L'AVEU D'INCONNAISSANCE

2. LES CROYANCES - LA CRÉDIBILITÉ DES RELIGIONS

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Devant ce qui m'apparaît comme l'échec de l'intelligentsia et peut-être de la raison elle-même à éclairer la communauté humaine sur son statut et son destin, le dernier recours reste la religion, qui témoignerait d'une communication entre l'être absolu, alors conçu comme un dieu créateur et sauveur, et les êtres finis compris dès lors comme des créatures. Je me suis longuement expliqué ailleurs - dans les deux ouvrages cités au prologue et dans un documentaire télévisé - sur ma démarche personnelle, si bien que je vais me contenter de rappeler ici quelques convictions. Ces dernières résultent d'un long cheminement. Je les mets à la disposition du lecteur, sans la moindre intention de chercher à le convaincre.

Je me situe surtout par rapport à la religion qui fut la mienne pendant toute ma vie active, à savoir le catholicisme. Ce que j'ai aperçu, en témoin extérieur, des autres confessions du christianisme ou des autres religions du monde ne m'a jamais incité à y chercher ce que je n'avais pas trouvé dans mon Eglise. Cette dernière m'a maternellement ouvert son patrimoine culturel et spirituel et je lui en garde une immense reconnaissance, mais, il y a déjà plus de vingt ans, je m'en suis éloigné pour m'établir en quelque sorte à mon propre compte. A quel bilan suis-je parvenu en matière de religion ?

Insuffisance des indices d'une révélation

Tout d'abord, la crédibilité des signes de communication entre l'être absolu et les êtres finis me paraît faible. Le croyant qui souscrit à la création divine confesse qu'un tel échange s'est établi dans l'histoire. Son objet ? Ce que les hommes doivent connaître de la divinité et de ses intentions. Le message vise à éclairer la conduite de l'humanité sur terre et à l'orienter vers son salut au-delà de la mort. Pour le chrétien, cette relation communicante entre l'absolu et les créatures n'est pas de l'ordre de la pure raison et de la démonstration. L'adhésion à la révélation divine s'effectue par la totalité de l'individu humain dont l'appareil cognitif, conforté par la grâce, dépasse les capacités de la raison. Cependant, des signes de crédibilité doivent permettre au croyant de rendre sa foi raisonnable. J'ai exposé mon point de vue sur la révélation dans Non-Lieu pour Jésus, Flammarion, 1989, pp.192-203.

Pour mon compte, j'ai conclu au caractère peu contraignant des signes de la révélation qui sont proposés par l'apologétique chrétienne. A mon sens, les critères traditionnels fondés sur le caractère divin des miracles et des prophéties ont cédé devant les sciences humaines et même devant l'exégèse historico-critique recommandée en 1943 par le pape Pie XII en son encyclique Divino afflante Spiritu. Les récits de miracles sont des catéchèses au symbolisme fécond, dont la rédaction s'est souvent beaucoup enrichie jusqu'à leur fixation définitive. Ils s'adressent principalement à la communauté déjà croyante. Ils ne peuvent être exploités comme des preuves au sens scientifique et moderne. D'ailleurs dans toutes les civilisations l'on trouve de semblables témoignages sur des faits singuliers. Ce qui émerveillait hier trouve souvent son explication dans des capacités humaines ou naturelles jusque-là inexplorées. Il faut se rappeler en outre les tendances humaines à l'enthousiasme sans discernement et la difficulté d'opérer une approche critique des traditions anciennes. De leur côté, les annonces des grands prophètes d'Israël n'ont rien à voir avec les prédictions des diseurs de bonne aventure. Le prophète est un guide du peuple : au bénéfice des fidèles, à la lumière du passé il interprète le présent, il tente de détourner ses compatriotes des ornières de l'histoire, il annonce le malheur qui doit découler de certaines alliances calamiteuses et, par-delà les heures sombres, il relance l'espérance en assurant ses auditeurs de la volonté divine de sauver sa création. Les prophètes utilisent eux aussi des gestes symboliques qui sont à entendre dans leur culture propre.

En fait, pour un esprit moderne disponible, les indices les plus parlants de l'insertion d'une parole et d'une action divines dans l'histoire devraient être recherchés principalement dans la vie de l'Eglise. C'est justement en ce domaine que je ne parviens pas à une certitude suffisante. J'ai rappelé dans le livre cité ci-dessus, pp.180-191, le fonctionnement souvent trop humain de certaines institutions ecclésiales. Bien sûr, je retiens de nombreuses réussites dans l'histoire de l'Eglise et je ne suis pas du tout partisan de la formule simpliste selon laquelle la religion serait l'opium du peuple. Les religions ont servi de grands codes à la conduite des hommes. Pourtant je n'arrive pas à y discerner avec une netteté convenable la trace du doigt de Dieu. Comme toute religion, le christianisme donne un sens élevé à l'existence humaine ; il entretient évidemment une sagesse séculaire respectable ; il met en œuvre un cérémonial qui encadre positivement les étapes de la vie ; il a le plus souvent inspiré une création artistique remarquable ; il anime une spiritualité et propose une morale qui orientent l'espèce vers des valeurs supérieures à ses tendances spontanées ou régressives ; il a suscité au long des siècles de nombreuses œuvres éducatives, sociales et hospitalières qui ont suppléé aux indigences des sociétés humaines. Mais je n'arrive pas à conclure que les plus nobles pensées de ma religion d'origine, que ses réalisations les plus positives au cours de deux mille ans d'exercice, que les qualités exceptionnelles de certains de ses adeptes et de certaines des ses institutions sont certainement autre chose que d'excellentes productions simplement humaines, celles d'une partie de l'espèce dans son itinéraire fait de progrès et de stagnations. Dans ce paysage planétaire où la misère paraît invincible, de merveilleuses réalisations se sont élevées. Prophétiseraient-elles un accomplissement plus décisif, dans un monde franchement autre et soustrait aux fluctuations du temps, je trouve aussi prétentieux de l'assurer que de le refuser, au vu des lumières dont je dispose.

Je n'ai pas envie de dresser un catalogue en forme de réquisitoire, justement parce que je nourris un doute sérieux sur ce que l'on pourrait appeler vulgairement un branchement privilégié des religions sur une réalité transcendante. J'accorde à ce qui pourrait bien n'être que des institutions humaines une indulgence comparable à celle que j'attache aux faiblesses des personnes et des organismes qui encadrent nos vies. Qui suis-je pour accuser qui que ce soit de mauvaises intentions ? La médiocrité est bien partagée. Pour justifier mon indétermination, je vais donc me contenter d'alléguer quelques traits épars.

Les Croisades et leurs horreurs, l'Inquisition et ses victimes, les missions avec parfois l'inconscience de leurs acteurs de participer à la soumission des autres peuples comme auxiliaires de la colonisation, les compromissions des Eglises à certains moments de l'histoire avec le pouvoir temporel et certaines de ses composantes depuis Constantin jusqu'à Franco et même aux réseaux cléricaux et monastiques qui ont soutenu le milicien Touvier, les résistances parfois hargneuses des autorités aux découvertes scientifiques ont déjà été très largement exposées avec passion, mais aussi avec honnêteté de part et d'autre.

Au Rwanda, les massacres, au cours de leur réalisation, n'auraient-ils pas dû faire se lever d'urgence l'un des hommes les plus conscientisés du respect de la vie sur la planète ? Autorité morale très écoutée et chef d'un petit Etat dont la diplomatie est, dit-on, la mieux renseignée du monde, il aurait dû venir lui-même retenir les bras vengeurs, au risque de rentrer avec une soutane tachée de sang. Il ne l'a pas fait et j'entends les mille raisons de ses gardes et avocats, mais si je les admets avec autant de facilité, c'est que je conjecture qu'il ne dispose d'aucun téléphone rouge avec l'absolu du monde et que l'institution qu'il gouverne fonctionne comme ses semblables. Au contraire : j'ai entendu des quelques analystes qui avaient pris du recul que l'institution missionnaire ne paraissait pas indemne d'avoir propagé un certain racisme entre les tribus, quitte ensuite à se décider en faveur des humiliés de la première heure, car le vent avait tourné dans l'éducation cléricale elle-même.

En 2005, l'acharnement du pontife à perdurer à son poste, sa souffrance et son agonie mises en spectacle, ses obsèques affichant un unanimisme mondial de quelques heures n'ont pas levé mes doutes. Certes le règne de Jean-Paul II a montré certaines capacités de l'Eglise catholique à hisser l'humanité au-dessus des petits calculs de chacun et des machinations atroces de quelques-uns, mais il s'est révélé inopérant et rétrograde pour réévaluer sa dogmatique et sa discipline interne de manière à répondre aux attentes légitimes de notre temps. Les béatifications et les canonisations en forte recrudescence n'ont pas paru toutes convaincantes.

Benoît XVI, le nouveau pape, ne semble pas doté d'un sens pastoral évident. Les remous qu'il suscite parmi les fidèles eux-mêmes n'émanent pas d'audaces apostoliques, mais de gaffes dues à un conservatisme qui était flagrant bien avant son élection. Avec lui, on n'a pas l'impression de se trouver devant une Eglise qui tient à accompagner l'humanité dans son cheminement concret. Certains de mes amis restés à la tâche ne se plaignent pas des exigences du programme évangélique, mais de l'ignorance hiérarchique du quotidien des hommes de bonne volonté.

Sur le terrain, nombre de clercs exercent un ministère admirable. Encore invité par solidarité familiale à prendre part à quelques cérémonies catholiques, j'ai parfois été touché par la merveilleuse disponibilité de certains vieux célébrants, certainement des fils du Concile, à accueillir les gens, à les comprendre, à les intégrer totalement dans les célébrations. J'étais triste, en même temps, de constater que tant d'ouverture au ras du sol, n'était plus lisible dans le sphères du pouvoir religieux. Les dogmes restent intangibles, alors que depuis longtemps l'on réinterprète bien la Bible qui les fonde. Les principes d'une morale directive sont proclamés et privilégiés au détriment d'un accompagnement qui inviterait chacun à faire un bout de chemin à partir du point où il est parvenu. Cela s'éprouve notamment dans les questions de société et de vie familiale. Toujours très liée aux rubriques, la vie liturgique elle-même reste en bien des cas formaliste et rigide, alors que de nombreux laïcs ont le loisir de s'y rendre actifs. Les flambées charismatiques, porteuses d'une théologie du sentiment jointe à la critique de la pensée des Lumières, semblent n'avoir guère tenu leurs promesses.

Pour un faisceau de motifs, dont ceux qui viennent d'être évoqués ne constituent qu'un dossier déjà si souvent traité partout, je ne nie ni n'affirme l'existence d'une authentique communication entre l'absolu et les êtres finis. J'avoue ne percevoir avec certitude aucun signe suffisant de crédibilité d'une révélation. Tout bien considéré, toute religion pourrait aussi bien être comprise comme une construction issue de la terre abandonnée à elle-même. Si l'on me dit que l'indifférence de l'être absolu ne peut durer indéfiniment, je réplique : pourquoi a-t-elle déjà autant duré ?

Comme comble à mes réticences, je présenterai dans un chapitre de cette partie la pierre d'achoppement qui fait trébucher l'homme aux moyens intellectuels ordinaires et peu motivé par la mystique : c'est la réponse peu satisfaisante des religions et de la foi chrétienne elle-même au mystère de la violence dans le monde et des souffrances qui en découlent pour les innocents et les soi-disant coupables.

Le surprenant face à face des religions

Je ne vais pas m'attarder non plus sur les évidentes et inconciliables différences de croyances entre les grandes religions du monde. Plus avant, dans le face à face contemporain des religions affrontées à la mondialisation, ce qui frappe souvent les témoins qui ne fréquentent pas les petits cercles avertis, c'est, plutôt qu'un œcuménisme joyeux, une exacerbation des fanatismes. Deux exemples.

Tout près de nous, dans la guerre du Kosovo de la fin du XXe siècle, les religions n'ont pas brillé. En lisant les Evangiles ou le Coran, on aurait pu s'attendre à ce que tous les responsables des différentes confessions des peuples engagés dans le conflit se lèvent et crient ensemble : "Au nom du Dieu vivant, arrêtez !" Nous n'avons entendu que des protestations à la cantonade. Nous avons même constaté chez des responsables un certain suivisme des passions populaires les plus nationalistes. Un récent voyage en Russie m'a convaincu du lien étroit qui existe là-bas depuis longtemps et qui s'est vite restauré, après la tourmente communiste, entre la religion et la politique.

Dans les conflits du Proche Orient, les autorités des trois religions du Livre ne paraissent nullement collaborer efficacement, pour se désolidariser de la manière la plus flagrante des fanatiques de tous bords qui accaparent leur foi traditionnelle et revendiquent des droits illimités sur la Palestine. Lorsque je vivais à Jérusalem, des adeptes de trois confessions chrétiennes se battaient physiquement pour des bouts de tapis. Détail piquant qui fait sur place peu honneur aux croyants en la Résurrection de Jésus : des célébrants Grecs orthodoxes et Arméniens en habits de cérémonie en sont venus réellement aux mains autour du Saint Sépulcre le 9 novembre 2008. Il est tout de même vexant de constater que ce sont les Israéliens qui ont dû séparer les belligérants chrétiens lors de ce dernier épisode. Et n'a-t-on pas dû confier dès l'an 638 les clés de leur plus vénérable sanctuaire à deux familles musulmanes ?

En fait les religions paraissent déstabilisées par la mondialisation. Elles semblent ankylosées au-dedans et elles se contredisent entre elles, au nom du même absolu divin, parfois à bonne distance des intentions de leurs fondateurs. De ce fait, pour moi aucune religion n'est fondée clairement. Il se peut que l'une d'entre elles soit une lumière authentique issue de la source de l'être, tandis que les autres joueraient le rôle de guides suppléants des grandes civilisations. Il se peut tout aussi bien qu'elles soient toutes de pures projections mondaines des réponses de l'humanité en quête du sens de son obscur destin. Si elles n'étaient pas davantage, il paraîtrait bien difficile de leur reprocher de mêler, comme toutes nos entreprises et comme chacun de nous, le bon grain et l'ivraie.

Des scléroses trop tenaces

Enfin, je suis frappé par l'impuissance des religions à réformer leur héritage culturel et spirituel en fonction des capacités des peuples. En Occident, pour m'en tenir là, les Eglises étant ce qu'elles sont, elles ne parviennent pas à produire une relecture large et d'accès incontestable des sources évangéliques, bref une réforme qui pourrait aider les gens à éclairer authentiquement et sans trop de complications leur vie par la foi. Pendant une longue période, j'ai beaucoup attendu d'une démarche d'aggiornamento du christianisme pour notre temps. Mais une telle opération paraît aussi compliquée que de vouloir, dans notre pays, simplifier les démarches administratives et les impôts ! Dans Non-Lieu pour Jésus j'avais exposé quels me semblaient être les cinq piliers du christianisme (pp.180-183). Mais je dois m'y résoudre, une telle utopie ne concerne que des individus ou des petits groupes dispersés dans la masse. Je vois trois raisons principales à l'échec d'une remise à jour de ma propre religion à travers les civilisations.

En premier lieu, le christianisme a été en sa phase initiale un messianisme effervescent qui a échauffé et dénudé les esprits dans l'attente d'un monde nouveau destiné à se substituer au monde réel. Le grand renouvellement attendu ne se réalisant pas, les obligations du quotidien ont été trop exigeantes pour que les convertis attisent très longtemps un enthousiasme candide, qui s'est vite enlisé. L'esprit apocalyptique ne fait pas bon ménage avec la vraie sagesse des peuples.

En second lieu, du fait du fonctionnement social coutumier aux hommes, la gestion d'un messianisme reconverti en religion s'est encombrée des inévitables héritages reçus au cours des siècles. Et cet acquis, par une bureaucratisation à croissance exponentielle, est devenu très pesant pour les adeptes de la base. L'herméneutique paraît comme réservée à une sorte de nomenklatura de spécialistes. Les fidèles sont soumis sans vraiment pouvoir en juger à une caste cléricale qui a été intronisée seule interprète légitime et qui a lié leur vie à un fatras de croyances périmées et de pratiques décalées.

En troisième et dernier lieu, le christianisme incite à la mission et à la militance qui convient pour l'accomplir. Ainsi, il véhicule sans doute structurellement un certain esprit de colonisation. Dans quelle mesure la mission chrétienne n'a-t-elle pas été le fer de lance de l'impérialisme, de la suffisance de l'Occident et de la production des U.S.A. ? Sûrs de leur vérité et de leur élection au bénéfice des autres, les croyants se portent vers ceux qui sont loin pour les sortir de leur obscurantisme et de leur péché, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle. Cette mentalité de conquête - de manière surprenante encore active de nos jours dans les hautes sphères du pouvoir américain pendant les années Bush - peine à reconnaître la différence et la vérité particulière de l'expérience de l'autre. Certes, avec sincérité et sur le papier les Eglises reconnaissent tout ce que vivent les autres de positivement différent, mais, dans le concret, elles sont toujours prêtes à suspendre ces richesses spirituelles et culturelles comme des accessoires, voire comme des trophées, sur un tronc commun qu'elles avouent avoir la "grâce" de posséder les premières … et au service de tous !

Reconnaissons-le, dans toutes les confessions et religions actuellement sur la surface du globe, et cela s'est vérifié à travers les siècles, l'on trouve des hommes de bonne volonté et d'une grande ouverture d'esprit, capables de se comprendre entre eux et de faire route ensemble sans renier leur propre tradition et sans se sentir obligés d'adopter, par la conversion, les coutumes de l'autre. Mais le vrai problème est que cette noble attitude d'esprit est bien loin d'être partagée par tous les responsables. Nombre d'entre eux maintiennent un comportement inverse et ils l'accréditent dans la majorité d'une population qui ne participe qu'à gros grains aux inspirations les plus spirituelles de leur religion.

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