L'AVEU D'INCONNAISSANCE

3. L'HOMME TRANSCENDE-T-IL LE MONDE ?

Accueil
Sommaire
Précédente
Suivante

Alexandrie ne cesse de livrer ses merveilles et, pour introduire le thème de ce chapitre, l'archéologie du site autorise un détour de rêve. A l'occasion de la pose d'un brise-lames, menaçant pour un champ de ruines inexplorées, des archéologues alertés repérèrent, au milieu des années 90, les vestiges du premier de tous les phares, l'une des sept merveilles du monde antique. Des fouilles sous-marines furent décidées et les investigations se poursuivent toujours en 2009. L'événement dut mettre en émoi tous les navigateurs. En effet, l'île de Pharos, rattachée au continent par la jetée de l'Heptastade, a donné son nom à tous les phares du monde. C'était une tour d'environ cent vingt mètres de hauteur qui permettait de voir 1es bateaux jusqu'à cent milles. Elle avait été édifiée en une douzaine d'années en pierre blanche et en granit d'Assouan par Sostratos de Cnide (à moins que celui-ci n'ait simplement dédié la statue qui surmontait la construction) et achevée sous Ptolémée II Philadelphe, vers 280 avant J.-C. Ses trois étages étaient superposés en retrait. Le premier était carré, le deuxième octogonal et le troisième circulaire. Une statue de Zeus ou de Poséidon ou peut-être d'Hélios (ou même des trois successivement ?) couronnait l'édifice. Un jeu de miroirs devait réfléchir la lumière d'un feu de bois résineux, à moins que la clarté ne montât d'une vasque d'huile. Deux tremblements de terre, l'un au XIIe siècle et l'autre au XIVe ont précipité la tour de Pharos dans la mer. On prête aussi aux Mamelouks quelque responsabilité dans sa destruction définitive.

De la chute du phare à l'incendie de la bibliothèque

  L'ancienne bibliothèque jointe au Musée, où ont étudié, enseigné et controversé tant de mathématiciens, de poètes, de philosophes et de théologiens, mérite bien également le titre de phare d'Alexandrie et de merveille de l'Antiquité. Le souvenir de la bibliothèque incendiée me hante. La réplique moderne, à côté de la plage de Chatby, ne peut me consoler de la disparition de l'ancienne, celle qui fut fondée sous Ptolémée Ier Sôter, au IIIe siècle avant J.-C., par Démétrios de Phalère.

Contenait-elle cinq cent cinquante mille rouleaux de papyrus, représentant trente mille œuvres ? J'ai lu "jusqu'à sept cent mille" dans un dictionnaire prestigieux et même un million dans un article savant. Les cinquante mille pièces indiquées dans une très sérieuse encyclopédie renvoient sans doute aux seules œuvres elles-mêmes. Des détails exacts et des légendes des divers sinistres concernant la bibliothèque, je n'ai qu'une approche de touriste écoutant le guide. Pour protéger sa propre flotte, César, en 47 avant J.-C., aurait fait incendier celle des Egyptiens et leurs arsenaux. De là le feu se serait propagé aux livres. Le sinistre aurait-il commencé dans l'apothèque où étaient entreposées des céréales et où étaient stockés des ouvrages destinés à l'exportation, peut-être les seuls livres qui auraient brûlé à cette époque ? Antoine aurait-il reconstitué la bibliothèque dans le Serapéum et l'aurait-il enrichie de deux cent mille volumes en provenance de Pergame ? Il est question d'une dissolution du Musée, sous Caracalla, en 215. Lors de la prise et de la ruine de la ville par Dioclétien en 295, que se passa-t-il dans la bibliothèque ? Après l'édit de Théodose, qui, en 303, ouvrit un large chemin au christianisme, la bibliothèque aurait été de nouveau détruite vers 391. Patrice Giorgiadès conclut, dans son étude intitulée L'Etrange Destin de la Bibliothèque d'Alexandrie, l'Atelier d'Alexandrie, 1982, que d'autres causes de détérioration que l'incendie spectaculaire doivent être alignées : les répressions impériales contre des soulèvements populaires et qui, par ricochets, ont pu créer des dégâts ; les possibles autodafés des chrétiens éliminant des livres païens ; le manque de vigilance des autorités et les pillages privés ; la qualité du papyrus, plus léger et meilleur marché, mais moins résistant que le parchemin ; l'humidité du climat alexandrin et finalement l'usure à l'emploi. Tous les historiens s'entendent : lors du siège d'Alexandrie par Amr en 641, le fameux sanctuaire du savoir n'existait plus.

L'un des plus prestigieux emblèmes de la culture antique s'est-il surtout dissipé en âcre fumée ? La mémoire de masse s'est envolée. N'est restée que la mémoire vive dans les têtes. Mais il restait des copies dans d'autres coins de l'Empire. Belle occasion de se demander ce qu'il faut conserver aujourd'hui sur le papier. La toile mondiale d'Internet et l'âme planétaire, unique et numérique de l'humanité qui se crée, ne sont-elles pas menacées par des virus plus dangereux que la peste ? La contamination et l'effondrement des réseaux pourraient-ils plonger l'humanité entière dans les ténèbres ? Des plus grandes catastrophes émerge toujours un petit reste.

Les merveilles sorties de l'esprit humain

  Recensons quelques-unes des merveilles générées ici par l'esprit humain. Il faut citer Euclide, le mathématicien géomètre, fondateur de l'Ecole d'Alexandrie. Euclide et son postulat : "par un point extérieur à une droite on peut mener une parallèle à cette droite et... une seule." Comment ne pas aimer Alexandrie ? Ici les écoles philosophiques s'interpénétraient. Platon, Aristote et les stoïciens étaient compris de manière éclectique, à contre-courant de tout dogmatisme. Ici, les juifs se sont ouverts à la culture grecque, ils ont traduit la Bible hébraïque dans la langue d'Homère, ce qui fut un acte interprétatif considérable pour la survie d'Israël, pour la diffusion de sa foi et pour la prédication chrétienne. Le livre biblique de la Sagesse a sans doute été rédigé dans cette ville. Ici, le philosophe juif Philon a confronté et tenté de réconcilier les pensées grecque et biblique et pratiqué l'exégèse allégorique. Plotin, qui était préoccupé de comprendre les rapports de l'Un et du multiple et que mes vieux maîtres soupçonnaient de panthéisme, fit ses études à Alexandrie. Plotin, c'est lui le philosophe de l'âme du monde. Cette cité, quel creuset pour les activités de l'intelligence !

Et le christianisme alexandrin. Selon une tradition, saint Marc aurait évangélisé la ville. Puis naquit l'école théologique avec Pantène et Clément, qui, sur la voie ouverte par Paul à Athènes, partit de la philosophie grecque pour aller au-devant du paganisme. Clément fut le maître d'Origène. Ne voulant pas conclure avec Arius, prêtre de cette ville, qui nia la divinité du Christ au IVe siècle ni sur les hérésies, je préfère achever mon évocation en revenant à Origène, l'immense savant chrétien d'Alexandrie. En 203, il y dirigeait l'Ecole catéchétique. Il aurait rédigé deux mille ouvrages. Dans la ligne de Philon, il a pratiqué l'exégèse allégorique. Pour lui, l'Ecriture a trois sens, comme le phare avait trois étages : l'un, corporel ou historique pour les chrétiens ordinaires, le deuxième, psychique ou moral, et le troisième, spirituel ou allégorique pour les parfaits. L'ensemble de l'Ecriture serait une vaste allégorie et il ne faudrait pas en rester à sa lettre. L'école d'Antioche (Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, Jean Chrysostome, Théodoret de Cyr, théologiens dont je cite les noms pour la seule harmonie des consonances), défendait la prééminence du sens littéral et historique. Elle prenait à contre-pied l'école allégorique d'Alexandrie. Comme le ying et le yang s'opposent et se tissent. Quelle vitalité de l'esprit au bord de la Méditerranée !

Une compréhension enchantée de la condition humaine

  Mais c'est à ceci que je veux en venir. On a retiré des écrits d'Origène des propositions rassemblées sous l'appellation d'origénisme et qui semblaient soutenues principalement par des moines de Palestine : la subordination du Fils à l'égard du Père et de l'Esprit à l'égard du Fils, l'éternité de la matière, la préexistence des âmes qui, lassées de contempler Dieu, auraient lorgné vers un état inférieur et y auraient été précipitées, la non-éternité des peines infernales. Ces idées furent condamnées en 543 au synode de Constantinople. En tout cas, Origène croyait à l'âme plus que quiconque. Je prends acte de la formation de l'âme du monde. Mais si près du lieu de passage entre l'Afrique, où notre espèce semblerait avoir fait ses premiers pas, et l'Asie d'où elle aurait émigré sur l'ensemble du globe, je m'interroge sur l'âme humaine individuelle. La poussière d'un être humain me pose davantage de problèmes que la cendre de cette bibliothèque et l'effondrement des réseaux. Ma question est radicale : l'homme n'est-il qu'un produit de l'évolution ou transcende-t-il le monde dans lequel il est apparu ? Bref, avons-nous une âme ?

Puisque la bibliothèque antique symbolise si bien les extraordinaires capacités du cerveau humain, faisons mémoire d'Hérophile. C'est un médecin d'Alexandrie, le premier anatomiste qui osa l'autopsie du corps humain. Vers 300 avant notre ère, il localisait l'âme dans les creux du cerveau. Descartes n'a pas fait tellement mieux : glande pinéale et esprits animaux.

Je me remémore d'où je viens. Pour les philosophes spiritualistes qui ont pensé antérieurement aux découvertes neurologiques, dire l'âme, c'était affirmer la supériorité considérable de l'être humain sur les autres vivants de notre monde sensible et sa capacité culturelle. Mais dans mes vieux manuels, ils expliquent l'existence dans l'homme d'une âme transcendante à la matière à partir de l'exercice de ses facultés. En fait, ces penseurs n'ont fait du cerveau qu'une condition de la pensée, qu'ils ont précipitamment définie comme immatérielle en arguant des opérations spirituelles de l'intelligence et de la volonté, sans véritable allégeance à la matière. Pour prouver l'immortalité de l'âme, les mêmes recourent à la libre intention divine de rétablir au jugement dernier l'ordre violé en ce monde. Les recherches contemporaines incitent à bousculer cette représentation traditionnelle : le fonctionnement intellectuel et volontaire doit-il vraiment faire appel à une valeur étrangère et supérieure à cet ensemble organisé de neurones et de synapses qui innerve l'être humain ?

L'homme détrôné ?

  Prenons en compte l'évolution du savoir. N'en déplaise à la fière population d'Alexandrie, des géométries non euclidiennes ont vu le jour. Ptolémée a contribué à la gloire de cette ville par sa connaissance de l'astronomie et il a perfectionné l'astrolabe, mais il a été dépassé par Copernic. L'âme selon Origène, n'est-t-elle pas, elle aussi, une représentation périmée ?

La suspicion s'est éveillée en moi à partir des dégâts causés dans le fonctionnement du cerveau par les déficiences des neurotransmetteurs et au spectacle du changement d'homme que cela produit. Comment une âme spirituelle n'arrive-t-elle pas à mieux se jouer des déficiences neuronales ? Aux dégradations du cerveau correspond un délabrement de la personnalité. On racontait dans ma jeunesse du cardinal Saliège, archevêque de Toulouse, très infirme, mais dont les facultés intellectuelles étaient restées fort brillantes, qu'il se comparait au cardinal Gerlier sur le déclin : " Pour l'archevêque de Lyon, disait-il, tout va bien de la plante des pieds jusqu'au menton, après c'est autre chose ! Pour moi, c'est exactement l'inverse! " On peut assurer que le cardinal Saliège pétillait d'intelligence et de malice, parce que son cerveau n'était pas atteint et que ses neurotransmetteurs assuraient leur office. La cessation d'activité des facultés intellectuelles et volontaires qui font la personne humaine coïncide avec le ramollissement cérébral.

L'on ne se rend pas compte du poids plume que pèsent vingt ou quarante siècles face à trente mille siècles, soit trois mille millénaires. L'humanité émane du monde beaucoup plus qu'on ne le pensait. L'évolution manifeste non point l'être innocent des mythologies, mais une espèce se dégageant très lentement de l'animalité. De proche en proche, pas à pas, par lente complexification du corps et du système nerveux. La vie humaine apparaît d'abord à tout observateur attentif comme un développement époustouflant de la biologie animale. Le cerveau de 1'Homo sapiens pèse mille cinq cents grammes. Il est constitué de cent milliards de neurones, reliés par cent mille milliards de synapses. Le nombre de combinaisons possibles, de circuits potentiels, pour chacun de nous, est supérieur au nombre de molécules contenues dans l'univers. Mais c'est progressivement que tout cela s'est mis en place et complexifié.

L'homme n'a pris conscience de ses origines que très longtemps après les premiers pas de celui à qui certains ont déjà attribué la qualité homo, homo habilis, il y a 2,5 millions d'années. En comparaison, le premier phare et la bibliothèque sont d'hier ! L'humain n'est pas un amnésique qui aurait oublié ses origines, mais un vivant qui n'a émergé que très lentement du sommeil. Etant parvenu à croire et à dire dans ses mythes qu'il était un demi-dieu infiniment supérieur aux autres êtres et créé à part, il a dû admettre l'absence de solution de continuité entre le cerveau du rat et le sien. Quelle blessure d'amour propre, après toutes les autres depuis Galilée, pour celui qui se comprenait comme le roi de la création divine !

De proche en proche, sans solution de continuité ...

  Nous affirmions déjà, dans un milieu plutôt traditionnel, à la fin de mes études secondaires, en 1948, et sans rupture avec la foi, qu'il n'était pas indigne pour un être fait de terre et de ciel de recevoir sa composante terrestre par évolution plutôt que par création immédiate. S'il était impossible d'imaginer l'instant où l'âme survenait - une incertitude valant d'ailleurs aussi bien pour les origines de l'humanité que pour le commencement d'un être humain dans le sein d'une femme - l'essentiel restait, pour les spiritualistes, que la composante céleste, l'âme immortelle, relevait immédiatement de l'œuvre divine.

Il faut aller beaucoup plus loin. Les études récentes sur le cerveau sembleraient montrer que les informations extérieures y seraient traitées à la façon dont les virus sont accueillis par le système immunitaire personnel à chaque individu, donc selon les principes darwiniens de comparaison, d'essais, de sélection, d'assemblage qui se manifestent dans l'élaboration des défenses de l'organisme. En conformité avec ce qui a déjà été évoqué concernant la station verticale de l'homme, il semblerait qu'interviennent toujours des mutations accidentelles à l'origine des seuils décisifs pour l'espèce et que les opérations intellectuelles dans l'homme se déroulent selon des modèles physico-chimiques.

Progressons encore dans l'hypothèse. Tout vivant de notre monde est constitué de trois composantes indéniables : la masse, l'énergie, l'information. Par messages chimiques et électriques les êtres vivants les plus simples savent reconnaître ce qui leur est bénéfique, ce à quoi ils doivent se fermer, ce qu'ils doivent expulser. Ils apprennent de cette manière à renouveler une satisfaction, à parer les mauvais coups et à fuir la douleur. Ce système minimal d'informations est un savoir élémentaire qui leur permet de subsister. Plus les êtres sont complexes, plus leur système nerveux est élaboré. Pourtant, il s'agit toujours de percevoir des messages et d'inventer des réponses en fonction de contextes divers.

L'homme dispose d'un régime cognitif particulièrement développé, mais son cerveau fonctionne bien par impulsions électriques et chimiques, par le recours à des mémoires et à une capacité de sélectionner et de combiner des données préenregistrées. Il en va ainsi des rapports à la réalité physique, aux aliments, aux agressions microbiennes. Nous pourrions parler d'un code interne pour toutes ces activités.

De son côté, l'éthologie nous enseigne que les animaux disposent d'un code externe pour communiquer entre eux. Les plus développés, notamment certains singes, comme les macaques de Tonkéan, s'en servent pour réduire leur agressivité, tandis que les singes bonobos parviennent aux mêmes résultats en pratiquant l'union sexuelle hors de tout contexte de reproduction. Nous découvrons ainsi dans le règne animal des codes de communication sociale assez élaborés. Eh bien, sur une autre branche de l'évolution, l'humanité n'aurait-elle pas, dans la même ligne, fait beaucoup mieux ? Je me demande s'il y a plus dans la supériorité du code humain de savoir pratique qu'une immense prise de distance par rapport aux autres vivants. La rupture apparente ne tiendrait pas à une différence de nature, à l'antinomie entre la matière et l'esprit, mais à une simple diversité spécifique, attribuable à la très longue durée et à la complexification d'une évolution chanceuse. De même que l'écart est considérable entre le mode d'emploi de la vie à l'œuvre dans l'amibe et celui du chimpanzé, sans qu'il y ait sortie de l'espace animal par le second, de même il n'y aurait entre les codes présents dans le chimpanzé et tous les savoirs pratiques que l'homme a mis au point pour vivre aucune autre différence que celle de la complexité. Avec humour, on nous suggérerait même aujourd'hui que l'humain et le chimpanzé seraient plutôt machiavéliques, tandis que le bonobo serait un tantinet baba cool ! Le développement du système informatif humain aurait simplement connu une accélération exponentielle. Encore un exemple de continuité, le chat sait reconnaître dans la nature l'herbe qui guérit tel ou tel de ses maux. Ainsi, les premiers hommes ont dû utiliser pour se soigner des vieux trucs animaux, dont les rayons pharmaceutiques actuels pourraient n'être que la sophistication.

Au fond, les sciences de la vie et du système nerveux ne remettraient-elles pas en cause le vieux dualisme qui juxtaposait ou articulait l'âme et le corps ? Certes, on peut encore recourir au concept d'âme pour exprimer la royauté de l'homme sur la matière dite inanimée, sur le végétal et sur l'animal, mais cette distinction est aussi encombrante qu'utile, car elle évoque une vision scientifique démodée. Je préfère, pour mon compte, ne plus y recourir. Comment philosopher aujourd'hui en omettant de tenir compte des progrès des sciences neurologiques ? La science n'est-elle pas en voie d'expliquer comment agissent savoir et volonté et comment, peut-être, la vie intérieure, dont me parlaient les enseignants de mon séminaire, n'est finalement rien d'autre que l'efflorescence de la vie des neurones ? Du point de vue de l'être profond, je ne vois pas avec certitude que l'homme transcende son environnement.

Depuis les premiers balbutiements de la vie, des matériaux peu nombreux se combinent selon des formes de plus en plus complexes, jusqu'au surgissement de la pensée réflexe et de la conscience humaine. Certes, on n'a pas démontré - et peut-être ne pourra-t-on jamais le faire - que les pensées les plus élaborées de l'homme découlent des seuls jeux de comparaison, de triage, de rapprochement et d'éloignement des charges électrochimiques des neurones, mais il y a des savants qui travaillent dans cette direction.

Personne ne veut plus comparer le cerveau à un ordinateur. Tout le monde affirme l'extrême complexité du cerveau humain, dont peut-être aucun ordinateur n'arrivera à simuler la totalité du fonctionnement, d'autant plus que chaque cerveau comporterait son câblage particulier. Mais il se peut que l'on montre un jour de manière convaincante que tel type d'opération mentale est devenu complètement lumineux et explicable par des réactions de nature chimique et électrique. Certains franchiront alors le pas : ils passeront de l'expérience limitée au fonctionnement global. Ils se feront traiter de positivistes affreusement matérialistes, mais…

Interrogation inspire prudence

  Je me sens pourtant comme secoué par une lame de fond. Je tire ces données de mes livres et de mes journaux, au gré d'informations fluctuantes et parfois contradictoires, les seules accessibles en tout cas au citoyen ordinaire que je suis. De ces propos sur le cerveau se dégagent pour moi quelques convictions.

Tout d'abord, les recherches sont loin d'avoir abouti, tant les combinaisons de la vie sont infinies. Nous pouvons penser qu'elles resteront embryonnaires, mais sans en être certains, puisque nous avons tant de fois perdu notre naïveté sur la capacité de l'homme à comprendre le fonctionnement de l'univers. Certes, nous n'avançons guère sur le pourquoi depuis Platon, mais depuis la Renaissance, nous faisons des pas de géant pour décrypter le comment. Il n'est pas illégitime de prévoir encore des désenchantements. Tant pis pour notre amour-propre.

Je reste prudent devant ce hasard, ces bifurcations accidentelles de l'évolution qui sont loin de faire très bien les choses, mais qui obtiennent des résultats satisfaisants. Impossible d'attribuer l'excellence au grand manipulateur, s'il en est un. Impossible de dire que la nature ne peut nous émerveiller. L'humble espoir de voir le phare d'Alexandrie pleinement identifié, sinon sorti des flots, suffit déjà à nous réjouir !

Pour celui qui se refuse à endosser les anciennes et très respectables philosophies, élaborées avec beaucoup d'ingéniosité préalablement au développement scientifique, un enseignement s'impose : la science progresse régulièrement par l'expulsion des conceptions mythologiques et animistes, au point que le cerveau humain apparaît comme un cerveau animal extrêmement développé, mais sans vraie solution de continuité avec celui du chimpanzé. Le saut qualitatif ne paraît pas du tout résulter d'un coup de pouce extérieur, mais bien de la complexification extrême du système nerveux animal. L'homme ne serait pas un roi détrôné. Sa culture ne résulterait pas du tout de l'heureuse illumination de l'animalité par la chute d'un aérolithe divin. Elle ne serait que du biologique qui aurait pris des ailes, une efflorescence exceptionnelle de la nature.

Pour certains chercheurs en neurologie, pas de doute, on n'a plus besoin de l'esprit. Pourtant, l'idéologie réductrice pure et dure, qui dit déjà à quelle conclusion on aboutira, trace en trait plein ce qui n'est qu'en pointillé et ne pourra peut-être jamais être confirmé. Le plateau matérialiste de la balance penche grâce à une impulsion prématurée, avant l'achèvement de l'exploration du système nerveux.

Coup de pouce de l'autre côté. Des spiritualistes s'emparent des résultats acquis et s'autorisent des incertitudes sur les replis inexplorés pour déduire l'existence en l'homme d'un principe immatériel. La science a souvent obligé les penseurs idéalistes à en rabattre. Il faut distinguer ce qui relève de la poussée du désir de ce qui ressortit aux découvertes incontestables. Ce n'est pas parce qu'aucun chirurgien neurologue n'a trouvé de pensée sous son scalpel - de même qu'aucun astronaute n'a trouvé d'ange ou de Dieu dans l'espace - qu'un jour on ne mettra pas complètement en évidence le fonctionnement neuronal de la pensée.

Personnellement, je reste prudent devant toute précipitation et je me souviens de ce qui n'est pas du domaine de la science. La description du fonctionnement du cerveau ne préjuge en rien de la réponse au problème religieux, qui se pose non pas au niveau du mode de l'apparition de l'homme sur terre, ni même au plan de sa nature, mais à celui de son destin. Nous aurons sûrement l'occasion d'y revenir. Ce qui n'est pas du domaine de la biologie, c'est de dire pourquoi existe la somme des êtres limités en perpétuel mouvement et où va cette histoire. La réponse au pourquoi relève de l'opinion philosophique et des croyances religieuses. C'est ce que j'appelle "la question" dans mes livres. La question a surgi quand le cerveau humain a été suffisamment développé, principalement à partir du moment où l'humanité a donné une sépulture à ses morts. A partir de là se sont succédé des représentations de plus en plus élaborées. Les hommes ont imaginé un monde manipulé par des esprits plus puissants qu'eux. Ils ont divinisé les astres et l'orage. Ils se sont compris eux-mêmes comme composés d'une part mortelle et d'une part immortelle. Puis ils ont assez récemment et à pas mesurés désenchanté l'univers, en ouvrant corollairement la porte aux bourrasques de l'irrationnel, tellement les nouvelles évidences sont lourdes à porter. On peut réduire l'homme autant que l'on voudra et je suis prêt à tout entendre sur le sujet. Par contre on ne supprimera jamais "la question". Ce qui reste assuré pour l'instant, c'est l'évidence de ce qui est spécifiquement humain par rapport aux autres espèces du règne animal, l'immense développement culturel dont témoignent toutes les bibliothèques et maintenant toutes les mémoires informatiques du monde. On ne peut parler avec certitude de transcendance humaine qu'à l'intérieur de l'univers que nous connaissons. Nous n'avons pour autant aucunement la certitude d'être l'espèce la plus évoluée que la terre ou l'univers aient produit ou produiront. A l'échelle de l'évolution, le temps de l'humanité paraît quelque chose de tout à fait minime sinon de dérisoire.

 Du phare d'Alexandrie à la lanterne d'Oléron

  En achevant ce chapitre, la pensée du phare d'Alexandrie me transporte jusqu'à Saint-Pierre-d'Oléron. Je m'y suis attardé un soir sur la place Camille-Memain, où se dresse une très belle lanterne des morts. Le mot phare peut désigner en effet le phare du cimetière, au sommet duquel brûle le fanal qui symbolise la vie éternelle des âmes, tandis que les restes des corps reposent dans l'ossuaire du soubassement, en attendant la résurrection. Avant de refermer ma méditation alexandrine, je ne sais pas si l'âme existe, mais si les spiritualistes ont raison, je me range du côté d'Origène et de son "apocatastase". Le grand théologien aurait professé la fin de tout mal et de toute damnation. II aurait cru en la restauration définitive et universelle de la création dans l'Amour. Pour en savoir quelque chose de certain, il nous reste à attendre, en accomplissant notre destin. 

Haut de page

Accueil
Sommaire
Précédente
Suivante