messianique du paradis terrestre, qui égara son interprétation à l'embouchure de l'Orénoque. Chaque note d'une intention ou d'un message éveille tant d'harmoniques ! A Séville, le décor culturel est si profus qu'il est impossible de réduire l'âme de cette ville à quelques traits caractéristiques.

Quel est, par exemple, le contenu symbolique de ces fameuses processions de la semaine sainte que, du trottoir, je viens regarder passer ? Est-il possible d'en discerner une intention claire, une utilité nettement définie ? Tous les sentiments s'y donnent rendez-vous, de l'identité sévillane à la foi profonde, en passant par le goût du folklore, la continuité culturelle, la cohésion sociale et la superstition. Sans oublier bien des nuances de la sublimation amoureuse. Je renonce à juger, à formuler une préférence, à émettre une hypothèse.

Ces défilés de pénitents en cagoules existent depuis le XVIe siècle. Les cinquante-deux confréries qui, chacune selon un parcours bien déterminé, accompagnent deux pasos, soit, en tout, une centaine de ces reposoirs magnifiques, à travers les rues de la ville, sont affaires de laïcs. J'ai vu un curé qui défilait avec une sorte de sceptre. C'était bien un dignitaire dans la procession, mais il était vêtu en clergyman. De père en fils, on se transmet l'amour de ce rite. Les enfants sont inscrits très tôt pour avoir l'honneur de prendre part un jour à cette manifestation identitaire. Grand adolescent, l'un ou l'autre se rendra au départ de la procession à moto et déjà encagoulé. On m'assure que beaucoup des acteurs de ces cortèges ne seraient pas des catholiques pratiquants. Des communistes en sont, évidemment ! Autrefois on payait les costaleros pour porter un paso. Aujourd'hui ce sont eux qui paient pour avoir cet honneur. Sur sept mille inscrits qui postulent chaque année, deux mille cinq cents seulement sont retenus.

Malgré le nombre des porteurs qui peut atteindre parfois une centaine, le poids des pasos exige des arrêts fréquents. Au signal donné, le reposoir se dresse d'un coup et la foule applaudit. Des honorables tiennent sur l'épaule une sorte de candélabre à l'envers. Certains pénitents semblent habillés d'un vêtement en plastique. D'autres ont une robe à queue ou une cape. Une fanfare, où je repère un tambour cigarette aux lèvres, rend les honneurs aux statues, en exécutant des marches funèbres. Bière, Nesquick et cacahuètes : le ravitaillement du jeune pénitent est porté par des filles qui accompagnent le frère ou le copain, car l'épreuve peut durer une bonne dizaine d'heures. Une autre distribue cigarettes et chewing-gum. Sur le passage, des marchands vendent, avec un peu de sel et une petite cuiller, de grosses pommes de terre cuites sur des fourneaux bricolés avec des bidons à gazole.

Dans chaque procession, le premier paso représente une scène de la passion du Christ. Ce n'est pas lui qui déclenche la plus vive émotion. Il sert de faire-valoir. Si la foule se recueille à son passage, c'est par révérence et surtout parce qu'il annonce la suite. Une exaltation à la fois intense et retenue se lit sur les visages lorsque le paso de la Vierge des douleurs, maquillée comme une jeune Sévillane, approche. Je me suis extasié devant l'incroyable richesse du paso de la Vierge de la Macarena, honorée par les encensoirs. C'est une inestimable œuvre d'art, de sortie pour un jour. Couronne d'or et d'argent et immense manteau de velours brodé d'or. Le dais qui la protège est soutenu par des colonnettes en argent. A son passage des hommes au regard brûlant chantent des saetas enflammées. Ce sont des chansons populaires inspirées par les thèmes du flamenco. Elles comportent des allusions à la passion du Christ et aux souffrances de Marie. De vraies déclarations d'amour. Carmen toujours ! Il vaut mieux que vous ne compreniez pas les paroles, m'a-t-on dit. Des pleureuses aussi exécutent des lamentations à la pause. On rallume les cierges éteints. Des enfants, notamment des petites filles, recueillent la cire qui tombe des cierges des pénitents dans des pots à yaourt ou dans des petits calices en papier alu. Je ne pouvais trouver meilleur exemple pour suggérer la richesse des harmoniques de la connotation ! Que dire de cette efflorescence quasi délirante de l'information humaine ?

Devant une robe tout le monde sait distinguer de l'ouvrage utile le style et les motifs décoratifs. Ceux-ci n'ajoutent strictement rien à la protection que procure le tissu. Mais il est si important de les bien choisir ! Revenons à l'archéologie. Quand on découvre dans une fouille une aiguille en os ou un morceau de poterie, on en perçoit facilement la destination. Mais de nombreux tessons portent un décor en creux, en relief ou peint. Que recherchait le potier décorateur ? Lorsque des savants pénètrent dans une grotte préhistorique aux parois couvertes de peintures, ils débattent sur les motivations d'un tel ouvrage. Fresques du Tassili, de Lascaux et d'Altamira, de Pech Merl, de la grotte sous-marine Cosquer et de la grotte Chauvet, que voulez-vous dire ? Les représentations ont fleuri progressivement au cœur de l'espèce humaine, jusqu'à acquérir aujourd'hui un développement considérable.

Quantité de figurations de la nature, des activités humaines, des rapports entre hommes et femmes, des relations sociales, des sentiments et des aspirations diverses ne présentent aucune utilité triviale. Pourtant leur signification et leur capacité d'évocation symbolique nous paraissent vitales. Les humains ont poussé à l'extrême le jeu de leurs objectivations de la réalité extérieure ou de leurs émotions intimes. Aux instants où ils ne sont plus rivés à leurs préoccupations quotidiennes, ils songent à se divertir, à jouer et à jouir du bonheur que leur imagerie leur apporte.

L'art objective un état de conscience propre à l'homme. Le travail de l'imaginaire qui multiplie les formes se présente comme une sorte de fuite indéfinie. L'homme s'occupe de ce qui n'est pas là, il court toujours vers un ailleurs. Même quand il revient à ses racines, c'est au second degré qu'il reprend ses traditions. Souvent avec ironie. L'homme est un être qui rêve et joue à simuler la réalité. Et si sa réalité proprement humaine était l'imaginaire ? Bientôt seul le fictif, seule l'apparence seront fiables. En effet, nous disposons avec la numérisation d'un puissant moyen de modifier toutes les images du réel. Par la projection d'un film truqué, on peut attendrir des jurés ; les flux boursiers, représentés électroniquement sous forme de courbes virtuelles, influencent les acheteurs; après l'équivalent en céréales qui a réglé les premiers échanges et la monnaie en papier qui semble parvenue à son terme, l'argent a trouvé sa forme électronique et numérique ; la première guerre du Golfe a été menée comme un jeu vidéo ; le journal télévisé peut être truqué en direct ; les sondages électroniques pèsent en temps réel sur les décideurs. La confiance dans une valeur vibre dans le monde entier comme un mouvement de cils. Une énorme manipulation devient possible par le mélange de toutes les choses susdites, personne ne sachant plus où il en est, car à manipulateur, manipulateur et demi.

On a parfois l'impression que ce qui est mis en boîte par les médias est plus important que ce qui est vécu sur le terrain. Régis Debray reprochait fort à l'Expo'92 de Séville d'avoir été, bien plus que l'exposition de l'état du monde et de la civilisation, une mise en scène des médias, une sorte de grand cimetière coloré sans ligne directrice. A l'époque de la vidéomanie, il s'agit d'être émouvant en deux minutes. Le visiteur défile à toute allure, photographie et regardera chez lui - quand ? et en tout cas en zappant - ces milliards d'images.

L'humanité plonge progressivement dans l'océan factice du virtuel. Le leurre a tendance à devenir la vraie nature de l'homme. C'est l'animateur qui décide des applaudissements pendant les émissions. Mieux encore : c'est la machine télé qui passe des bandes d'applaudissements et des rires mécanisés à bouton pression. Ceux que l'histoire promeut au rang de grands hommes sont intéressants surtout quand ils ne sont plus là pour voir ce que l'on fait d'eux, des êtres imaginaires. On fait du dollar sur le dos de Van Gogh, qui a peint et est mort dans la détresse.

Profusion des genres

Pour alimenter, au-delà du savoir exact, le plaisir esthétique, la saveur du jeu et la recherche du sens, l'espèce humaine consomme divers textes, produits artistiques et spectacles. Je propose d'évoquer, avant de quitter Séville, certaines formes qui me sont inspirées par les lieux, c'est-à-dire certains fleurons du grand arbre de la production imaginaire.

Depuis Barthes au moins, nous avons pris conscience qu'il y a du plaisir dans l'usage du texte et même de l'érotisme dans la lecture. Le pouvoir du récit est considérable. La narration se révèle indispensable pour soigner la maladie congénitale de la vie, pour nous aider à supporter la dureté des jours et l'obsession de la fin de notre temps. Le récit, c'est la morphine du lecteur. Nous éprouvons une nécessité biologique de fabuler, de raconter des histoires aux autres autant qu'à nous-mêmes. Certes, il arrive que nous nous lassions des contes, qui s'évanouissent comme la brume de la nuit. Le soleil se lève sur un chemin possible et le présent occupe le meilleur de nos énergies. La narration indéfinie ressemblerait alors au discours lisse de l'analysant qui ne veut pas quitter le divan pour affronter le quotidien. Pourtant, même le lecteur le plus blasé par les approches de la Nouvelle Critique, qu'elles soient sémiotiques, sociologiques ou psychanalytiques, se laisse un soir envoûter par une histoire dont il connaît depuis longtemps toutes les ficelles. Au deuxième degré ou au quatrième, et à coup sûr par des sentiers détournés, il goûte un pur plaisir. Qui ne retrouve un jour ou l'autre la saveur du pain quotidien du récit ?

L'amour heureux n'intéresse personne, car il faut que le récit raconte la traversée de l'enfer et conduise, dans le meilleur des cas, à travers les épreuves, jusqu'au puits de lumière. J'ai voulu emboîter ici les pas de Carmen, la bohémienne de la nouvelle de Mérimée. Je l'ai vue provoquer le brigadier don José au poste de garde de la Manufacture des tabacs, qui est aujourd'hui l'Université. Elle jette la fleur de cassie qu'elle tient entre les lèvres à la figure du militaire. L'aventure transformera bientôt le brigadier en contrebandier épris de liberté autant que d'amour. Pour l'heure, à la tête de ses dragons, le soupirant se fait berner. La coquine s'enfuit dans une ruelle, tandis qu'il l'emmène en prison pour avoir tailladé la figure d'une autre ouvrière. Femme fatale, passion fatale. La fascination de l'impossible, devenir bohémien parmi les bohémiens, rendra le soldat à la réalité, c'est-à-dire à la prison où la mort l'attend. En conclusion à sa nouvelle sur l'amour enragé, le discours froid de Mérimée sur le langage des gitans et sa philologie fait de la nouvelle un salubre manifeste d'anti-romantisme et prépare surtout le lecteur à supporter l'éclairage de la salle à la fin du spectacle.

C'est dans une geôle sévillane de la Carcel real, entre 1597 et l602, rue Sierpès, qu'un reclus a imaginé les aventures du célèbre hidalgo Don Quichotte de la Manche. Kundera propose de comprendre, avec Cervantès, le monde comme ambiguïté. Le lecteur ne se trouve pas face à une seule vérité absolue, mais devant un monceau de vérités relatives incarnées par les personnages et qui se contredisent. Il entre dans le royaume de l'incertitude. Don Quichotte ne serait ni la critique rationaliste de l'idéalisme fumeux du chevalier, ni son exaltation. Pour Kundera, ces interprétations sont toutes deux erronées, parce qu'elles veulent trouver à la base du roman non pas une interrogation mais un parti pris moral. La modernité de cette œuvre tiendrait au contraire dans la suggestion de la relativité essentielle des choses humaines et de l'absence du Juge suprême. Quoi qu'il en soit de cet avis autorisé, chaque lecteur approche le roman à partir de sa position personnelle. Le texte s'ouvre sur une lecture plurielle et ce serait encore faire la morale que de dire ce que chacun doit aller y chercher.

A Séville, la corrida, comme la messe, comme le flamenco, comme la fréquentation des bars, comme les processions, comme toute la vie, n'est qu'une forme de la théâtralité. Les connaisseurs opposent le style sévillan, spontané et gracieux, au style de Ronda, grave et sobre. Parfois la frontière est ténue entre les réalités de l'existence et le grand spectacle de la scène sociale. En tout cas, la capitale andalouse est le berceau de la carrière européenne de don Juan. La Chronique de Séville rapporte l'affaire de don Juan Tenorio, meurtrier du commandeur Ulloa. Entre l625 et 1630, Tirso de Molina s'inspira de cette légende pour écrire le Séducteur de Séville et le Convié de pierre. Don juan est alors le jeune andalou, beau, sensuel, libertin et le cynique coureur de femmes. Cette histoire est hantée par la querelle théologique sur la prédestination, le libre arbitre et par la crainte de l'enfer. Le personnage passe en Italie, parvient en France où Molière s'en empare. On le trouve ensuite chez Mozart, chez Pouchkine, chez Mérimée (les Âmes du purgatoire ou les Deux Don Juan), chez Byron, chez Lenau. Il rentre enfin en Espagne avec Zorrilla. Son Don Juan Tenario, paru en l844, est joué chaque année, dans tous les théâtres espagnols, le jour de la Toussaint. Ici le héros est racheté par l'amour véritable et, en fin de compte, la pièce annihile le donjuanisme. Milosz, Obey et Montherlant ont eux aussi versé leur contribution au dossier.

Quant à Figaro, le barbier de Beaumarchais, il s'est finalement installé dans une Séville de fantaisie, où il tient boutique et sert de chirurgien au vieux Bartholo, impatient d'épouser sa pupille Rosine. Figaro, qui retrouve sur son chemin le comte Almaviva, lui donne accès au cœur de la belle jeune femme. Dans le Mariage, Figaro triomphe de deux obstacles qui le retiennent de convoler avec Suzanne. D'une part, sa créancière pourra l'épouser s'il ne rembourse pas sa dette. Heureusement la prêteuse se révèle être la mère du débiteur et elle l'a eu d'une union avec Bartholo ! D'autre part, Almaviva, fatigué de Rosine, lorgne vers Suzanne, la camériste de son épouse légitime. Mais Rosine, déguisée en Suzanne, confond le comte et dévoile ses intentions. Au terme de la Folle journée, le mariage du barbier peut avoir lieu. De mes études classiques, j'ai retenu deux répliques. A Almaviva : "Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ?" Et puis : "Qui t'a donné une philosophie aussi gaie ? - L'habitude du malheur, je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer." C'est la leçon de Séville, car la réalité est plus souvent favorable aux puissants qu'aux petits. Dénouement théâtral et issue romanesque valent mieux que rage et que guerre.

Le poète Antonio Machado, né à Séville en 1875 et décédé à Collioure en 1939, a fait paraître ses Solitudes en 1903. Ses poèmes renvoient à l'Andalousie. Le paysage est pour lui un état d'âme et le corps même du poète. Je me sens accordé, surtout ici, avec une telle conception. Aujourd'hui, les lecteurs assidus des poèmes des autres ne courent ni les rues ni les sentiers de randonnée. La poésie ne nourrit pas ses orfèvres. Ceux qui prétendent écrire des poèmes seraient aussi nombreux que les lecteurs de poésie. Ne sera-ce pas demain la situation de toute la littérature ? De plus, certaines séquences de télévision apportent occasionnellement ce merveilleux ailleurs qu'attend le client du poète. Dans la langue où il est écrit, avec sa musicalité vocale, le poème reste pourtant inaltérable. Il rend une note impossible à traduire en quelque autre langage que ce soit.

A l'Eglise de l'Hôpital de la Charité, plutôt que par Murillo, j'ai été saisi par le réalisme macabre de Valdés Leal. Je songe au développement considérable des arts plastiques, ceux à deux dimensions, le dessin, la gravure et la peinture, ceux à trois dimensions (ou même quatre), les sculptures fixes ou animées, les arts des volumes et des espaces (architecture, disposition des jardins, magie des illuminations). Qui ne finit par reconnaître, lors de la visite d'une exposition ou d'un musée, des moments d'exceptionnelle lucidité sur la condition humaine ? J'y reviendrai.

Séville, guéris-toi toi-même

J'ai lu sur un mur, au bord du Guadalquivir, les revendications peinturlurées par les ouvriers d'une usine qui risquait une fermeture prochaine. L'une des attentes de l'homme moderne est un salaire suffisant pour s'offrir un "certain" niveau de vie. A côté de la soif croissante de savoir, le bonheur esthétique, tant décrié par certains au point qu'ils mettent en scène la mort de l'art, paraît être pourtant le seul champ infini dans lequel les hommes pourront bâtir un avenir à leur espèce. Séville, heureuse cité, tu as des siècles d'avance pour pouvoir concocter encore et longtemps tes sortilèges. Séville, guéris-toi toi-même !

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