CHANTIERS

11. LA CRÉATION ARTISTIQUE

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  Si je devais vivre en Andalousie, ce serait à Séville. N'obéissant qu'à des appels intérieurs, je me rendrais en pèlerinage à Grenade pour admirer l'Alhambra en silence. J'y resterais le temps de l'extase et je repartirais en pleine nuit, les yeux clos sur les merveilles. Au retour, je ferais une halte à Cordoue, pour méditer sur la tolérance. On ne raconte pas Grenade, son Alhambra sur fond de Sierra enneigée, sa Capilla Real, sa cathédrale, sa Cartuja. Il faut quitter la ville avant d'y prendre des habitudes.

Le chemin de l'artiste

Ce qui me pousse depuis l'origine à donner à chacun de mes chapitres une lisibilité convenable, c'est l'incoercible besoin de m'exprimer clairement à moi-même le tracé de chacune des étapes de mon itinéraire intellectuel, c'est le relevé exact, au moins pour ma conscience et ma mémoire, du chemin de mes méditations. C'est vrai, quelque ami sera peut-être heureux d'en survoler certaines pages pour s'avouer qu'il progresse d'une manière assez proche de la mienne ou au contraire pour s'assurer, par comparaison, qu'il avance sur d'autres sentiers. J'écris comme le moine prie, par nécessite vitale. Tant pis si aucun dieu ne l'écoute, le moine prie comme il respire. Tant pis si personne ne me lit, j'écris pour débroussailler mon sentier personnel et soutenir les battements de mon cœur.

De la même façon et au premier regard, il me semble que l'important pour l'artiste soit, bien plus que la trace, l'itinéraire qu'il parcourt. L'art trouve quelque éclairage dans la psychanalyse. Selon Dracoulidès, il arrive qu'un créateur développe son art pour ne pas entrer en maladie. Le conflit et l'évasion se donnent à observer dans l'art. Tandis que le malade mental retournerait par la thérapie artistique aux couches profondes de lui-même qui sont encore saines, afin d'y trouver l'élan d'une vie renouvelée, l'artiste qui opérerait en ces dessous ferait tout pour éviter la manifestation d'une névrose ou même l'éveil d'une psychose. En tout cas Christian Boltanski, en décembre 2003, le confirmait à Claude Weill dans le Nouvel Observateur :"L'art est une longue psychanalyse sauvage. On a un choc initial, et puis on va répéter toute sa vie la même chose, sous des angles différents. Et à force de raconter, à force de mentir, on arrive sinon à régler son histoire, du moins à se comprendre un peu mieux. En art, il faut avoir des obsessions."

Un philosophe relisant Freud explique que l'artiste mettrait en œuvre les structures oniriques de son enfance avec les outils et dans les matériaux, traditionnels ou récents, qui lui sont disponibles en son âge adulte. Sa création s'accomplirait à partir de ses rêves passés et actuels. Evadé des marécages de ses premiers pas dans la vie, il ne retrouverait à l'heure de sa maturité que des substituts de ce temps primordial. Tandis que le pervers, immobilisé à un stade de son développement - qu'il soit sadique, masochiste ou fétichiste -, donne libre cours à ses tendances infantiles en les répétant et que le névrosé les refoule, le créateur les sublimerait en les déplaçant. Ainsi, il assurerait la pérennité de son enfance. En tout cas, il arrive qu'au cours de ce chemin, un artiste puisse vouloir disparaître derrière son ouvrage et refuser de signer, tandis qu'un autre va jusqu'à confondre son œuvre avec son corps qu'il travaille à remodeler. Journiac n'a-t-il pas mis sa chair et son sang en scène, au cours de sa Messe pour un corps devant des assistants recueillis, convoqués dans une galerie ? Et comment ne pas penser aux exploits de Catherine Millet ?

La vraie question pour moi est de savoir quelles sont les valeurs inaliénables que ni les marchands, ni les voleurs, ni les virus informatiques ne peuvent altérer. Un violeur peut déflorer une jeune fille, un bourreau peut brûler un hérétique, mais nul garçon ne peut ravir l'amour d'aucune fille et l'Eglise n'a pu contraindre par le feu Giordano Bruno à penser autrement. Aucun collectionneur ne peut acheter avec de l'argent le chemin douloureux de Van Gogh, dont les traces se paient si cher aujourd'hui. Celui qui se saisit du vestige comme d'un trésor ou le recopie servilement encourt une sanction immanente : il est privé de la joie créatrice qui n'éclôt que sur les pentes d'une ascension souvent pénible. Il ne savoure que le petit plaisir craintif et frustrant du cleptomane. Et s'il perçoit un jour l'appel à progresser vers plus d'humanité, il entend sa propre conscience dévaluer son rapt.

C'est peut-être dans l'art conceptuel, qui privilégie l'idée au détriment de la trace, qu'apparaît le mieux la priorité du chemin. Au faire l'artiste ajoute du discours au point que parfois l'œuvre elle-même devient un accessoire, dont il conserve tout juste une photographie. Comme à la genèse du monde, la parole illumine et ordonne le chaos illisible. Grâce à la verbalisation ou au discours écrit, l'objet insolite dans l'exposition brille pour le visiteur d'une nouvelle clarté. Ce dernier déplace son regard de la chose exposée, qu'il trouve impénétrable dans le cadre où il la découvre, jusqu'au phénomène mis en lumière ou jusqu'à la personne de l'artiste. Les vestiges, étranges et trop pauvres, ne sauront rien dire par eux-mêmes au passant non accompagné.

Manifestations d'artistes

Des artistes individuels ou des groupes d'artistes agissent parfois sous l'emprise de poussées prophétiques. Des créateurs, dans le champ de leur art, semblent accuser, au sens du trait grossi et au sens judiciaire, quelque travers de la société ou tentent de réveiller celle-ci, par des coups de poing salutaires, de son habitude "rétinienne" face aux œuvres. Ces "manifestations" semblent tenir à la fois de la recherche et de l'engagement. Le surréalisme affectionnait les coups de pied dans la fourmilière. On n'a pas fini de gloser sur les ready-made de Duchamp. Il a installé dans des expositions des objets ordinaires qu'il s'est contenté de signer : une pelle à neige, un urinoir renversé devenu fontaine, une roue de bicyclette posée fourche en bas sur un tabouret, un égouttoir à bouteilles ...

Comment regarder l'œuvre, lorsqu'un artiste expose un os dans un sac en plastique, quand un autre a collé une boîte d'allumettes sur un morceau de toile de jute et qu'il a accroché le "tableau" au mur d'un salon d'art moderne ? Lorsqu'un troisième sort d'une poubelle trois jouets cassés, les dispose sur une planche et intitule sur le tout Sculpture 5 ? Lorsque Joseph Beuys aligne sur un plancher un siège et divers débris qui semblent provenir d'une démolition et nomme cet assemblage Dernier espace ? Le regardant est bousculé et contraint, sinon de trouver un sens, de réagir, voire même de réprimer une réaction spontanée et incongrue, comme celle d'utiliser l'urinoir de Duchamp. Mais ce viol de la chose exposée a été accompli et défendu au tribunal comme une intervention d'ordre artistique !

A mes yeux, ces opérations relèvent du happening prophétique et du cri. Exposer ces objets ou ces compositions dans une galerie d'art ou lors d'une biennale est provocateur, comme serait provocatrice, mais éventuellement très évangélique, l'occupation de l'autel d'une cathédrale par un groupe de prostituées, pendant la grand-messe. Qu'un artiste capable de brosser un tableau digne de figurer dans un salon international s'exprime ainsi n'est pas innocent. Il manifeste. Je trouve dans un livre d'art la reproduction d'un panneau noir sur lequel le peintre Ben a écrit à la main en blanc : "Je suis noir et beau". L'ouvrage s'intitule Ben, Sans titre, 1959. Pour moi, le peintre ne traduit pas au moyen de son art le racisme qu'il veut dénoncer. Il fait passer un message ultra-clair. Son panneau est un cri, dont je saisis l'urgence et auquel je consens pour des raisons philosophiques et sociales, mais qui n'appartient pas au champ esthétique. Cette protestation affichée dans une galerie ou dans un musée parmi des tableaux risque d'avoir plus d'effet sur les esprits que le même message tagué par un gamin sur les murs de Grenade. Qu'un artiste l'ait pris en compte à un moment donné de son parcours n'est pas indifférent, tout comme il est loin d'être secondaire que Coluche ait créé des restaurants pour les S.D.F. Mais un Restaurant du cœur n'est pas une œuvre de fantaisiste en tant que tel. C'est l'institution de quelqu'un qui, ayant de la notoriété parce qu'il est un fantaisiste à succès, vient exercer une suppléance - à la façon de l'abbé Pierre - dans une société qui ne parvient pas à organiser le travail, ni à distribuer équitablement les biens qu'elle produit.

Bref, à un certain stade de son évolution créatrice, un artiste a profité du sanctuaire qu'est, pour beaucoup de visiteurs, une galerie, pour y afficher, quelle qu'en soit la manière, un message significatif de son parcours. La vérité de sa vie ou de son ouvrage l'exigeait. Il s'est appuyé sur sa notoriété antécédente, sur son pouvoir d'artiste patenté - à la façon des personnalités sollicitées de signer des pétitions - pour produire cet esclandre aux yeux des amateurs de peinture ou de sculpture. Bravo l'artiste !

Si le créateur s'en tenait là désormais, il ne vivrait pas longtemps de ce type de production, ni au sens financier ni surtout au sens de sa quête artistique. Aucun conseil municipal n'aurait envie de suspendre au clou d'une grande salle de la mairie un panneau de ce type. Aucun marchand ne spécialiserait sa galerie dans des sculptures du même acabit. Aucun acheteur n'installerait de telles pièces dans son séjour. Aucun conservateur ne les offrirait dans son musée à l'admiration du public, sinon, exceptionnellement, comme les traces d'une étape dans une activité productrice d'œuvres incontestables. C'est ainsi que le Centre Pompidou garde comme une sculpture un tas de charbon, qui est l'"œuvre" d'un grand nom.

Le chemin de l'artiste n'est pas aseptisé, il traverse les ruelles de nos laideurs, les marais de nos miasmes et les places de nos fêtes. L'itinéraire de l'individu artiste s'accomplit dans une société en évolution, qui poursuit elle-même sa propre transhumance. Des créateurs montrent parfois au cours de leur trajet des esquisses au destin éphémère, qui appellent au sursaut les témoins de leur quête passionnée. C'est en prophètes qu'ils se comportent. Ainsi Jérémie cassait une cruche en public pour annoncer que la colère de Dieu allait briser un peuple infidèle et Ezéchiel, pour secouer ses concitoyens, mimait leur départ en exil en perçant un mur devant eux et en le traversant avec son balluchon.

Performances et installations

Je n'ai pas voulu retoucher le passage précédent, malgré ma fréquentation assidue de différentes manifestations d'art contemporain dans ma ville et même ailleurs, malgré une meilleure compréhension des démarches et malgré la certitude qu'il se passe là quelque chose d'essentiel pour notre époque. J'ai souvent été émerveillé par les trouvailles des artistes, par l'idée inattendue mise en spectacle et en scène dans des performances, par l'intégration du public, non seulement dans l'appréhension de l'œuvre, mais aussi dans sa réalisation. J'ai découvert des montages audiovisuels astucieux, longuement ouvragés. Il m'est arrivé de chercher à lire de l'écriture en blanc sur fond blanc, j'ai vu des photos qui me semblaient assez banales au premier regard, mais le texte des tracts d'accompagnement ou les discours du guide ne manquaient pas de susciter mon intérêt pour le chemin de l'artiste.

J'ai pris part à une performance auditive, précédée d'une distribution de boules quies au cours de laquelle j'ai eu un instant l'impression d'avoir été pris en otage pour être torturé aux décibels, avant d'entendre, après des textes poétiques quasi inaudibles, quelques borborygmes où dominaient les mots "merde" et "emmerdements". Des universitaires étaient présents, semblant appuyer l'action. Je me sais injuste et je soutiens ce type de recherche, même avec ses extrêmes.

Les conférences que j'ai suivies en 2008-2009 sur l'art de notre temps ont été remarquables et m'ont conforté dans l'idée que la quête artistique se poursuit de mille manières. Bien sûr, il arrive que l'on se demande si l'artiste qui veut tant impliquer le spectateur dans sa démarche n'est pas un travailleur social, délivré de tout projet esthétique, de toute volonté de transmission universelle. Il intègre tellement la dimension temporelle dans sa recherche qu'il semble être préposé à d'éphémères arrêts sur image. Au fond, ne tend-il pas seulement à rendre ses contemporains capables de devenir collectivement artistes dans une part de leur vie ?

Différer pour créer du neuf

L'artiste (et - éventuellement - le groupe dont il fait partie) reflète les angoisses d'une époque devant les massacres et la déshumanisation croissante de la société néo-capitaliste ou collectiviste. Par son œuvre durable ou par des manifestations sporadiques, il arrive qu'il préfigure des réponses au mal de vivre. Son agression symbolique peut préserver de la folie la communauté opprimée. Souvent l'artiste créateur précède les grandes mutations du monde et au minimum il les accompagne. Si nous considérons l'art dans son évolution, l'histoire nous montre un processus exploratoire de formes sans cesse nouvelles, jusqu'à aboutir chez certains à la négation de l'art.

Commençons par une évidence : l'artisan qui reproduit des formes déjà connues n'est pas un créateur. La reproduction des œuvres du passé est pratiquée et même recommandée sur le plan de la connaissance historique et de l'acquisition des techniques, mais elle ne peut être qu'un exercice préparatoire à l'invention personnelle. En art, il ne s'agit pas de jouer à l'artisan consciencieux qui refait, fût-ce avec une perfection qui dépasse celle de l'époque originaire, un meuble Louis XV. S'inscrire dans l'Impressionnisme aujourd'hui, c'est archaïser, c'est négliger le chemin accompli depuis les Impressionnistes, c'est renoncer à inventer. Ce n'est pas forcément produire des œuvres de mauvais goût. A la limite, l'œuvre d'un peintre actuel qui se voudrait impressionniste pourrait l'emporter en finesse sur toutes les œuvres des Monet, Renoir, Sisley ... Mais le Généralife, peint selon cette manière, n'ajouterait rien aux collections existantes.

Je lisais un jour dans mon hebdomadaire ou dans une encyclopédie qu'un ordinateur, avec un bon programme, pourrait écrire quatre cents pages sur le thème : "une bourgeoise de province s'ennuie auprès de son mari." Le résultat de cette combinatoire ne vaudrait pas Madame Bovary, mais dépasserait beaucoup de romans inférieurs, actuellement en circulation, et l'ouvrage trouverait des lecteurs. L'auteur de l'article se plaignait de la disparition progressive de la littérature, dévorée par ses métastases. Il fustigeait la prolifération anarchique de la sous-littérature ! Il est vrai que certains romanciers semblent rouler sur des rails et que de nombreux autres se lèvent pour suivre des ornières creusées depuis des générations. Cette production, assimilable à celle de la planche à billets, maintient le mental des auteurs en bonne santé et leurs ouvrages peuvent être initiatiques pour des lecteurs qui négligent les classiques. Comment ne pas comprendre qu'un écrivain, qui avait quelque chose à dire à vingt-cinq ans et qui a été distingué par un prix, soit entré dans la carrière et sorte des livres régulièrement comme le boulanger défourne des pains pour gagner sa vie ? Il peut en outre devenir un grand professionnel et finir à l'Académie. J'entendais pourtant Pierre Michon exprimer sa gêne, quatorze ans après l'écriture du seul livre qu'il estime avoir écrit en état de grâce, Vies minuscules. Il n'est pas sûr qu'il puisse revivre ce grand moment et s'il écrit encore, c'est qu'il ne sait rien faire d'autre et que, peut-être, le miracle qui a eu lieu une fois pourrait se reproduire. Tous les filons de l'invention n'ont pas la même longueur ou bien quelques auteurs seulement ont assez d'indépendance financière et d'esprit pour avouer qu'ils n'ont rien à ajouter. Prenons enfin l'exemple de Philippe Sollers. Avec Paradis, dont un volume a été édité au Seuil et l'autre chez Gallimard, il avait atteint - me semble-t-il - un sommet dans sa quête d'une écriture nouvelle. En passant chez Gallimard, dont le propre est d'assagir les écrivains subtilisés aux autres écuries comme la plaine transforme les torrents en fleuves tranquilles, il apparaît surtout comme un auteur libertin extrêmement cultivé et doué. Invente-t-il encore ? Sans doute, mais il n'y a plus qu'un cercle d'initiés pour en juger.

Quant au lecteur, c'est à lui de savoir s'il a envie de repasser par les sentiers qu'il a déjà longtemps battus et sur lesquels rien ne le déstabilise plus. Certains romans sont des flacons de transfusion pour les jours sombres, mais en les jetant, vous regrettez de vous être laissé brancher encore. Ou bien, vous avez quand même été captivé par l'un ou l'autre aspect de l'œuvre, le style, la couleur locale, le rythme respiratoire insufflé par la ponctuation. Un jour, vous pouvez aussi préférer de construire votre propre réflexion d'une part et d'assembler quelques mots pour esquisser un poème d'autre part. A chaque amateur son chemin.

L'artiste créateur, lui, parvient à différer toujours par rapport à ses prédécesseurs et à ses contemporains. Il oscille entre la subversion et son intégration sociale. Il fuit, il est rattrapé. C'est un prisonnier en continuelle tentative d'évasion. Il prend ses distances à l'égard de la tradition, des puissances d'argent, des hiérarchies, des honneurs, des formes établies, des genres littéraires admis. D'une manière ou de l'autre, il tente d'être ailleurs. Des artistes chercheurs, dans une branche spécifique, comme par exemple la peinture de tableaux, créent de l'inédit. En traçant des figures originales et en utilisant des matières colorées aux grains inattendus, ils produisent, sur une surface, une organisation jamais aperçue. Le cubisme marque une rupture très nette sur ce plan : on peut chercher des antécédents et peut-être trouver des annonces du cubisme à différentes époques, mais on n'avait vraiment jamais peint comme les cubistes. A l'heure du cyberart et d'un "art total", il y a encore des peintres qui cherchent des voies nouvelles sur leur toile à deux dimensions et qui s'y tiennent. Quelle invention en peinture ? Quelle nouveauté réelle en littérature ? Qu'est-ce qui se passe au cinéma ? Telles sont mes questions. Qu'un peintre qui ne trouve plus rien en peinture devienne musicien ne me dérange pas, s'il fait de l'inédit en musique. Mais en peinture, je chercherai celui qui me montrera un sentier inexploré. Les témoins ne sauront qu'à la fin de l'histoire si, au début du troisième millénaire, tout a déjà été essayé, si la saturation est déjà absolue, comme d'aucuns le prétendent.

Car il s'agit de créer. Prélever des éléments du passé, les découper et les recomposer pour se projeter dans l'avenir. Oui à la mémoire, mais pour créer de l'inédit. Les créateurs ont toujours un temps d'avance et sont ailleurs. Le créateur souffle comme un grand vent sur les habitudes et le convenu. Du chaos revenu, il fait sortir une forme nouvelle. A Ronchamp, Le Corbusier a élevé une chapelle complètement insolite.

S'agirait-il de faire de l'inédit pour étonner simplement, par un culte de l'originalité à tout prix ? Non, car il ne suffit pas de différer, mais il faut encore offrir son œuvre au public pour entrer en dialogue avec lui. L'œuvre d'art tend à l'universel. Il faut que ce critère, être autre, s'accorde avec un autre critère, celui de la transmissibilité et de la durabilité de la trouvaille.

Pourtant, n'est-il pas question de plus en plus de la mort de l'art ? Des artistes de notre temps jouent à mettre en scène - parfois de manière très ludique - la disparition des œuvres ou même de l'artiste, l'effacement de l'art, la fin du tableau. Yves Klein, par exemple, a montré des murs nus. A Anvers, au moment d'un vernissage, au lieu d'accrocher un tableau à l'endroit qui lui avait été réservé, ce grand magicien du bleu a cité Bachelard : "D'abord il n'y a "rien", ensuite il y a un "rien" profond, puis une profondeur bleue !" Evénements, techniques, matériaux, formes, tout bouge, comme le globe qui paraît menacé par la puissance de l'homme. Le milieu et les œuvres explosent comme d'éphémères feux d'artifice. Ne restent plus que les reliefs des orgies.

Il serait bien étonnant, cependant, que dans les siècles à venir, des créateurs ne se lèvent pas pour exprimer encore quelque chose de leur temps dans les diverses dimensions et avec des techniques anciennes et nouvelles. La mise en scène de la fin du monde dans l'art ne me paraît que la théâtralisation de la fin d'un monde, de l'épuisement d'une génération. N'a-t-on pas eu tort de prendre les paroles de Jésus sur la fin d'un monde comme une prophétie de la fin du monde ? Je ne vois pas l'art mourir avant l'humanité. L'art n'est pas une religion qui sauve l'humanité de la mort. Il n'est que l'art de l'humanité en marche. Les vivants du globe terrestre seront amenés à consentir à leur mort inéluctable, mais en attendant... ils jouent avec la beauté des flammes de l'inextinguible incendie qui consume l'univers.

Par contre, si l'art ne meurt pas ou s'il ressuscite sans cesse après d'innombrables petites morts, comme les saisons, un changement considérable du statut de l'artiste risque de se produire, parce que l'art pourrait devenir l'une des nobles fins capables de déchaîner encore des passions. Dans une société qui libère de plus en plus de loisir, le temps de la création peut s'accroître. L'invention culturelle ne va-t-elle pas devenir la seule solution contre l'ennui de vivre ? Prenons un exemple. L'accession du peuple à la culture des dominants fait que beaucoup de gens se jettent dans l'écriture pour ressaisir leur passé individuel et collectif. Il n'émane pas forcément de ce travail de mémoire une grande littérature, mais des textes, facilement mis en forme avec les techniques numériques. Ces écrits circulent, coûtent un peu d'argent et rognent des heures de lecture au temps jadis consacré à l'appropriation des œuvres classiques. Les nouveaux scripteurs et plasticiens ne seront pas tous de grands écrivains ou des artistes dignes de figurer au Louvre, mais tous risquent de vouer à l'art comme à l'écriture de plus en plus d'attention.

Des courants se dessineront, des artistes de grand talent, qui deviendront de vraies références, émergeront. Mais chacun cherchera des lieux de reconnaissance. Des gens riches de potentialités, à qui la vie ne donnait jusque-là aucun moyen de s'exprimer, vont profiter d'une sorte de démocratisation de l'activité artistique. De même que le prêtre, le philosophe et le roi sont descendus de leur estrade, de même l'artiste de cour risque de connaître une désacralisation.

Des amis ne cessent de me répondre que ces activités ne toucheront jamais qu'un petit nombre. Alors que deviendront les autres ? Resteront-ils sur les places à jouer aux boules et à tricoter la réputation de leurs voisins ? Les splendeurs de l'Alhambra me font penser qu'il y a mieux à faire.

Les traces de l'itinéraire

Je trouve dans l'histoire de Grenade une interrogation que je ne saurais taire. Zoraya, une jolie chrétienne, fit tourner la tête d'un roi maure. Aïcha, l'épouse légitime du maître de l'Alhambra, tira vengeance de sa concurrente. Elle réussit à installer son propre fils Boabdil à la place de son père. Les jalousies enflammèrent la haute société. La puissante famille des Abencérages fut soupçonnée d'être vendue aux chrétiens. Accusés de vouloir renverser Boabdil, les Abencérages dont nous connaissons les malheurs par Chateaubriand, subirent dans le plus beau des palais, l'ignoble massacre que l'on sait. Nul n'ignore non plus l'humiliation de Boabdil qui dut quitter les lieux conquis par les Rois Catholiques. Quand il se retourna sur l'Alhambra à jamais perdu, "Pleure comme une femme ce que tu n'as su garder comme un homme" fut la réplique de sa mère à sa tristesse. Chaque touriste peut réfléchir à loisir sur la volonté de puissance de Charles Quint. L'empereur tint à inscrire ici son propre palais, une très belle rotonde, dans un carré, heureusement sans trop entamer les édifices arabes. Comme nous l'avons vu dans la lettre de Cordoue, il est impossible de séparer l'art de la richesse, de la puissance, des intrigues politiques, du sang versé.

Pourtant, n'y a-t-il pas un instant où il faut oublier les querelles de palais, les crimes, les voix de la domination, le racisme, les guerres, la faim dans le monde, pour admirer l'œuvre, séparée de l'histoire par de provisoires parenthèses ? Faut-il refuser de s'émerveiller devant les châteaux sous prétexte que, s'ils furent édifiés grâce à l'intelligence des architectes, ce fut souvent aussi avec la sueur des manants ?

Il est un temps où vous négligez 1492, la victoire chrétienne sur l'islam, l'expulsion des juifs, les conséquences horribles des conquêtes du Nouveau Monde. Vous vous laissez aller, un instant seulement, à admirer sans réticence Alhambra, Albaicin, tombeaux royaux catholiques et cathédrale Renaissance. Et la richissime sacristie de la Chartreuse, malgré l'idéal de pauvreté monastique. Avant de vous remettre bien vite à rêver de constructions sociales et morales aussi harmonieuses que les cours princières.

Finalement, une fois l'artiste sorti de la scène et la génération qui a vu naître les chefs-d'œuvre éteinte, des traces demeurent dans le patrimoine de l'humanité. Des critères de conservation sont retenus. Récupération ou pas, Ben est entré au musée. Les musées, tentaculaires, font des métastases, disent certains critiques. En tout cas, l'étude et le commentaire se développent indéfiniment. Les cours des Beaux-Arts, des conférences sur l'histoire de l'art, des émissions sur l'art, des anecdotes sur des expositions, l'actualité télévisée consignent et transmettent un immense dossier sur les œuvres mémorables. A la recherche de quelle valeur ? Que cela paraisse rétrograde ou pas, pour un individu sans qualité il est un terme qu'il va bien falloir introduire, finalement, c'est celui de "beauté".

Dans les perspectives d'une philosophie qui se construit non pas à partir d'idées toutes faites déposées dans l'âme et à contempler, mais sur l'éveil progressif du cerveau humain à la conscience, l'artiste ne dévoile pas une beauté canonique, éternelle, dont l'étalon serait déposé au ciel ou même dans les profondeurs sulfureuses d'un chaudron de Delphes. La beauté qui parle aux êtres humains, comme les outils de toutes les techniques de notre espèce, est forgée au cours des siècles. Ce qui compte, c'est moins l'inspiration d'une muse, envoyée par les dieux, que la production laborieuse de l'artiste émanant de son désir. La beauté monte de la terre, comme la moisson, lorsque les premières encoches gratuites apparaissent sur une jarre d'usage. L'artiste, agité par la fièvre créatrice, infuse avec ses doigts à l'argile terrestre des formes spécifiquement humaines, toujours plus raffinées, avant le coucher du soleil sur le monde.

La création opère le passage du chaos à une certaine harmonie, dont l'humanité est légitimement satisfaite pour un temps. A des équilibres où souplesse et ordonnance se marient, comme dans les corps bien articulés d'un couple de danseurs. La mesure de l'art paraît être l'homme individuel, dans sa corporalité vivante, l'homme collectif en ses excès et en ses accords pléniers, l'homme limité, dans son histoire et son cadre cosmique, par les seules capacités de ses rêves.

Les historiens savent raconter les angoisses individuelles, les souffrances populaires et les événements tragiques. Mais le jour où un peintre expose devant ses contemporains une toile qu'il couvre de la peine des hommes, j'attends qu'il fasse transparaître d'une manière ou de l'autre, sous un angle ou un autre, une lumière que le commun des mortels ne sait pas allumer. L'artiste est seul à posséder la vision, la synthèse sublime et la technique qui lui permettent de transfigurer la violence d'un combat, l'inquiétude devant la mort, la misère d'un drogué, la désolation d'un village bosniaque après le passage d'une horde. L'interprétation proposée ravit une génération enclose sur elle-même et la stimule à dépasser le fatalisme, à s'ouvrir sur le sublime, pour une communion hors du temps, dans une protestation que l'on n'avait pas encore atteinte ou formulée. Dans la dignité. Loin de tout plaisir déjà éprouvé. Devant une phosphorescence inimaginée.

Ce qui importe, c'est que l'œuvre, par l'un ou l'autre aspect d'elle-même, exprime quelque chose que la simple photographie d'un reporter objectif ou le discours d'un politique ne sauraient rendre. Ainsi Goya a traduit de manière poignante la Fusillade du 3 mai 1808. Un groupe résigné est promis à la mort, tandis que deux exécutés gisent déjà par terre. Au centre, seule la prochaine victime se dresse en chemise blanche et lumineuse, les bras levés, face à un peloton d'exécution sans visages et dont la position rigide est réglée par l'horizontalité des fusils. De même Francis Bacon sait traduire le tragique des corps désarticulés et de la vie qui semble s'épancher dans la cuvette des toilettes, par l'équilibre de la composition, la force du trait et la douceur des couleurs. Sur le pitoyable état des chairs frémissent les flammeroles de la conscience humaine. Et c'est cela qui reste quand l'artiste est parti, quand l'événement est embaumé, quand les plaies sont cicatrisées. Quand le dernier Abencérage a été enseveli.

Dans l'art contemporain, la question des traces se pose différemment. Boltanski, dans l'article déjà évoqué, avoue : "En Occident, nous sommes très attachés à la conservation des objets. En Afrique, je pense qu'il est plus important de savoir fabriquer un masque que de le conserver. Or une grande partie des choses que je fais aujourd'hui sont jetées après l'exposition. Mon travail, de plus en plus, ce sont des règles, des descriptions. Comme une partition musicale. L'œuvre n'est pas dans l'objet." Cet art jetable, n'est-ce pas une concession à la société de consommation tant décriée par beaucoup d'artistes ? Je l'ai professé, je suis plus attaché à la démarche qu'au résultat. Cela veut dire que toute personne qui fait un chemin dans l'art, même s'il ne reste rien de son ouvrage, s'est réalisée en opérant. Il n'empêche : si d'innombrables écrits, partitions de chansons, tableaux, sculptures, films et œuvres variées doivent rejoindre inévitablement les oubliettes, il est capital que les œuvres de Shakespeare, Mozart, Bach, Rembrandt et de tant d'autres soient disponibles le plus longtemps possible pour l'émotion, la contemplation et l'encouragement à se dépasser. Dans ce qui reste, en général, le coup de génie ne suffit pas. Toute œuvre qui suppose un travail soutenu, mais dissimulé au bénéficiaire comme les échafaudages démontés au dernier moment, montre sans doute le chemin.

Le témoin devant l'œuvre

Comment ne pas évoquer ici Frederico Garcia Lorca ? Il naquit en l899 à Fuente Vaqueros, à vingt kilomètres de Grenade, où il étudia les lettres et le droit. Après son voyage en Castille, pendant un séjour à Madrid, il fréquenta Dali et Buñuel, puis il passa aux U.S.A. en 1930. Une fois rentré, il dirigea une troupe universitaire ambulante en Espagne. Tous les ans il aimait revenir à Grenade. C'est là qu'en 1936 la garde franquiste l'arrêta pour le fusiller le 19 août, à Viznar. J'ai recopié cette appréciation dans le Dictionnaire (Larousse) des littératures : "Son œuvre tumultueuse, qui exprime l'angoisse de l'homme moderne à travers les rythmes et la problématique d'une époque déjà lointaine, retrouve aujourd'hui une actualité qui n'est plus seulement d'ordre idéologique ou politique." C'est bien cela. L'écrivain peut être corrosif pour un certain ordre. L'œuvre ne reste pas innocente et belle à travers les siècles sans porter les stigmates de son époque. Pourtant sa beauté singulière peut passer d'une génération à l'autre.

Mais que recherche donc l'amateur de nouveautés artistiques ? La réception de l'œuvre s'opère par les visites à l'atelier, à la galerie, à l'exposition, au musée, par l'examen d'ouvrages spécialisés, par l'attention aux messages des médias, par les achats et la mise en valeur des œuvres à la maison, par la participation aux divers spectacles qui les mettent en scène.

Certains lieux déconcertent. Au moment des vernissages, les tableaux ou les sculptures sont partiellement inaccessibles. Les discours, la séance des petits fours et du champagne, les salutations d'usage dans le brouhaha des retrouvailles ne favorisent pas l'approche d'une œuvre qui paraît un prétexte à mondanités. Pourtant les objets sont là. Il y a toujours exposition d'un représenté que l'on vient au moins entrevoir, même quand on se méfie du cadre trop prégnant d'une exposition, même quand il y a un esclandre, un spectacle imprévu, même si le visiteur, par une astuce de l'exposant - voir Bernard Bazile - est soudain contraint à se dévoiler, par exemple devant un spectacle plus ou moins érotique.

Où que l'on se rende, il y a quelque chose à voir, par exemple les pièces de cet appartement presque vide, où Le Gac et Boltanski avaient convoqué par paquet postal, contenant une adresse et une clé, une quarantaine de personnes, en mars 1970. Plus couramment les galeries et les boutiques présentent des œuvres pour les commercialiser. Le musée, par l'acquisition même, confère une consécration. Les mairies, les cafés, les places, les jardins, les déserts, de vastes paysages pendant quelques jours, les salons ou les bureaux d'organismes publics acheteurs et d'entreprises mécènes, les espaces individuels où les œuvres manifestent les désirs, les parcours, les relations, la sensibilité, le goût, l'identité de leurs propriétaires et enfin le coffre, où l'amateur de placements cache ses trésors, exposent ou conservent des objets bien concrets qui figurent quelque chose du regard des créateurs sur le monde, sur la société ou sur les événements. Devant ce montré, qu'il ait accès ou non aux invectives, aux paroles autorisées, au happening qui accompagnent parfois le vernissage, le témoin aussi fait son chemin.

Sa première approche est spontanée. Son désir peut se lover dans l'identification jubilatoire. L'inévitable narcissisme, la reconnaissance sociale et les sentiments d'appartenance personnelle à un groupe ou à une tendance se font jour. La perplexité ou le refus spontané d'entrer dans le jeu imaginé par l'artiste peuvent tout autant se donner libre cours.

Puis sonne l'heure de l'approche critique. L'amateur avisé peut s'adonner à de longues recherches sur les sources historiques de l'œuvre et sa situation dans l'évolution de la discipline considérée. Les traits psychologiques de la pièce exposée, par exemple les indices de régression, de stagnation ou d'agression peuvent être décelés. La séquence narrative est mise à plat quand elle se donne à voir objectivement, soit dans le tableau lui- même, fût-ce sous la forme d'un instantané dont le contexte récitatif est imaginable, soit dans la fabrication de l'œuvre comme dans certaines réduplications de motifs. Faire la liste des oppositions paradigmatiques privilégiées par le créateur est très instructif pour celui qui a la patience de les discerner. Ces contrastes peuvent être relevés entre les différents éléments de l'œuvre (par exemple entre les traits, entre les volumes et entre les couleurs), mais aussi entre l'œuvre et le cadre où elle est exposée. Entre l'œuvre et le refus lisible de tout encadrement. Entre le châssis qui est la chose présentée et le vide voulu du dedans du cadre. Entre l'œuvre et les espaces non codifiés qui la reçoivent comme dans le land art, entre l'œuvre et la rue, entre le décor conservé et l'empaquetage éphémère, comme chez Christo. De surcroît, la position de l'œuvre peut être examinée dans le milieu social du moment de la création et de l'exposition.

L'affaire du goût

De même qu'une réflexion sur l'art ne peut éviter de proposer une certaine conception de la beauté, elle ne peut davantage se dispenser d'envisager la question du goût. Selon le Robert, au sens figuré, c'est "l'aptitude à sentir, à discerner les beautés et les défauts d'une œuvre d'art, d'une production de l'esprit." Pour Lalande, le bon goût est la "faculté de juger intuitivement et sûrement des valeurs esthétiques, en particulier dans ce qu'elles ont de correct ou de délicat." Le dictionnaire nous renvoie à la beauté. Je sais bien que le bon goût et le mauvais goût sont parfois appréciés en fonction de critères extérieurs. Le mauvais goût, c'est le goût de l'autre, le goût du voisin ou de l'ennemi. C'est l'étranger qui adore le kitsch !

Pour mon ami Pierre, le mauvais goût est une faute de logique dans le développement d'une recherche esthétique qui a posé ses bases. Plus la logique est simple, plus le mauvais goût peut être évité. Il me renvoie aux tendances minimalistes (Malevitch, Mondrian, Rothko, Newman, Robert Morris). On évite le mauvais goût par la sobriété, l'épuration, la tension vers le vide, à l'instar d'une démarche de type zen. Le mauvais goût, c'est l'art réduit à l'illustration d'un cliché.

Pour mon compte, j'aurais envie de reconnaître comme critère du bon goût, à une étape donnée de l'évolution de l'espèce, une progression dans ce qui est spécifiquement humain, dans ce que les générations aimeront inscrire dans leur patrimoine. L'humain est fait de chair, de sentiments et d'intelligence rationnelle. Sans faire montre de pédanterie technique, il est commode de distinguer dans le système nerveux humain trois réseaux différents. Le premier gère les fonctions élémentaires qui doivent répondre à la faim, à la soif, à la sécurité et à la reproduction. Le deuxième réseau, qui est commun aux mammifères, est le siège des sentiments. Le troisième réseau, propre à l'humanité, organise les opérations rationnelles. Dans l'homme, ni ange ni bête, ces trois réseaux sont articulés. Chacun lui est indispensable, mais c'est le troisième niveau qui le caractérise et fédère les opérations des deux autres.

En conséquence, une œuvre prétendue d'art qui n'exprimerait guère que l'aspect élémentaire et charnel comme certaines séquences de films érotiques, me paraîtrait de mauvais goût. A l'inverse, dans les chansons coquines de Brassens, grâce à l'alchimie des mots, l'esprit trouve bien plus son compte que la chair. De même, à la fin de mes études secondaires, mes maîtres m'avaient appris à juger de mauvais goût les statues d'un certain Frère Marie-Bernard, car en faisant penser à la fois au sucre et au saindoux, ses sculptures appelaient au léchage sentimental et trahissaient une mystique molle. Pour qu'il y ait bon goût, il faut que les réalités charnelles et celles du sentiment soient assumées par ce qui est propre à l'homme, l'idée, la raison, l'équilibre intellectuel. Les œuvres de goût assument, sans les réduire, la chair et les sentiments dans la lueur de l'intelligence proprement humaine.

A l'inverse, certaines constructions purement cérébrales n'intègrent pas la chair et les passions humaines. Je me demande à quelle traversée des générations, en dehors de l'histoire de l'art, peut prétendre l'œuvre de Bernar Venet, Parabole de la fonction y = 2x2 + 3x - 2. Elle peut encore faire système au milieu d'œuvres différentes ... comme une chaussure à l'étal du boucher.

Seule la philosophie

J'ai envie, pour conclure ces réflexions d'un amateur sur la création artistique, d'en appeler à la philosophie. C'est seulement en fonction d'un regard global sur l'existence humaine qu'il est possible d'assigner une place à l'esthétique dans la vie et de comprendre la fonction de l'artiste dans la société. En sachant que ce dernier se révoltera toujours, à juste titre, contre un tel encadrement !

Les manières de penser le monde et le destin de l'homme sont diverses et ne parviennent pas à se concilier. Non point par obsession du doute systématique, mais par la prudence que me recommande la faiblesse de mes moyens, en face des questions finales je me reconnais en situation d'inconnaissance. En conséquence, il m'apparaît qu'il peut y avoir plusieurs manières différentes, voire opposées, de comprendre le rôle de l'art dans la vie humaine. Un artiste qui théorise sa pratique avoue, consciemment ou non, les tendances philosophiques au travail dans sa quête. C'est de manières bien différentes qu'à la lumière de Marx, de Freud, de Maritain ou de Camus un tableau peut être regardé et que le comportement subversif d'un artiste peut être accueilli. L'approche de la libération humaine et des moyens pour l'opérer reçoit des solutions divergentes dans ces différentes pensées. Des thèmes comme le retour à la nature, le refus de l'histoire, le populisme et le spontanéisme ne peuvent être finalement appréciés qu'en les référant à une pensée plus globale, qui, d'ailleurs, n'a aucunement les moyens d'être totalisante, mais peut faire l'objet de préférences.

Etant donné les positions que j'ai adoptées dans mes chapitres sur le plan philosophique, je ne suis pas du tout décidé à faire de l'art une puissance religieuse capable d'aspirer les potentialités de croyance en germe dans notre espèce. Pour moi, l'art n'est qu'une fructification humaine. A aucun artefact je ne reconnais de pouvoir absolu. Il se peut que les religions fassent faillite à cause de leur dogmatisme, je ne suis pas disposé à chercher dans les épiphanies d'objets esthétiques l'ersatz des cultes obsolescents. La chapelle Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp, conçue pour le culte catholique à la Vierge, n'y sera sans doute pas livrée pour tout le temps qu'elle tiendra au sommet de la colline. Cette œuvre d'art s'ouvrira sans doute à toutes sortes de manifestations imprévisibles. L'important sera que ceux qui y entreront en ressortent éveillés à faire éclore la fine fleur de leur humanité.

Tout n'est pas art. Tout objet produit par l'intelligence et les mains humaines n'est pas par quelque côté attrayant. Le globe terrestre n'est pas un musée. C'est la prudence en matière de philosophie qui m'interdit de croire que toute la vie peut devenir art. Par contre, des parcelles de chaque existence peuvent être transfigurées en réalités esthétiques.

Avant de quitter Grenade, j'ai flâné une dernière fois dans le quartier de l'Albaicin, avec l'Alhambra sous les yeux. Vienne le temps où les chefs-d'œuvre issus des rêves les plus inouïs des hommes seront exécutés, comme la création divine, à partir de presque rien. Plus ne sera nécessaire de les défendre au prix du sang versé. 

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