DEUXIÈME PARTIE

L'AVEU D'INCONNAISSANCE

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Cette partie propose une brève critique de la connaissance de l'homme ordinaire concernant quelques problèmes qui paraissent sérieux pour l'orientation de la vie.

Personne n'est seul. Qui peut éclairer l'individu lancé dans l'existence ? Où qu'il émerge, le nouveau reçoit d'abord un prêt-à-porter de réponses. Devenu adulte, il peut discerner, trier, se mettre à son compte. Quelles peuvent être ses certitudes ?

La navigation de chacun est unique et c'est avec son expérience de marin qu'il toise les flots. De son itinéraire singulier, assujetti à son capital génétique et à l'environnement de sa formation, dépendent ses supputations sur la vie et se dégagent les axiomes de l'âge mûr.

Vaille que vaille, chaque citoyen réfléchit sur son parcours. Comment se fabrique dans un sujet un système de références ? Par la confrontation de son expérience et des modèles provisoires disponibles sur le marché culturel. C'est ainsi que personnellement, le comportement humain, tel que je l'observe, je l'encadre sans beaucoup me forcer dans les grilles proposées par tel savant biologiste, dans les modèles de tel psychanalyste, dans la pensée de tel philosophe de l'antiquité ou des temps modernes, dans les adages de tel sage moraliste. Mon éducation ne m'avait susurré aucune inclination particulière pour ces gens-là, mais il m'est un jour apparu qu'ils formalisaient mieux que moi et - à mon avis - mieux que les maîtres de ma propre tradition les conclusions auxquelles j'étais progressivement parvenu par moi-même. Mon expérience rejoint ainsi celle d'autres hommes qui ne sont pas tous issus de la même matrice culturelle que moi. Des navigateurs, après avoir bourlingué isolément sous des pavillons différents, se liguent parfois pour fomenter dans les bars des vieux ports des révolutions contre leurs héritages.

Dans cette deuxième partie, je me concentre d'abord sur mes moyens de connaissance, puis je dresse un bilan de mes conclusions sur quelques questions difficiles. Quelles sont les ressources du savoir pour l'homme sans qualité : je réfléchis sur la connaissance du quotidien qui comporte une confiance raisonnée ; sur la science dont le vrai domaine est le comment ; sur la philosophie, dont le champ est le sens final, mais qui n'est pas à la portée du commun et qui comporte trop de contradictions. Plutôt qu'au doute systématique, je renverrais volontiers à la vertu de prudence. J'interroge alors l'apport des révélations et de la croyance.

La quête d'un bilan sur des questions vitales et ardues me conduit à me demander si l'humain transcende par son esprit les autres êtres du monde connu et s'il dispose d'un authentique libre arbitre. Et le mal que j'ai déjà surpris, dans ma première partie, à l'œuvre dans le monde : d'où vient-t-il, comment s'explique-t-il ? J'en arrive à m'inquiéter pour mon propre compte sur l'issue de notre aventure commune et à évaluer les oracles. Dès lors, que puis-je affirmer des relations des êtres finis à la source de toute existence ? Pour conclure cette partie, je dois avouer mon inconnaissance sur l'essentiel. A la portée de l'homme sans qualité, je ne vois qu'un savoir bricolé et incertain. C'est ainsi que je débouche dans un agnosticisme pratique.

 

1. LES MOYENS DU SAVOIR CHEZ L'HOMME SANS QUALITÉ

La vie humaine est souvent comparée à une navigation. De l'esplanade de Notre-Dame de la Garde, j'ai quelquefois observé les voiliers qui sortaient du Vieux Port, en attendant de m'embarquer sur un navire pour le Moyen-Orient. De ce souvenir m'est venue l'idée de dresser l'inventaire des instruments de mon bord. J'ai voulu m'enquérir de leur fiabilité avant mes derniers milles sur la planète bleue.

Des outils pour naviguer

Les bateaux que je vois entrer dans un bassin ou le quitter m'invitent à penser aux détails de la traversée. Leur route au service des passagers et des clients du fret dépend de la destination finale, des îles dressées comme des murs, des détroits, des escales. L'annuaire des marées océaniques est consulté. La carte des écueils et des courants qui peuvent contrarier ou accélérer la progression est déployée au moment opportun. La force du vent est prise en compte.

Je reste admiratif devant ces trois découvertes qui se sont confortées : l'astrolabe inventé par Hipparque, au IIe siècle avant J.-C., et dont est dérivé le sextant ; la boussole qui semble avoir été utilisée par les Chinois dès le début de notre ère ; le chronomètre maritime qui permit aux Anglais de s'assurer la maîtrise des mers à partir de 1730. Actuellement, grâce aux satellites, la navigation aux instruments renseigne les marins avec précision sur la latitude atteinte et les longitudes parcourues. L'émerveillement s'est dissipé.

Si, comme je le ressens, l'existence humaine ressemble à un périple, nous sommes, nous les matelots, fort loin de nous situer et de nous diriger avec des instruments aussi fiables que les pilotes des navires. Nos connaissances se sont considérablement accrues depuis la Renaissance et en particulier pendant les XIXe et XXe siècles. Ce ne sont pas les certitudes acquises - c'est bien la terre qui tourne autour du soleil et non l'inverse - qui m'indisposent, même si la science apporte avec la jouissance du savoir un cortège d'applications ambiguës. Ce qui tourmente ma réflexion, c'est l'immense océan mouvant des opinions. Comment faire le point dans la brume de l'incertitude qui s'en élève ?

Notre appareil cognitif a été scruté avec attention par les philosophes de tous les temps. Les travaux actuels sur le fonctionnement du cerveau fourniront quelques résultats indéniables qui obligeront les penseurs à ajuster leur critériologie aux découvertes neurologiques. Pour ma part, j'éprouve le besoin de clarifier quelques-uns des aspects de la connaissance qui nous guide pour la vie ordinaire.

Moins bien doté que l'officier de quart devant ses cartes et ses cadrans, l'être humain, quand il cherche à faire le point, même et surtout sur l'essentiel, ne parvient souvent qu'à émettre des conjectures. En de nombreux domaines, le sujet connaissant est contraint de fonder son jugement sur des probabilités, car il ne peut évacuer toute erreur des propositions qu'il reçoit ou qu'il formule. Chaque fois qu'il prête à son assertion l'appui de sa volonté, de son désir et de ses sentiments, son adhésion relève de la croyance. Pour sa part, la croyance religieuse est un assentiment arc-bouté à des motifs de crédibilité. Ces derniers ne constituent pas des preuves irréfutables. Indices ou signes, ils suffisent à tel sujet ou à tel groupe particulier pour se faire une conviction intime.

Le savoir ordinaire

Après avoir exercé sa prudence plutôt que son doute, dans l'incapacité existentielle où il se trouve de tout vérifier, le citoyen, à vrai dire plus mousse que matelot confirmé, est bien obligé d'accorder une confiance raisonnée dans certains domaines, à des opérateurs techniques et à des acteurs sociaux.

Périodiquement on trouve dans le commerce un produit empoisonné, mais on ne peut pour cette raison suspendre les échanges. Vivre se révèle relativement dangereux. Faire confiance à son boulanger qui, généralement, ne mêle pas d'arsenic à sa farine, à son garagiste qui, habituellement, ne sabote pas les voitures qu'on lui confie, voilà qui est courant et inévitable.

Au chirurgien sur le point de m'opérer j'accorde ma confiance, car je sais que le praticien a généralement une haute estime de sa tâche et le souci d'améliorer la vie de son patient, qu'il tient à sa réputation, que l'exercice de la médecine est contrôlé et que l'on ne confie pas en pleine connaissance de cause un bistouri à un déséquilibré. Je n'ai pas toutes les garanties, mais je me laisse endormir entre les mains de celui-ci ou de l'un de ses collègues, parce que justement je n'ai pas le choix. S'il faut que je sois incisé pour mieux vivre, moins souffrir, gagner peut-être quelques années, il va falloir y aller ! Ici, l'anesthésiste s'est trompé de gaz, là des compresses ont été oubliées dans un ventre, mais si rarement. Le pourcentage de ces négligences m'est favorable. Je fais le même raisonnement lorsque je prends un avion. Bien sûr, il n'est pas exclu que je tombe sur un électronicien saboteur, sur un pilote qui sera soudain saisi par un raptus suicidaire, sur un douanier ou un policier négligent qui ne verra rien de l'arsenal du terroriste. Les statistiques m'invitent malgré tout au voyage.

Les fragments d'une science vulgarisée

Pour le citoyen sans qualité, il est d'autres domaines moins immédiatement pratiques, dans lesquels sa confiance n'est pas franchement sollicitée. Même si les explorations qui s'y déroulent peuvent être d'importance pour le destin de l'espèce et donc pour les responsables en fonction, l'homme du commun qui s'en informe n'est pas prié d'y mêler son grain de sel, sauf dans ces émissions où des vedettes du savoir condescendent à trouver intelligentes les questions de quelques piétons.

Les astronomes et les astrophysiciens ont élaboré des théories et sans cesse perfectionné leur vision de l'univers. Leur travail se révèle aussi indispensable qu'il est considérable. Nous avons mille raisons de l'admirer. Si les experts peuvent avec légitimité débattre sur des données jugées acquises et exiger des vérifications toujours plus poussées, le citoyen lambda n'a accès - au mieux - qu'aux rapports de journalistes scientifiques qui rendent compte d'un savoir en continuel remaniement. Le lecteur d'articles vulgarisés se sent invité à l'extrême prudence. Dans le climat des recherches contemporaines, l'homme sans qualité se risque à exprimer de manière transversale non pas le vrai, mais ce qu'il a bien ou mal retenu et ce qu'il ressent.

J'ai écouté bien des fois avec un immense plaisir ces grands savants que je crois très exigeants dans leur spécialité : H. Reeves, Y. Coppens, H. Atlan, J.-D. Vincent, J. Le Goff, Paul Veyne et tant d'autres. A la radio et même à la télévision, ils s'adressent principalement à leurs pairs et je ne pense pas qu'ils requièrent sérieusement l'adhésion d'un auditoire capable d'apprendre les rudiments de la leçon, mais impuissant à débattre avec compétence. En les écoutant faire le point sur leur discipline par-dessus le mur qui nous sépare d'eux, j'entends où en est la recherche et je m'instruis, en supputant la confirmation et l'enrichissement de leurs thèses ou la publication d'autres théories différentes des leurs. J'écoute, je n'ai aucun moyen de vérifier le nombre des milliards d'années qui nous séparent du big bang. Leurs sujets de recherche (les constellations, la place de Lucy ou de la dent de Toumaï dans la chaîne de l'évolution, la fonction du hasard en biologie, les sentiers de la mémoire à travers neurones et synapses, le statut des femmes ou la sexualité des chevaliers au Moyen Age, la société romaine) ne supposent pas que je prenne une position personnelle. Je ne mets pas leur parole en doute non plus, mais je n'ai aucune décision à prendre sur ces questions, même s'il importe que telle instance spécialisée s'engage. Je ne lance pas de satellite, je n'interroge pas les planètes éloignées, je ne gagne pas ma vie en enseignant et en écrivant sur les étoiles ou le cerveau, je ne fais pas partie d'une commission d'attribution de fonds pour la recherche, je ne suis pas guide du château de Bonaguil ou d'un site gallo-romain.

Seules les retombées des découvertes scientifiques m'atteindront et un neurologue me proposera peut-être une nouvelle molécule pour stabiliser ma mémoire. Un jour peut-être des savants se retourneront-ils vers les politiques pour leur demander de faire voter des moratoires ou des orientations de recherche. Alors, après avoir essayé de comprendre, je me ferai une opinion et sans tout savoir, je déposerai dans l'urne un bulletin positif, négatif ou blanc. Un jour, j'écrirai peut-être et je manifesterai peut-être pour ou contre telle ou telle cause, comme j'ai déjà pu le faire, par exemple dans le domaine de l'environnement. C'est tout.

Modestie du citoyen ordinaire devant la science

Le savoir des savants porte sur la façon dont fonctionne la nature. Il induit comment elle peut être transformée grâce à la technique dérivée de la science. Cette compétence en perpétuelle évolution est très développée et admirable. Pourtant, à part le champ précis de sa spécialité - et encore, tant qu'il l'entretient - le savant lui-même reste en bien des domaines un bricoleur. Je l'ai bien vu, quand des universitaires d'autres disciplines que la mienne se mettaient à parler d'exégèse biblique. Il faut en dire autant lorsque le savant se prononce sur la politique, la philosophie ou la religion sans avoir acquis en ces domaines la maîtrise que donne une formation de base très soutenue et une pratique assidue.

D'après mes sources vulgarisées, il y aurait de quoi justifier la circonspection dans le champ de la science lui-même. J'ai lu qu'il est facile d'aligner une série de bourdes ou d'ignorances des grands. Les événements décisifs échappent souvent aux prévisionnistes, comme si l'entrelacs de leur causalité était trop embrouillé. Les journaux publient de temps à autre des dossiers sur les aveux d'ignorance des scientifiques. Les erreurs de la science officielle n'intéressent pas moins les rédacteurs. Celles des prix Nobel eux-mêmes. En 1933, Rutherford errait complètement sur la possibilité de la bombe atomique. Einstein se serait fourvoyé en affirmant la non-expansion de l'univers et en bricolant une constante cosmologique ad hoc qui semble pourtant trouver aujourd'hui un regain d'intérêt. Il aurait qualifié lui-même son opération de "la plus grande sottise de sa carrière". Monod pensait impossible la manipulation génétique. Niels Jerne ne voyait dans le sida qu'un cancer.

Par ailleurs plusieurs découvertes annoncées à grand renfort médiatique se sont révélées vides ou impossibles à confirmer. Qu'on se souvienne de la fusion froide et de la mémoire de l'eau ; d'un réchauffement climatique et d'une détérioration de la couche d'ozone principalement attribuables à l'activité humaine, même si le plateau de la balance penche franchement aujourd'hui en faveur d'urgentes précautions à prendre. Des annonces prématurées sur le sida ont montré les errements d'une recherche couplée à l'audimat. Le transfert de mémoire d'un animal à un autre par l'injection d'une molécule, les anomalons, la cinquième force, l'eau de Dierjaguine, qui a englouti les dollars des contribuables américains, ont été autant de vessies prises pour des lanternes. Des astronomes ont crié à la découverte d'un pulsar, abusés qu'ils étaient par les parasites d'une caméra de laboratoire !

Le cas de Lyssenko est caricatural. Ce "héros de la science prolétarienne", selon laquelle, contre la génétique mendélienne (jugée bourgeoise, réactionnaire et décadente !!!), c'est le milieu qui fait tout, a quand même imposé ses vues en Union Soviétique peu à peu à partir de 1929 et surtout depuis 1937 jusqu'au remplacement de Khrouchtchev en 1964. Cet exemple extrême doit maintenir la critique en éveil et beaucoup n'hésitent pas aujourd'hui à qualifier légitimement d'aussi inacceptable l'intelligent design qui trouve tant d'adeptes notamment aux U.S.A. et est inspiré en réalité par une lecture fondamentaliste de la Bible.

Si les pressions de la politique et de la religion peuvent obtenir des effets aussi néfastes sur la démarche scientifique, il ne faut pas négliger non plus les conditions économiques et sociales qui pèsent sur la recherche. La presse nous en avertit fréquemment : la concurrence féroce entre équipes, la course à l'antériorité, la médiatisation, la pression de la demande sociale et les intérêts économiques interviennent de plus en plus. La correction normale des erreurs ne se produit plus dans le champ clos des laboratoires, mais à la face du monde. Ainsi, les conditions de la recherche ont été considérablement modifiées en quelques dizaines d'années.

Par ailleurs, la science la plus rigoureuse, au moins lorsqu'elle atteint le cerveau des profanes, n'est pas exempte de mythologie. Les spécialistes ne sont plus enfermés dans le cloître de leur laboratoire. Ils passent à la télévision pour nous raconter les nouvelles légendes du cosmos, de la vie et de l'apocalypse. Ils finissent par céder à une clientèle qui ne peut se contenter de pointillés. Pour nous faire rêver, ils dessinent un bel arbre généalogique en couleurs. Il faut que la sève parvienne aux branches éloignées sans solution de continuité, pour que chaque espèce puisse reposer dans son nid en sécurité. Des scientifiques peuvent parfois se laisser piéger quand on les sollicite pour animer les veillées des chaumières et pour donner une explication globale du monde, à la façon des religions. Céder à l'appétit enfantin des légendes est tellement gratifiant ! On raconte les commencements et selon les besoins, les modes et les thèses féministes du moment, voici, à la demande, une humanité primitive de tueurs ou de gentils écolos ou même une femme originelle créatrice d'outils et de culture, sélectionnant et civilisant les bons mâles. Pour la pensée mythique, l'origine, c'est le moment où se définissent les essences des choses. En comprenant mieux les essences, la "nature humaine", on croit pouvoir indiquer un chemin, fonder une morale !

L'homme sans qualité ne recense pas ces erreurs, ces incertitudes et ces tendances pour se gausser ou pour lapider des savants qui lèvent chaque jour un coin du voile de l'univers, ne fût-ce qu'en explorant des impasses. Incapable de s'y retrouver, il attend le plus souvent que les applications des divers savoirs viennent faciliter ou hélas troubler son existence par surprise. En démocratie, son avis est sollicité en diverses occasions : il pèse un peu sur les décisions à la mesure de ses connaissances, de son expérience, des risques qu'il veut assumer. Les humeurs d'une majorité ne sont pas gages de rationalité et de vérité. Elles peuvent garder parfois les entreprises humaines du délire.

De la retenue devant la philosophie

Comme les savants, les professionnels de la philosophie sont fort nécessaires au monde, mais eux aussi parlent et écrivent surtout pour leurs élèves et leurs collègues. Ils savent rarement s'adresser aux personnes non spécialisées, même pourvues de quelque culture, et ils ne constatent guère le retentissement de leurs travaux dans le peuple, sinon sous forme de modes. Ils peuvent faire partie des intellectuels intervenant dans la société, comme Jean-Paul Sartre sur son tonneau de fuel ou Bernard-Henri Lévy en Bosnie. Mais qu'il est déjà loin le temps de l'existentialisme à Saint-Germain-des-Prés ! Où sont les Nouveaux philosophes et les neiges d'antan ? Les bars philosophiques oublieront sans doute un jour leur objet culturel et je le regrette infiniment. Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder (1991, Le Seuil, 1995) nous aura au moins permis de discerner dans quelle aire de pensée chacun de nous se sentait spontanément à l'aise. Nous ne sommes que les spectateurs lointains des conflits et des enjeux universitaires. Les philosophes ont-ils trouvé quelque chose de décisif, à part leur salaire, leurs palmes et parfois un siège dans une académie ? Je le suppose, mais comme la majorité du " bon peuple ", je perçois leurs conclusions comme autant de long-courriers étincelant à dix mille mètres d'altitude, au-dessus du jardinier qui plante ses poireaux.

Devant leurs travaux, tout comme face aux annonces des scientifiques, la circonspection paraît indispensable. On connaît par exemple le débat existant sur la collusion entre le grand philosophe allemand Heidegger et le nazisme. Outre qu'une telle complicité de l'intéressé serait scandaleuse dans le cas d'une intelligence de cette trempe, la recherche de la vérité sur ce point a fait lever d'interminables controverses. Je tire de mes archives une petite note rédigée à la suite de la lecture des journaux, entre autres celle du Nouvel Observateur. En décembre 1944, Sartre tenait à distinguer la peur, l'arrivisme et le conformisme de l'homme de la qualité de sa pensée. En 1975 parut un article impitoyable de Bourdieu. Gadamer, disciple de Heidegger, répondit. Victor Farias, dans Heidegger et le nazisme, un livre assez contesté, relança l'affaire en 1987. Bourdieu augmenta encore son article en 1988. En 1990 Hugo Ott tint également et, paraît-il, avec plus de compétence que Farias, une position sévère. En 1988 et 1990, Habermas montra que la pensée heideggerienne avait partie liée avec le nazisme. Derrida au contraire tint à introduire beaucoup de nuances en l'affaire. En 1994 Hans Sluga montra que les philosophes du temps de Hitler étaient quasiment tous nazis et que Heidegger l'était beaucoup moins qu'eux. François Fédier a rassemblé et édité en français les Ecrits politiques de Heidegger, en prenant la défense, pour le moins contestée, du grand philosophe. En 1996, dans Heidegger et son temps, Safransky traque les liens entre l'évolution du philosophe et l'aventure nazie, en traçant un portrait qui reste sévère. En 2005, Emmanuel Faye, dans Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie, chez Albin Michel, relance, notamment à partir de deux séminaires inédits, et, dit-on, avec peut-être trop d'acharnement, l'accusation contre le grand philosophe allemand. Cet auteur mettrait même en lumière une dérive qui précèderait le déploiement du nazisme. D'autres, comme François Meyronnis reconnaissent la dummheit (sottise) avouée par Heidegger, mais en retenant la pertinence remarquable de sa pensée pour notre temps.

Si un esprit de la puissance de Heidegger, reconnue par ses pairs, n'est pas net, c'est tragique. Je ne puis en juger. Ce qui m'apparaît à ma portée, c'est de constater que ses interprètes actuels n'arrivent pas éclairer le public. D'où vient la confusion des langues en cette Babel ? Voilà de quoi enlever quelques complexes au citoyen ordinaire, car souvent les esprits subtils n'émettent pas les mêmes signaux sur des sujets d'importance.

Dans la voiture où il m'avait gentiment offert une place, après un dîner en compagnie d'une psychanalyste de réputation internationale et juste avant la conférence de celle-ci, un universitaire, professeur de philosophie très apprécié, m'avoua, en visant les paroles de cette célébrité, qu'il avait rarement entendu autant de sottises formulées en si peu de temps. Je me trouvais très honoré d'avoir été admis à cette table, où l'on nous avait servi une truite aux amandes fort bien préparée. Pour ma part, j'avais trouvé l'échange passionnant. Le coup de griffe me laissa perplexe.

Le " piètre penseur ", prudent comme un vieux loup de mer

Que reste-t-il après cet inventaire à l'homme qui doute de ses capacités intellectuelles et ne se sent pas la vocation de choisir un maître d'après ses prestations télévisées, le poids de ses ouvrages publiés ou la coupe de son costume de scène ?

Dans la vie courante, le doute est connoté négativement. Il exsude le scepticisme. Adopter un scepticisme spéculatif est contradictoire, car affirmer qu'il n'y a rien de certain en aucun domaine comporte au moins une certitude. Un scepticisme pratique quasi pathologique équivaut à un scepticisme théorique. Mais refuser le scepticisme délétère ne consiste pas à abandonner tout sens critique.

A l'opposé du doute, la prudence se range parmi les vertus cardinales. Averti par mes naïvetés antérieures, je suis devenu prudent. Il est superflu de rappeler ici les déniaisements successifs des Occidentaux. Je n'y reviens plus, car leurs auteurs bien connus ont pour noms, entre autres, Galilée, Darwin, Marx, Freud, de Saussure, Lévi-Strauss, auxquels il faut ajouter les neurobiologistes contemporains.

Il convient d'être prudent pour des raisons personnelles d'abord. Sans afficher une humilité maladive, un particulier peut hésiter à donner son adhésion à cause de la faiblesse de ses moyens. Il peut se sentir assez lucide pour questionner, pas assez averti pour comprendre les réponses et démêler le vrai du faux. Devant un débat ardu qui aboutit à des convictions opposées dans le camp des experts, il lui est possible d'élever une interrogation circonstancielle sur sa capacité personnelle à juger des solutions proposées. Quand je m'aventure un moment chez les grands penseurs, je ne puis me décider pour leur position ou contre elle, faute d'être assuré de l'avoir bien comprise ou de n'avoir pas été abusé, le philosophe de haut vol pouvant avoir lui-même négligé quelque aspect décisif qui m'échappe, qui lui a échappé à lui aussi et que l'un de ses collègues ne manquera pas de mettre en évidence un jour ou l'autre.

Des raisons collectives recommandent tout autant la prudence. Devant sa propre déficience, la solution qui se présente à l'esprit de l'individu perplexe et assez docile pour interroger, c'est de recourir aux autres, directement dans des demandes d'explication, des échanges et des débats, ou bien en s'en remettant aux banques de données. Mais justement, quelle sujétion concéder en ces matières à des esprits plus déliés que le sien ? Plus déliés, plus rapides, plus incisifs, sont-ils pour autant plus sûrs dans le champ des controverses ? Il est malaisé de lever l'équivoque, car il ne faut pas négliger la dimension affective en l'affaire.

Ma situation d'observateur ordinaire m'oblige bien souvent à me contenter de réfléchir "selon les apparences", "selon la doxa", dirait Roland Barthes. Bien sûr, j'aimerais connaître la vérité du réel, mais je ne sais pas ce que j'atteins de vraiment réel.

Le lot qui échoit à beaucoup n'est qu'une pensée piétonne, celle qui fait jaillir pour l'individu quelques flammes utiles dans l'instant, mais jamais sans la fumée charbonneuse des approximations, des théories de circonstance et des erreurs impardonnables. La vie est une traversée que chacun fait avec son bagage. D'aucuns passent dans l'ombre en rasant les murs, d'autres défilent au pas cadencé comme de glorieux soldats sous un soleil de 14-Juillet, d'autres encore explorent leur chemin comme les découvreurs d'une grotte préhistorique à la lumière du briquet qui perdure utilement dans leur poche, tandis que s'intensifie la dénonciation des méfaits du tabac.

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