CHANTIERS

10. LES VÉHICULES DE L'INFORMATION

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 Cordoue vit naître Sénèque, le rhéteur, et son fils Sénèque, le philosophe stoïcien. Lucain, le poète, puis l'évêque Ossius, conseiller de Constantin, la rendirent célèbre.

Au Xe siècle, la ville était le siège du califat espagnol et elle connut une ère de prospérité, de splendeur et d'échanges culturels intenses. Mes maîtres de philosophie m'ont dit leur estime pour Averroès et Maimonide, qui y virent le jour et firent connaître la pensée d'Aristote en Occident. Le roi saint Ferdinand reconquit Cordoue en 1236 et la repeupla de chrétiens. La cité déclina. Christophe Colomb y fonda son foyer avec Beatriz Enriquez. Leur fils Hernando y naquit et y vécut. Cordoue redevint prospère aux XVIe et XVIIe siècles, grâce aux "cordouanneries".

A la même époque, Luis de Gongora honora sa cité, en écrivant des poèmes riches de sonorités, de couleurs et de finesses. "Gongorisme" est devenu synonyme de préciosité.

Cordoue n'exerce pas sur moi la fascination de Séville. La capitale de l'Andalousie m'enivrait les sens et me détournait sans cesse de mes intentions studieuses. A Cordoue tout m'a invité à la réflexion paisible.

De la mosquée au fleuve

J'ai d'abord visité l'admirable mosquée. Un temple de Janus se dressait ici à l'époque romaine. L'église wisigothique Saint-Vincent dut être construite sur son emplacement. On la partagea entre chrétiens et musulmans à l'arrivée de ces derniers. Abd al-Rahman Ier racheta la partie chrétienne, rasa le tout et éleva un édifice de onze nefs en 705. Des agrandissements se succédèrent en 848, 961 et 987, jusqu'à donner l'immense salle actuelle de cent soixante-quinze mètres sur cent vingt-huit et peuplée d'environ huit cent soixante colonnes. J'ai été époustouflé par cette forêt de piliers, par ces arcs superposés mais si légers de l'architecture musulmane. J'ai évité de visiter le même jour la cathédrale qui fut incrustée plus tard dans ce chef-d'œuvre de l'islam.

En sortant, je suis allé me promener au bord du Guadalquivir et une barge qui passait m'a renvoyé à une lointaine émission de télévision sur Cordoue. Je pense à l'emprise de cette microscène sur la vie des gens. Cordoue, c'est comme si j'y étais déjà passé plusieurs fois. Les téléspectateurs sont fatigués de leur médiocre journée à l'usine, au bureau, au supermarché, au lavomatic, à l'école et à la crèche. Ils veulent songer un peu. Il y a un marché du rêve entre le journal télévisé et l'heure du coucher. L'idéal est de faire emprunter à la vie entière le péage de la lucarne magique, devant laquelle les alchimistes des médias posent des filtres flatteurs. Quand l'écran occupera presque un mur entier du séjour, la maison sera ouverte en permanence sur l'univers.

Depuis toujours, l'information fait des grands hommes ce qu'il faut pour répondre à l'attente. Bien sûr, il importe qu'ils aient amorcé quelque chose, l'ossature d'une histoire, mais ce sont les réalisateurs qui la recouvrent de chair, de peau et d'habits de lumière. Il faut une once de réalité pour démarrer, pour la vraisemblance, mais c'est l'apparence mémorable qui compte. Les gens sont déçus, quand ils vont sur le terrain, quand ils rencontrent le saint dans son quotidien. Le public veut des grand-messes, des galipettes devant l'autel. Ce n'est pas le Napoléon ennuyeux des historiens qui pourrait passionner les chaumières, mais ce cocktail bien dosé de rutilants costumes d'époque, de palais somptueux, d'acteurs reconnus, d'intrigues amoureuses, de batailles menées tambour battant.

Ce qui compte pourtant, n'est-ce pas ce que l'on vit et non pas l'image que l'on en fait ? L'œuvre d'art n'est qu'une trace. L'important, n'est-ce pas le chemin de l'artiste ? N'est-ce pas que l'existence entière soit une œuvre d'art, comme celle du moine, une œuvre zen ? A Cordoue, j'ai eu envie de réfléchir sur les véhicules de l'information et de la culture. Ils sont tributaires des techniques, de l'argent et des pouvoirs. Est-il possible de déjouer un peu cet asservissement ?

La culture formatée par ses techniques

Après les figurines archaïques et les fresques pariétales, après les tessons de poterie gravés ou peints, après les tablettes cunéiformes, les papyrus et les parchemins manuscrits réservés aux scribes et à l'élite, l'imprimerie a permis la diffusion de l'écrit à un plus grand nombre et progressivement à la totalité de la population alphabétisée. Livres, libelles, brochures colportées, périodiques, hebdomadaires et quotidiens se sont largement répandus.

Aujourd'hui un téléphone cellulaire accompagne partout les abonnés qui l'estiment utile à leur profession, à leur vie familiale et à leurs loisirs. La génération active en fait un indispensable outil d'ubiquité. La photographie et la cinématographie permettent de saisir la réalité instantanément et dans ses moindres mouvements. L'invention du transistor, celle du microprocesseur, la miniaturisation des appareils et des sources d'énergie électrique ont rendu possible à toute heure et en tous lieux l'accès aux messages vocaux, écrits, photographiques et filmiques. La télévision montre dans le monde entier des événements dignes d'intérêt - et souvent - au moment même où ils se déroulent. La numérisation, que le système binaire de l'informatique rend extrêmement efficace, permet de remanier commodément les messages transmis dans tous les systèmes de signes.

Grâce aux bandes de latex enregistrées et relues avec des têtes magnétiques, grâce à des disques, lus autrefois avec des aiguilles et maintenant avec le rayon laser, les signaux auditifs et visuels saisis à chaud peuvent être réécoutés, visionnés et étudiés indéfiniment en différé, aux moments qui conviennent à chacun.

Grâce au multimédia, il est possible de retravailler sans cesse et d'associer de manière originale les textes, les sons, les images et les séquences cinématographiques produites sur le vif.

La circulation de tous ces signaux sur les câbles en cuivre, les fibres optiques ou les ondes, grâce au réseau mondial Internet, modifie les conditions de la production, du stockage, de la consommation et de la diffusion des informations et de la culture.

De ce fait, l'édition sur le papier, la diffusion des textes, les librairies et les bibliothèques, l'école et les différentes institutions de la formation initiale et permanente sont constamment obligées de se réorganiser. Un seul exemple : un jeune chercheur va-t-il s'embarrasser d'une encyclopédie papier très bien faite mais encombrante au vu de la mobilité actuelle des sites de travail ? En outre, sur les rayons de sa bibliothèque, ses volumes ne seront jamais réactualisés. Une banque de données sans cesse mise à jour lui permet, où qu'il se trouve au bout d'une ligne téléphonique ou autre, de faire apparaître sur son écran, sans délai notable, les renseignements qu'il sollicite.

Ces modes récents d'information opèrent un remue-ménage considérable et nous sommes loin de pouvoir apprécier toutes les remises en cause financières, économiques, familiales, sociales, politiques et culturelles qui vont s'ensuivre. L'invasion du virtuel produit sur la vie des gens des effets réels insoupçonnables. Que l'on pense simplement à la pratique du téléchargement des œuvres littéraires, musicales et cinématographiques et aux justes préoccupations des auteurs, de leurs éditeurs et diffuseurs de sauver leurs droits.

Bien sûr, chaque technique particulière manifeste très tôt ses fragilités spécifiques. Entre un poste de commandement avancé et une première ligne de front, une relation par talkie-walkie se montre plus souple que celle qui emprunte un câble téléphonique, mais elle est moins discrète que le second moyen. Les systèmes informatiques sont d'une malléabilité merveilleuse, mais leur fiabilité n'est pas à toute épreuve. D'invisibles chevaux de Troie peuvent les pénétrer et des gens aussi sérieux qu'Alvin Toffler parlent de la possibilité d'un Pearl Harbour électronique. Un terrorisme informatique, habile à manier les virus, peut coexister avec un terrorisme traditionnel pulvérisant des centraux téléphoniques. La dissémination de l'information et sa circulation sur les ondes hertziennes permettra toujours d'en conserver quelque chose et de renouer les fils coupés, mais il faut toujours trop de temps dans une société pressée pour réparer une toile détériorée. La fragilité d'un tunnel sous la Manche ou sous la montagne, les conséquences d'une grève des transporteurs routiers sur la marche d'un pays et la désorganisation d'un réseau ferroviaire par de banales chutes de neige devraient nous rendre modestes. Les capacités des nouveaux médias sont à la mesure de l'inconstance nerveuse des ingénieurs qui les conçoivent. Le rêve de type New Age d'une société hyperbranchée débouchant sur une convivialité limpide n'enflamme que les jobards.

L'homo technicus n'en poursuit pas moins l'élaboration d'un outillage étonnant. Beaucoup d'actes sont aujourd'hui assistés par ordinateur et une cuisse de poulet dans l'assiette, c'est quatre parties d'informatique pour une partie de matière. Mais le corps humain, lui, consomme des calories concrètes. Ne perdons pas la tête, il y a bien longtemps que les hommes manipulent des signes, c'est-à-dire autre chose que de la matière et c'est justement cela qui les fait hommes. L'art pariétal et l'alphabet nous projetaient déjà dans le virtuel. Le virtuel n'est pas tombé du ciel hier matin.

Nous ne pouvons que nous en remettre avec discernement aux techniques de notre temps, car elles permettent à chacun de communiquer aux autres membres de l'espèce quelque chose du message particulier qu'il calligraphie au long des jours. Pourtant, ce ne sont pas elles qui génèrent les modulations de la voix humaine. Elles n'en sont que les ondes porteuses. C'est toujours l'homme, sa vie, son amour, sa souffrance et sa joie qui vibrent dans la plume, les pinceaux et le ciseau, sur les claviers, à travers les caméras et les micros et sur la scène des théâtres. Les cartes et les règles du jeu peuvent changer autour du tapis vert, mais ce qui ne change pas, c'est le goût du jeu. Internet ne produit pas d'ataraxie. Il peut en transporter. Autrement qu'hier.

Culture et argent

A Cordoue, je me suis promené un matin dans la Juderia, l'ancien quartier juif, en empruntant ses ruelles blanches et tortueuses aux murs fleuris. Je me suis arrêté devant les grilles de fer forgé ouvragé qui fermaient de frais patios. J'ai musardé entre les étalages multicolores et les terrasses des bars. Je me suis incliné devant la statue de Maimonide qui a été installée sur une placette en 1964. Je suis allé me recueillir à la synagogue, la seule de l'ancien temps qui ait été conservée en Andalousie. Je repense ici à la beauté pure et à l'incroyable richesse de la mosquée. Je vais m'asseoir sur un banc public et je songe, émoustillé par la senteur des fleurs d'oranger.

Toutes les représentations et leurs véhicules sont pris dans la gangue de la matière et sont donc soumis à l'économique et au champ social. Il n'y a là rien de honteux, pas plus qu'à manipuler de la monnaie pour le commerce dans une société développée. Naturellement tous les vecteurs de l'information moderne, fruits de l'ingéniosité humaine, coûtent de l'argent et donnent lieu à des opérations commerciales. L'acquisition du savoir fait souvent l'objet de cours payants. Par exemple, telle maison d'obédience catholique demande trois cent cinq euros d'inscription pour apprendre à dessiner pendant deux sessions de quatre jours. Les biens culturels se vendent parfois très cher et deviennent même des signes de l'opulence matérielle. Certaines manifestations de la culture ressemblent parfois à un paon qui fait la roue dans une basse-cour sous le regard des volatiles ordinaires. Il y a bien des raisons pour que les tableaux de Van Gogh, de Picasso et de Dali coûtent aussi cher.

Souvent familiers et amis demandent à un auteur : "Combien d'exemplaires vendus ?" Seule la notoriété les intéresse et ils la jaugent quantitativement, indépendamment de ce qui touche l'écrivain, à savoir le fond du problème exposé ou l'enjeu de l'histoire racontée. Quand les deux plus célèbres éditeurs parisiens voient que quelqu'un "marche bien" dans une petite maison - par exemple lorsqu'il a vendu six mille exemplaires - ils cherchent à le récupérer. Tout le monde n'a pas la fidélité d'un Julien Gracq à José Corti. On ne publie plus que des signatures, me téléphonait une éditrice. Il s'écrit que certains éditeurs semblent avoir pour but de vendre des best-sellers sans se préoccuper qu'ils soient lus. Nous sommes voués à la culture industrielle et à la culture spectacle. Se vend désormais ce qui passe bien à la télé et rapporte aux producteurs. Des éditeurs paient cher la publicité de quelques ouvrages à la radio, dans les journaux et à la télévision pour s'assurer avec quelques titres une trésorerie. On est frappé, en scrutant les bibliothèques individuelles, du nombre de livres achetés sur les conseils d'un bateleur parisien et dont vous n'avez rien tiré ou que vous n'avez pas eu le temps de lire. Pour autant, les soucis de rentabilité de notre époque ne condamnent pas l'écriture ni l'éditeur passionné qui se permet d'éditer à perte un manuscrit qu'il estime, quand il a fait par ailleurs des affaires convenables.

Le disque de musique anglo-saxonne, dont les rythmes endiablés me sont tombés soudain d'une fenêtre ouverte en cette ville du sud de l'Europe, a pu compter sur une diffusion internationale énorme. Son prix de vente a pu s'ajuster au succès. Le disque français revient à plus cher et lutte avec peine. Dans les supermarchés de l'image que sont les chaînes de télévision, il faut occuper l'antenne pour diffuser de la publicité qui rapporte. On se jette alors sur les séries américaines soldées à prix cassés. Les maisons de retraite en servent aux grand-mères qui ne sont plus capables de toucher aux boutons du poste.

L'éditeur ou le producteur, quand il n'est pas un simple marchand, essaie d'imposer ce qu'il croit le meilleur. Par un effet d'entraînement, des auteurs, des scénaristes, des réalisateurs font leur trou et ce qui est déjà publié, filmé, diffusé fait la loi auprès des lecteurs et des spectateurs. Se créent ainsi un prêt-à-penser et un prêt-à-jouir de la culture. Quelque chose de différent et de rare, qui ne concerne qu'un public restreint, trouve difficilement un financement. Des gens installés ne voient vraiment pas ce que pourrait avoir d'intéressant l'œuvre d'un inconnu ! Ce fut, dit-on, la réaction de Gide devant les premières pages de Proust qui lui parvinrent. Je ne veux pas dire que les réalisations offertes sur le marché doivent être dévaluées. Elles ont une valeur relative à une clientèle appréciant telle conception de la vie, tel style d'écriture, tel langage filmique. Mais les critères courants du bon goût ont toujours à voir avec l'argent et des amateurs cherchent en vain les œuvres qui leur plairaient. Les décideurs culturels imposent à ces derniers leur mode comme votre chausseur vous assure que cet article est très bien parce qu'il se vend beaucoup en ce moment. Il faut s'y ajuster ou passer pour un marginal, voire un inculte ou un frustré.

A propos d'argent, il faudrait parler des rémunérations des animateurs producteurs de télévision et des salaires des présentateurs du Vingt-heures. Tous ces professionnels sont incontestablement doués et travailleurs. Cent mille autres, qui ne sont pas nés là où il fallait pour en être, auraient pu faire le même travail. Les salaires de ceux qui ont pris le créneau sont exorbitants et scandaleux. L'un d'eux, selon un journaliste sérieux, aurait réussi à obtenir de son patron une paie équivalente à celle d'une bonne centaine de magistrats ou de professeurs agrégés. Les bonimenteurs savent influencer les directeurs de chaînes et les menacer d'aller chez le voisin, ce qui prouve que dans cette civilisation l'écume est beaucoup plus prisée que l'eau de la mer. Pendant ce temps, on manque de crédits pour les laborieux journalistes de l'information fouillée et pour la recherche créative.

La presse, les ondes et les écrans chantent le développement d'Internet. Son accès n'est peut-être pas cher, mais il n'est pas gratuit. Comment pourrait-il en être autrement ? Il s'agit d'un réseau à péage. Pour en user favorablement, il faut ou bien s'en servir comme d'un moyen d'accès à une information nécessaire ou utile ou ludique. Dans les trois cas, il faut savoir quel budget consacrer à un abonnement et aux heures payantes de consultation. Celui qui tire grand profit de ce moyen pour son travail peut s'en offrir l'usage. Celui qui n'y recourt que pour le plaisir de ses relations, de son savoir et de sa culture sait que l'argent qu'il y vouera ne pourra être inscrit sur une autre ligne de son budget personnel. Il en va là comme du téléphone : il faut savoir si le temps et l'argent que vous consacrez à son usage vous rapporteront quelque chose et si ce n'est pas le cas, il faut choisir entre le loisir de la conversation à distance ou une autre détente. Tout cela bouge en ce moment et nous sommes tous assaillis de propositions presque gratuites et chargées de cadeaux comme la hotte du Père Noël. C'est si beau pour le vendeur de trouver des clients qui gardent une âme d'enfant !

La soumission des véhicules de l'information et de la culture à l'argent nous inquiète souvent. Il n'empêche qu'on ne peut ramener le travail sur l'information humaine et les œuvres d'art aux conditions commerciales de leur production, de leur diffusion et de leur consommation. Cette subordination est en partie inéluctable et maîtrisable. II appartient aux créateurs comme aux lecteurs, auditeurs et spectateurs de marquer autant qu'ils le peuvent leur distance vis-à-vis de l'intervention incontournable de l'argent dans la culture. Après un temps de surprise, les dérives financières n'échappent guère à la vigilance des plus futés.

Culture et pouvoirs

Au Xe siècle, sous Abd al-Rahman III, Cordoue disposait d'un joyau exceptionnel : une université prospère et très ouverte, où pouvaient cohabiter et s'enrichir mutuellement trois cultures, la juive, la chrétienne et la musulmane. Lorsque l'Andalousie éclata en petits royaumes, vers 1070, Cordoue fut incorporée à celui de Séville. Pourtant, sa décadence politique n'affecta pas sa vitalité intellectuelle. La tour de la Calahorra, forteresse arabe du XIVe siècle, qui défend le pont romain, veut témoigner aujourd'hui de cette époque idyllique de communication interculturelle.

Averroès et Maimonide ont trouvé ici dans l'usage de la raison le principe même de la tolérance. Pour l'un et l'autre les révélations coraniques ou bibliques devaient être interprétées allégoriquement si elles semblaient contredire les constructions assurées de l'esprit humain. L'un et l'autre, ils durent s'éloigner de Cordoue, pour fuir la persécution.

Au milieu d'un après-midi, j'ai rapidement traversé les nefs de la Mezquita de Cordoue pour me rendre enfin à l'intérieur de la cathédrale. Le trente juin 1236, sous Alphonse X, la mosquée fut consacrée au culte catholique et une première cathédrale fut aménagée à l'intérieur de l'édifice musulman, sans en détruire les perspectives.

Au XVIe siècle, l'évêque Alonso Manrique souhaita élever, au centre de la grande salle de prière, un chœur qui fût digne de la conviction catholique. En avril 1523, les travaux débutèrent, sans l'accord du chapitre qui dut se soumettre à l'évêque. Devant une entreprise dont l'intention paraissait une injure à l'histoire et à la finesse, une assemblée de notables décida qu'il fallait l'autorisation du roi pour détruire la partie concernée de la mosquée. Le chapitre en fut averti. Les travaux se poursuivirent. Au cours d'une nouvelle assemblée, le corregidor, premier officier de justice, proposa d'émettre un édit de mort contre quiconque attenterait à la mosquée avant la décision royale, car ce qui viendrait, affirmait-il, ne pourrait avoir la perfection de ce qui avait été édifié dans le passé. L'évêque excommunia le corregidor. Par la suite, le conseil royal entérina le projet de destruction et de construction. On creva donc les toits pour incruster la cathédrale actuelle dans cette merveille du monde qu'est la Mezquita de Cordoue. Même Charles Quint fut mécontent en découvrant cette incongruité : "Si j'avais su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car vous avez détruit ce que l'on ne voit nulle part pour construire ce que l'on voit partout." Quelques centaines de mètres plus loin, cette splendide cathédrale eût été une totale réussite. Au XVIIe siècle, on enroba le minaret dans une tour baroque.

J'ai ressenti un profond malaise au spectacle de cette intrusion. Il était devenu impensable pour les responsables du dogme chrétien triomphant de prier dans le cadre où s'étaient inclinés des "infidèles", pourtant soumis au Dieu unique. Je sais de ma courte expérience des fouilles archéologiques que les nouveaux cultes s'approprient le passé avec rudesse pour préserver du doute la conscience de leurs fidèles. Que de temples bâtis sur le sanctuaire précédent et sans doute pas pour le simple motif du prix du mètre carré de terrain ! Où êtes-vous, Averroès et Maimonide ? Bannis par les nouveaux préposés aux affaires divines.

Je me suis promené ensuite dans les jardins de l'Alcazar. Le palais forteresse fut fondé en 1328 par Alphonse XI, sur la rive droite du Guadalquivir. Après 1492, les Rois Catholiques le cédèrent à l'Inquisition. Nouvelle ombre. Les pouvoirs affichent une préférence pour la pensée unique. C'est assez souvent leur culture.

Des artistes ont pu vivre dans le passé en travaillant sous le regard du tout-puissant pouvoir religieux, à condition de se plier à certaines normes. Ils ont parfois fait un clin d'œil aux spectateurs par-dessus l'épaule des donateurs : ici un serpent édénique paraît un peu trop entreprenant, là les seins d'une Vierge n'inspirent guère la chasteté aux séminaristes, ailleurs un cardinal porte son chapeau écarlate jusqu'en enfer et aux chapiteaux de nombreuses colonnes des personnages impudiques semblent railler la dévotion. Mais, conceptions du monde et religions, pensées et mythes, spectacles et rites ont été si profondément liés au cours de l'histoire que les dogmes ont alimenté les genres littéraires et l'imaginaire des arts. Dans un grand nombre de cas, pour des résultats remarquables.

Les autorités politiques ont toujours favorisé un art de cour en s'attachant les services d'artistes réputés. Des princes ont été mécènes et leur protection n'a pas été sans infléchir, ne fût-ce qu'inconsciemment, la pratique de ceux qui tenaient d'eux leur salaire. De nos jours, la production culturelle a son secteur subventionné, parfois choyé et sans doute surveillé par les pouvoirs. J'ignore les critères qui peuvent valoir aux yeux d'un ministre de la culture pour soutenir tel type de théâtre plutôt que tel autre. Je n'entends que la plainte de quelques déshérités, je n'ai pas la compétence pour juger des budgets de la culture, ni des répartitions financières entre Paris et la province. Je sais seulement une chose, c'est qu'en France il faudrait être un génie exceptionnel pour réussir dans un domaine quelconque de la littérature et des arts sans passer d'une façon ou d'une autre par la capitale et sans faire plusieurs fois la révérence le long d'un parcours obligé. Ceux qui ont quitté leur petit Liré pour briller sur les bords de la Seine ne peuvent se retirer qu'ensuite dans leur gentilhommière et ils doivent mettre en scène leurs réapparitions périodiques pour ne pas se faire oublier.

Au piéton de la culture, assis de temps à autre devant son écran, pour visionner et étudier les bandes ou les disques qu'il a enregistrés, il est facile d'observer la force du pouvoir médiatique qui, dans les démocraties, s'interpose entre l'instance politique et les masses. La promotion de la culture et la censure des productions dépend désormais du bon vouloir d'autorités médiatiques, qui ne sont pas toujours déliées de toute préoccupation financière, mais qui, à cause de la puissance nouvelle de la diffusion électronique, renforcée encore par le tapage publicitaire, établissent pratiquement les normes du bien lire, du bien écouter, du bien regarder et du bien penser, bref, du culturellement correct. L'écrit a changé de statut à notre époque. Pour vendre du papier, il importe soit que l'écrivain promu acteur sache faire le beau dans une émission littéraire, soit qu'un histrion fasse faire un gros plan sur la couverture d'un bouquin à la fin d'une chanson pendant une émission de variétés, soit enfin qu'invité au cours d'un journal télévisé un auteur recueille, avec sa maison d'édition, des éloges qui se changeront en une manne sonnante et trébuchante.

Ce sont les médias qui décident de ce qui est à lire et à voir, en fonction de la demande majoritaire des lecteurs et des spectateurs. Des journalistes de renom s'instituent sélectionneurs officiels. Ils sont beaucoup plus efficaces, avec leurs émissions hebdomadaires, que les libraires et surtout bien plus suivis que les pléthoriques prix littéraires, parfois distribués ex æquo pour apaiser des écuries éditoriales dont les jurés font partie. Ces journalistes de plateaux télévisés ne manquent pas de goût et rassemblent souvent des auteurs intéressants, mais qui sont plus enclins à ronronner devant la caméra qu'à exprimer des opinions préjudiciables à la vente de leur livre. Contraints à retenir quelques ouvrages dans une immense production, soumis à l'audimat et à des accords publicitaires moins avoués avec des revues qu'ils conseillent ou dirigent, les présentateurs doivent plaire aux téléspectateurs en affichant une majorité de valeurs déjà reconnues par le système culturel ambiant. Il arrive même qu'ils promettent le numéro d'une vedette venue d'un autre monde que celui de la littérature, pour capter l'attention du malléable grand public pendant toute la durée des échanges. Les livres "vus à la télé" sont promus dans les grandes surfaces, qui vendent romans et essais comme du saucisson.

Le pouvoir politique observé, cerné et souvent aiguillonné par les médias, trouve parfois l'occasion de prendre sa revanche. Aux U.S.A., les journalistes se croyaient, jusqu'à la première guerre du Golfe, les défenseurs inaltérables de la démocratie. Or, ils furent manipulés par le pouvoir. Pour justifier sa guerre, Bush père fit dire que Saddam Hussein pouvait mettre la bombe nucléaire au point en quelques mois seulement. Avant la guerre, on pensait qu'il lui faudrait quelques années. L'opinion crut alors à la nécessité de la guerre contre l'Irak. S'occuper des journalistes pour les neutraliser devint aussi important que de s'adonner à la stratégie. F.B.I. et C.I.A. infiltrèrent la presse. Une campagne de dénigrement de quelques journalistes eut lieu. La psy operation dut précéder, accompagner et suivre les interventions de la force. On s'arrangea pour dissimuler du Koweït ce qui paraissait peu défendable, comme le manque de démocratie et le statut des femmes. On réalisa de bonnes cassettes sur le plan visuel et on les mit en circulation sans en dire l'origine. Elles furent utilisées dans la mesure où le produit était de nature à flatter le public. Ces bandes avaient la couleur et le goût de l'information, mais elles véhiculaient de la désinformation. C'est évidemment la presse qui nous a appris comment elle avait été flouée ! Echaudés, les médias semblent avoir été plus circonspects lors de la guerre de Bush fils contre Saddam.

Mais, d'un autre côté, les pouvoirs politiques ont besoin de l'appui de l'opinion publique. Ils doivent être populaires. Nous vivons sous le règne de l'audimat, c'est-à-dire de l'auditeur et spectateur consommateur. Justement, les médias sont en continuels sondages. L'homme politique qui ne passe pas bien à la télé peut s'inscrire à l'A.N.P.E. Nous nous privons ainsi des services d'excellents gestionnaires de la société qui seraient efficaces, mais ne sont pas des acteurs nés. En fait les choses sont complexes. Les gens ne supportent pas tous les aspects de la réalité. Durant la première guerre du Golfe évoquée plus haut, les journalistes épris d'exactitude se sont aperçus que les sondages ne leur étaient pas favorables. L'image prime toujours. La télé ne se consacre pas autant à l'information qu'à l'émotion, à la croyance et au divertissement. Les consommateurs ne croient plus rien, s'ils ne l'ont pas vu à la télé. Dans les conférences de presse, l'idéal du politique devant les journalistes, qui ressemblent alors à autant de parasites sur le dos d'un pachyderme, est d'accepter toutes les questions sans jamais répondre. La langue de bois triomphe, l'idéal étant de faire croire que l'on a dit quelque chose et que le monde va changer, alors que l'on s'est ingénié à ne rien dire ! Il y a des années que les politiciens en cheville avec les gens des médias disent comment supprimer le chômage. Rien ne change de façon substantielle, mais à l'époque des élections, le mieux disant rafle la mise. Les tribuns ont besoin des médias et les gens des médias ont besoin de beaux parleurs, d'acteurs qui distraient et qui, au lieu des antiques effets de manche, font des effets d'annonce et lancent des "petites phrases". Chaque chaîne court après ses interviews exclusives. Ces shows sont un théâtre gratuit qui enlève beaucoup de clients aux véritables artistes. Le spectacle des politiques qui œuvrent à se maintenir à leur poste est assez plaisant. J'ai craqué devant le président précédent qui redisait pour la énième fois, par exemple à l'occasion d'une élection intermédiaire aux résultats sévères, qu'il avait écouté les Français et qu'il allait en tenir compte. Il n'y pouvait mais, le pauvre ! J'écoute ce diplomate, non pas pour ce qu'il va dire, mais pour observer son surf virtuose dans l'art de dissimuler son secret. J'écoute ce cardinal pour entendre comment l'Eglise a toujours sur tout une raison éclairée, prudente, irréprochable ou ce député qui justifie avec une certitude sans faille les derniers choix de son parti peu évidents pour l'électeur. J'écoute ce sportif de haut niveau, mais uniquement pour m'amuser de la façon dont le journaliste essaie de lui faire prédire le résultat d'une épreuve. Si les réponses sont inévitablement affligeantes, les questions sont absolument saugrenues. Le score, on le constatera sur le terrain ! Quant aux commentaires spécialisés et haut de gamme de ce premier semestre de 2009 sur la sortie de la crise, ils présentent tous un avantage évident, c'est, sinon le cachet de ceux qui viennent les dispenser devant micros et caméras, au moins la publicité faite à leur dernier ouvrage et la considération renouvelée à leur personne.

Dans la médiasphère, le truquage en coulisses est une routine, mais il arrive que dépassent un peu trop les oreilles de l'âne au-dessus du voile. Qu'importe que des journalistes n'aient pas pu obtenir au dernier moment l'interview privée d'un dictateur célèbre. On en a monté une à partir des réponses données par celui-ci en séance publique. La colle bavait trop, mais cela n'a nullement empêché le responsable de cet arrangement de recevoir une distinction dorée un an après dans une autocélébration professionnelle. On a exhibé de faux capitaines pendant la Guerre du Golfe de 1991. Les premières images du cormoran mazouté pendant les opérations vinrent de Bretagne plutôt que du Koweït, mais l'important, c'était qu'une chaîne de télé les montrât avant les autres ! Dans une autre émission phare, un styliste a trafiqué une photo. Il a ajouté des barbes à trois jeunes d'origine maghrébine, filmés pour un autre sujet, donnant à penser - dans le contexte politique du propos d'actualité tenu - que les intéressés étaient des islamistes intégristes, alors qu'interrogés hors de cette émission, ils avouaient qu'ils n'étaient même pas pratiquants ! Ces excès datent déjà un peu et les professionnels ont appris à se méfier des artifices, mais les leurres d'une technique enivrante permettront bien de nouveaux tours de magie. Ne parlons pas du journal télévisé dont le genre littéraire s'apparente parfois aux variétés. Des faits divers, dont il n'est pas question de nier le caractère dramatique, donnent lieu à des développements démesurés par rapport à l'actualité nationale et mondiale et à d'inutiles témoignages de voisins, convoqués devant l'objectif par réflexe populiste. Quant aux informations radiodiffusées, le modèle en est de plus en plus le galet roulé pendant des millénaires sur la grève. Ronde et appauvrie par la répétition, telle est l'information radiophonique. Une foule de dépêches passionnantes passent à la trappe et l'analyse fait défaut. Des stations donnent de plus en plus de place à l'échange avec leurs auditeurs : parfois avec un vrai bonheur, parfois au détriment d'enquêtes un peu fouillées. Dans l'immense champ de foire, il se trouve toujours des stands merveilleux, où travaillent de vieux maîtres et de jeunes "médiateurs" passionnés. Leurs enseignes sont bien connues !

Pour les débatteurs de la différence entre simple démocratie et démocratie authentiquement républicaine, la République est fondée sur les droits de l'homme, donc sur l'abstraction, la loi, le texte. Les régimes qui privilégient l'image, l'icône pure, donc l'émotion, l'exaltation et la fusion collective frisent la dictature. La mise en scène de la politique à la télévision entraînerait une régression vers la démocratie non républicaine : on passerait insensiblement de la médiation, à savoir du jugement des électeurs, éclairés par des élites qui scrutent les discours et en montrent les tenants et aboutissants, à la médiatisation qui regroupe les foules autour d'un leader charismatique. L'individu consommateur d'images risquerait d'éclipser le citoyen lecteur. Avant de voter, on se ferait une opinion superficielle : si le candidat a été bon au spectacle télévisé, les urnes lui seront favorables. La surinformation actuelle arrangerait les politiques, car une nouvelle en chasse une autre et l'attention est constamment détournée vers l'insolite. A la fréquence où travaillent les téléscripteurs et leurs dérivés, les gens ont la mémoire de plus en plus courte.

Le constat des conflits de pouvoirs autour de la culture pourrait devenir angoissant. Mais croire que la culture peut être débarrassée des influences des puissants serait bien naïf. L'effort de discernement et de critique sur les informations et les œuvres reste requis comme toujours chez ceux qui veulent se cultiver et créer la culture de leur temps. Les bibliothèques, comme celle d'Alexandrie, et leurs substituts divers finissent un jour ou l'autre, sinon par partir en fumée, du moins par passer au purgatoire. La culture, c'est ce qui reste quand tout a été purifié au petit feu des siècles.

Culture plurielle et création individuelle

Au cours de mes balades cordouanes, je me suis assis près de la statue d'Averroès, dont la pensée déplut au chef almohade Yacoub al-Mansour et lui valut l'exil. Au Moyen Age, les Commentaires sur Aristote que rédigea le philosophe arabe eurent beaucoup d'influence dans les universités européennes. Je me trouve à l'aise en compagnie de ce sage pour conclure mon sujet.

A la relecture, je trouve mes généralisations hâtives et caricaturales. Pourtant ces lignes ne reflètent pas seulement ce que j'ai lu, ce que l'on peut lire partout. Elles traduisent ce que j'ai éprouvé souvent. Une extrême vigilance s'impose et j'opte dans le champ culturel pour la résistance individuelle. Il n'y a de culture que par la dissidence. L'adoption tardive des artistes maudits sent trop le négoce. Je ne puis cependant m'en tenir à ce constat. Si l'économie et le pouvoir politique influent sur les véhicules de la culture, je dois convenir que l'évolution technique leur apporte au moins autant d'issues que d'impasses.

Les données récentes de la production et de la diffusion de l'information conduisent à une variété et une dissémination des messages et à une fluidité de la création artistique qui favorisent l'évasion du consommateur. La multiplication des sources émettrices de culture correspond à une magistrale remise des cartes en circulation. L'apparition du multimédia et d'Internet permet d'atomiser le pouvoir de l'argent et du lobby médiatique. Prendre les médias de biais devient de plus en plus facile et ludique. Les pouvoirs récupèrent les créateurs, mais ceux-ci ont toujours la faculté de s'évader, puisque leur activité est celle de l'invention, de l'explosion inattendue et de la bifurcation indéfinie. La fragmentation continuelle rend aussi impossible le contrôle des sentiers de contrebande de la création que ne l'est la traque efficace des menus larcins dans les grandes surfaces et des petits délits dans la rue. Le sens critique s'éveille tout seul dans l'abondance et l'éclatement de la production. Tout se propose, mais rien ne s'impose plus. La vérité et la beauté ne trônent nulle part de manière assurée. Elles restent à faire. Dès que l'argent ou un pouvoir vous indiquent un chemin pressant de culture, le rire vous prend. Vous regardez par exemple de la berge le fleuve des pèlerins qui processionnent le soir de la fête de la musique inventée par le pouvoir. Vous ne pouvez que rire de ce défilé de la médiocrité, au cours duquel les ouailles de Panurge vont à la rencontre d'orchestres qui peuvent être excellents, mais se sont crus obligés de touiller leurs accords dans le martelage de la batterie voisine et dans le brouhaha général. Mais vous y êtes, sachant qu'il s'agit là d'autre chose que de musique et vous raillez votre purisme.

Tous ne s'arrêtent pas au constat de cette pluralité. Un travail de vraie culture, c'est-à-dire de construction personnelle au contact ou non de groupes décidés, se poursuit en de nombreux ateliers. L'absence de références certaines et le développement du sens de l'individu renvoient chacun au pied du mur.

L'amateur glane dans divers champs, traîne au marché culturel, revient sur ses pas, peaufine ses sélections et finit par découvrir la bonne idée et l'image exceptionnelle. Le lecteur, auditeur et téléspectateur zappeur est devenu maître du jeu. Il compose lui-même son menu d'informations, d'études et de loisirs en utilisant tous les médias, éventuellement contre leurs propres projets. La quête se fait bricoleuse, au sens de Lévi-Strauss. La clientèle s'éduque elle-même.

C'est pourquoi j'aimerais nuancer ce que j'ai écrit, en affirmant que je ne vilipende et n'exalte aucune chaîne, aucune longueur d'ondes, aucune feuille, aucun article, aucun roman, aucun essai. Partout se cache de l'excellent. S'il y a partout du commérage, il y a partout de vrais journalistes à l'œuvre, qui - on se demande parfois comment - réussissent à exprimer ce qu'ils pensent à la table des multinationales de l'information, comme des gamins farceurs se moquent des belles manières dans un dîner très chic. La censure ne tombe pas tout de suite. Est-ce parce que leurs maîtres sont réveillés la nuit par des doutes sur l'argent et le pouvoir ? Est-ce parce que la direction a machiavéliquement prévu une case pour le fou du roi ? Est-ce pour griller la priorité à un concurrent ? En tout cas l'information provocante et la satire finissent par filtrer. Si un jour ces hommes libres sont licenciés, on les retrouve bien vite ailleurs.

Il reste alors à édifier pour soi et avec quelques autres des objets de culture, à bricoler avec les débris de la civilisation consumériste, avec ses ciseaux et son pot de colle à la main. L'élaboration d'une culture de qualité dépend du temps que chacun peut et veut bien consacrer à la quête avisée, à la critique éclairée et à la réflexion laborieuse.

Je m'incline devant le courageux Averroès et le grand Maimonide. Il me plaît de raviver pour vous dans le souvenir de Cordoue la mémoire de philosophes qui ont eu le courage de penser personnellement, sur fond de dominance politique et religieuse.

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