L'AVEU D'INCONNAISSANCE

4. LIBERTÉ OU AUTONOMIE ?

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L'emploi de l'alphabet nous est si familier que nous avons du mal à réaliser combien le déchiffrage des écritures hiéroglyphiques et syllabiques relevait de clercs spécialisés, seuls capables d'interpréter des signes polysémiques. L'utilisation, sinon la création, de l'alphabet sur la côte orientale de la Méditerranée fut une porte ouverte à la sécularisation, à la démocratisation et à l'expansion de la culture. A la pensée du sarcophage d'Ahiram, en repos au Musée National de Beyrouth, je jubile autant que d'autres le firent hier devant l'invention de l'imprimerie ou le font aujourd'hui devant celle du multimédia. L'inscription (XIe siècle ?) de cette pièce inestimable, datée des XIIIe-XIIe siècles av. J.-C. et exhumée de la nécropole de Byblos en 1923, contient vingt-et-un des vingt-deux caractères de l'alphabet phénicien qui constitue la base de tous les alphabets actuels. Dans la mise au point de l'alphabet, la trouvaille fut la distinction des sons du langage humain en ses éléments discrets. Comment, parmi toutes les inventions sorties de l'esprit et de la main de l'homme, ne pas y reconnaître une importante étape de notre libération de l'animalité primitive ?

J'ai noté " libération ", je n'ai pas écrit " liberté ". Notre espèce semble avoir accédé à une indépendance de plus en plus large. Il est dans le monde et notamment en Occident d'innombrables chantres de la " liberté chérie ". J'aimerais dans ce chapitre faire un bilan provisoire sur le sentiment que peut avoir un être humain d'agir comme il l'entend. Suis-je libre ou gouverné par des désirs intenses ? A l'aise peut-être, mais libre ? L'homme serait-il doué de libre arbitre ? Pourquoi suis-je en train d'écrire ces chapitres ? Suis-je libre d'écrire ?

Où donc serait le choix ?

Tout d'abord, le libre arbitre, je ne l'ai jamais éprouvé. Malgré mes affirmations rhétoriques - mes demandes d'ordination aux ministères catholiques par exemple -, je ne puis tirer de mon expérience réfléchie que j'aie un jour décidé souverainement d'agir ou de ne pas agir, d'agir de telle façon ou de telle autre. Comme les gens le répètent à propos de tout et de rien de nos jours à la manière d'un poncif, " je n'avais pas ou je n'ai pas le choix ". Pour moi, personne n'a jamais le choix. Chacun veut toujours faire ce qui lui paraît le meilleur de son point de vue à l'instant où il se dirige vers une fin. S'il proclame : " Je suis libre de vous accompagner et je vous suis volontiers ", alors qu'il pense le contraire (" je me sens contraint de vous accompagner et j'y vais malgré mon envie de faire autrement "), c'est qu'il estime ou ressent, en fin de compte, qu'accompagner est encore préférable pour lui à un refus, qu'il y a un bien supérieur plus profitable que l'immédiat bénéfice qu'il aurait à refuser.

Que l'on me désigne un acte humain. Celui qui l'a accompli a pensé au moment d'agir qu'il était préférable pour lui de l'entreprendre, tout bien considéré, même si, objectivement, du point de vue de la majorité des gens, cet acte paraissait insensé et même nuisible à la collectivité comme à son auteur. Même si et surtout si cet acte était irréfléchi. Le meurtrier et le suicidaire pensent faire ce qu'il y a de mieux pour eux quand ils le font, même s'ils disent autre chose. Leur acte exprime alors leur suprême quête du bien et contredit leur parole.

Considérons la décision de faire une promenade un dimanche après-midi : la faire ou ne pas la faire, aller ici plutôt que là ne relèvent pas du tout d'un choix, mais de la mise en place d'une information brève ou développée pour passer soit seul soit avec quelqu'un d'autre le meilleur moment possible, compte tenu de tous les éléments et de toutes les personnes en cause. Les besoins personnels de détente, le plaisir d'une compagnie ou son rejet intime, l'image de soi et une infinité de paramètres subtils font que la volonté penche pour une solution personnelle précise, qui apparaît comme la plus désirable à cet instant, même si cela entraîne un profond et secret déplaisir. Le sujet est mené, conduit, emporté dans ce qui apparaît comme une décision souveraine à certains.

Prenons un jeune ou un vieux. S'il est de par sa constitution impulsif ou influençable, il ira vers ce qui l'attirera immédiatement ; s'il est réfléchi, il étalera devant sa conscience diverses possibilités, en calculera les avantages et les inconvénients et il s'engouffrera inévitablement dans ce qui lui paraîtra le plus attractif, tout bien considéré. L'orientation vers la solution la plus avantageuse prend un certain temps. C'est cette lenteur discursive devant la liste du pour et celle du contre qui donne l'illusion de la délibération. Eventuellement, le mieux pourra paraître à celui qui cherche sa direction l'ennemi du bien. Cet individu se contentera alors du bien, parce qu'il se sera conduit par instinct ou parce qu'il aura appris par éducation ou par expérience à se méfier des exigences ou des vices cachés de ce qui miroite au firmament.

Chacun est embarqué depuis longtemps et se trouve déjà engagé dans une direction. Ou bien il confirme ou bien il revient en arrière ou bien encore il vire à tribord ou à bâbord, cherchant son bonheur, même à travers l'épreuve, fuyant la douleur ou fasciné par le ciel bleu qui se montre après l'orage. Malgré les apparences, personne n'est jamais à la croisée des chemins en train de se demander : " Vais-je à droite, vais-je à gauche ? " Le chemin se trace lorsque l'on avance et l'on avance dans la seule direction possible, celle qui s'impose à chaque instant soit physiquement soit à une conscience qui fait le point. Dans une perspective holistique, notre être personnel apprécie que telle direction est plus captivante, parce que connue ou au contraire inconnue, parce que les vents sont favorables ou parce qu'au contraire, en raison de notre constitution, nous avons envie de ne pas nous en laisser conter par la tempête et les courants, parce que nous désirons éprouver notre force d'un bord à l'autre de l'océan, comme d'Aboville, qui, selon l'expression d'un journaliste, s'est créé l'enfer des océans à traverser à la rame pour pouvoir en sortir. Nous nous aventurerons plutôt par ici, parce que cette voie paraît moins encombrée, plus jubilatoire, tel Moitessier qui fit demi-tour et déçut les jobards qui l'attendaient pour fêter sa victoire. Nous nous engagerons imprudemment, du moins aux yeux des autres, parce que cette route adoptée nous paraît plus propice à l'étonnement, à la querelle que nous cherchons ou à la flânerie insouciante. Cet abonné du tiercé adore que le hasard mène un peu sa vie. Devant deux chemins inconnus, au lieu de ratiociner, il préférera jouer à pile ou face, car il aime en toutes circonstances titiller sa chance. Par la raison, la superstition, le désir ou le jeu de hasard, nous sommes dirigés. La société de surveillance que la complexité de la vie nous oblige à mettre en place aujourd'hui vient confirmer cette analyse.

Le libre arbitre ne correspond pour moi à aucune expérience concrète. Aucune donnée théorique, me semble-t-il, ne vient davantage soutenir sa réalité.

Et en théorie ?

Le libre arbitre, selon le vieux vocabulaire de philosophie que je traîne partout, c'est " la liberté morale ou intérieure, le caractère d'un vouloir qui ne subit aucune nécessité ou contrainte interne, mais qui procède d'un être maître de soi et conditionne l'activité morale. " Et la morale ? C'est " la science qui traite de l'usage que l'homme doit faire de sa liberté pour atteindre sa fin dernière. "

Je ne vous emmènerai pas chez Platon, pour qui la religion fonde la morale d'une humanité coupable appelée à la liberté, ni chez Kant pour qui on peut établir l'existence de Dieu et donc la religion à partir de l'impératif moral, ni même dans l'œuvre de Georges Morel, que j'ai lu avec tant d'intérêt dans les années soixante-dix, et selon qui Dieu ne crée pas de libertés, mais les conditions dans lesquelles l'homme, par un acte de décréation, rupture sans révolte du cordon ombilical, naît à une possible relation avec son Créateur. Je ferais trop de contresens.

Je me contente d'un rappel de la pensée chrétienne traditionnelle qui a inspiré l'humanisme occidental. Si le monde est si pervers, c'est que Dieu, en voulant associer les hommes à sa vie éternelle, a choisi de les doter du libre arbitre, pour qu'ils adhèrent sans contrainte à sa personne et à son dessein. Dieu aurait pris le risque du mauvais usage de la liberté et de la damnation des pécheurs endurcis pour le bonheur du grand nombre. La révélation chrétienne attribue à l'humanité la responsabilité de ses maux. Elle insiste sur la participation de chaque membre de l'espèce à la faute d'Adam et Eve. L'homme libre pouvait ne pas céder à la tentation. Il s'est révolté dès l'origine et l'exemple des premiers a fait boule de neige. Voilà la tache originelle qui souille tout homme, du fait même de son entrée dans le monde. Seuls Jésus et Marie auraient été préservés de cette naissance d'esclave.

Ainsi, dans le système judéo-chrétien selon lequel beaucoup ont été élevés en Occident, l'homme créé bon et faillible se trouve devant une règle à suivre ; il exerce son libre arbitre et quand il viole le commandement consciemment contre lui-même ou contre la société, il pèche ; il peut se racheter en reconnaissant ses fautes, en prenant des résolutions, en se soumettant à la grâce, en résistant aux tentations, en s'améliorant et en coopérant à son salut dans le grand plan de la rédemption. On parle alors des qualités, des vertus, des défauts, des transgressions des gens et l'on attribue à leur responsabilité le bien accompli et le mal commis. Cela incite à formuler sur les personnes des jugements moraux qui alimentent la substance de nombreuses conversations.

L'humanité créée aurait donc contracté de par la finitude de sa condition une capacité à désobéir, qu'elle aurait pris toute seule la responsabilité d'actualiser et qui serait comme l'envers de sa faculté à collaborer à l'œuvre divine. Autrement, prétend-on, l'être humain, rêvant de libre arbitre, mais n'en disposant pas, ne serait qu'un jouet dans l'univers. Cette théologie des origines attribue suffisamment de conscience libre aux humains, depuis l'hominisation (à placer quand ?), pour les charger de la responsabilité de leur mal moral.

Mes interrogations non résolues

Tout d'abord, je pose aux croyants une interrogation presque ingénue à propos de leur morale. A mon avis, s'il pouvait y avoir ne fût-ce qu'un seul damné au terme de l'histoire humaine, le Dieu qui, selon la Bible, nous a faits à son image, n'y aurait-il pas regardé à deux fois avant de se lancer dans une aventure créatrice aussi cruelle ? Certes le théologien peut rétorquer froidement que le damné se damne par sa propre faute, sans que Dieu y soit pour rien, ou encore que l'éternité de l'enfer n'est qu'une prophétie de malheur pour inspirer la crainte, mais qu'il n'y a sans doute personne dans le feu éternel. Je trouverais pourtant le créateur et rédempteur du monde inconséquent d'avoir mis en route une histoire qui n'était nullement impérative, puisqu'il disposait déjà de tout le bonheur possible.

Ensuite, le champ de la liberté me paraît très réduit, à l'aune des découvertes des sciences humaines. L'inconscient, le milieu social, comme les forces biologiques jouent un rôle prépondérant dans les décisions prises, qui coïncident en fait avec les actes que nous accomplissons. La réalité nous tombe dessus plus que nous ne la choisissons. Nous sommes tous l'effet de conditions que nous n'avons pas élues. Les gens se croient libres parce qu'ils ignorent les impondérables génétiques, physiologiques, biographiques, économiques, sociaux, culturels, qui pèsent sur leur destin. Ainsi, même si j'admets que chaque homme peut rajouter quelques points à la misère commune, je ne crois pas, en observant les conditions de la vie en société, les embrouilles familiales et les pathologies du cerveau dans la vieillesse que l'humanité manipule assez de libre arbitre pour être le principal responsable des malheurs du globe.

En conséquence Dieu serait amené à donner le ciel à une foule de gens qui n'auraient jamais pu mettre en œuvre leur libre arbitre. D'ailleurs, selon le catéchisme, le ciel est accordé gratuitement à des enfants baptisés qui sont morts avant l'âge de poser aucun acte vraiment libre. Donc le Dieu du catholicisme pourrait sauver des êtres sans l'accompagnement étourdissant de toute cette misère, comme le croyait d'ailleurs Bossuet. Comment un Dieu si parfait, qui se suffit à lui-même, peut-il avoir besoin de se lancer dans cette aventure aussi étrangement douloureuse ? Sauf, bien sûr, à créer des distinctions dans l'intensité du bonheur éternel. Mais cela ne sent-il pas un peu trop l'argument ad hominem, la réponse à tout un peu trop anthropocentrique, la cité de Dieu à l'image de la méritocratie républicaine ?

Enfin, si la liberté de se déterminer pour ou contre la foi en Dieu se logeait dans l'espace d'indétermination et d'incertitude qui caractérise la condition humaine, le choix le plus décisif de l'existence me paraîtrait relever du pari, pascalien ou non, qui est bien indigne de Dieu et de l'homme. Les théologiens, interprètes de dogmes formulés à des époques culturellement révolues, réfléchissent encore souvent dans une terminologie royale et ne sont guère parvenus à penser notre destinée dans le champ démocratique.

L'agir autonome

Après tout, le libre arbitre existe peut-être, mais je n'en ai jamais discerné aucune trace certaine. Il me reste à rendre compte de l'agir humain sans lui, en faisant preuve d'une autre mentalité.

Ce regard différent sur l'activité de nos congénères, c'est celui qui m'est inspiré des sciences humaines. Chaque personnalité considérée comme adulte s'est structurée graduellement à partir des composantes en présence à chaque étape de sa constitution. Sont intervenus le patrimoine génétique, la place de chaque individu dans sa famille par rapport à ses parents et à ses frères et sœurs, le milieu familial, la situation économique, les groupes sociaux auxquels un sujet émarge, le régime politique en vigueur, les influences culturelles, les liens aux autres personnes rencontrées, les événements vécus. Ici, aucun libre arbitre n'intervient dans la structuration d'un caractère, mais simplement la volonté d'un sujet : à chaque moment, il consent à ce qui lui paraît le meilleur à faire, que cela soit bon au regard des autres ou répréhensible aux yeux de la majorité. En s'intéressant aux autres de cette manière, il ne s'agit pas de juger les actes d'un humain à partir de critères de moralité, de l'accuser ou de l'excuser ; il s'agit de comprendre, en examinant le maximum de paramètres, comment il fonctionne, comment il en est arrivé à produire tel acte, profitable ou nocif à lui-même et à la société, du moins aux yeux de la majorité. Il ne revient pas à l'entourage de lui faire la morale, mais de s'expliquer son itinéraire et en conséquence d'articuler ses propres comportements en tenant compte du parcours qu'il a déjà accompli. Par exemple, il ne s'agira pas de taxer telle personne de paresse ou de la culpabilité de tel ou tel autre des péchés capitaux, mais de déchiffrer ce qui arrive chez elle et d'adopter une réponse convenable par rapport à elle. A la limite, on écartera l'homme dangereux en prenant les meilleures dispositions, mais sans prononcer sur lui le moindre jugement moral ; on se séparera d'un collaborateur colérique, qu'il serait impossible d'amender, parce que son comportement aura dégradé gravement les rapports au bureau, mais sans porter aucun verdict sur la "mauvaise volonté dans laquelle il se serait enferré".

L'animal n'est pas libre. Il jouit d'une autonomie sur un territoire, qu'il doit conquérir, marquer et défendre. Pour moi, l'homme non plus n'est pas libre au sens des humanistes idéalistes, qui en font un demi-dieu, souverain maître de ses décisions. Il est simplement autonome sur un territoire beaucoup plus diversifié que celui de l'animal, mais bel et bien sur un territoire qu'il doit lui aussi conquérir, marquer et souvent défendre. Il lui appartient de nommer " libération " tout nouvel élargissement de son espace personnel.

Je considère le monde, à ce point de son évolution et de notre cheminement, comme un ensemble en mouvement soumis aux aléas, où émergent diverses réactions imprévisibles et des tentatives variées pour résoudre les problèmes de l'heure. Dans ce désordre apparent où se joue la vie surgissent des structures à nos yeux ordonnées et capables d'attirer certaines participations.

Chaque individu, là où il est situé, tente de produire des arrangements nouveaux, plus adaptés à ses désirs. Il cherche et joue son rôle nécessairement, stimulé par ses aspirations et ses plaisirs. L'être humain est en continuelle quête de son objet. Le seul critère, auquel il obéit consciemment ou inconsciemment, c'est de savoir si ce qui se propose à lui enrichit son expérience et le conduit vers une destination à laquelle son être adhère. Va-t-il se trouver mieux, tout bien considéré, de cette action qui est à sa portée ? Il est à la recherche d'une attitude cohérente, qui ne peut faire fi de ses relations avec les autres, mais ne peut être en dernière instance que le fruit d'une conscience personnelle ou même très souvent d'un inconscient individuel.

Rien ne peut partir que de l'individu expérimentant sur lui-même. S'il réussit quelque chose de significatif, il verra sans doute des gens se joindre à lui ou s'essayer à l'imiter. Le problème premier pour chaque membre de l'espèce est d'élaborer dans son champ d'autonomie, c'est-à-dire dans l'espace où il se sent bien tout en assumant des nécessités qui ne lui pèsent pas exagérément, un projet personnel qui lui fait apprécier la vie.

En fait l'être humain s'imagine libre, parce qu'il lui arrive qu'il soit très à l'aise sur son apanage et ne rêve plus de la couronne du libre arbitre. Il répond à des stimuli, fuit la douleur, récolte de la gratification. Il adhère à l'acte qui le comble d'une façon ou d'une autre, à un plan ou à un autre. Voilà toute sa "liberté", qui s'exprime dans ses démarches concrètes, dans ses volitions effectives. Il ne s'agit que de s'adonner joyeusement à vivre sa vie dans son milieu naturel, qui pour notre espèce est culturel et s'étend à certains moments jusqu'aux étoiles.

Chaque humain fait système ou, si vous le préférez, communauté ou même communion avec les autres. Le militant milite nécessairement et s'en trouve bien. Il joue son rôle dans l'ensemble. Le moine prie nécessairement et s'en trouve bien. J'écris nécessairement et je m'en trouve bien, à la résultante de toutes les forces qui me traversent, depuis mon hérédité, les informations du moment, la force du soleil et mon inconscient. Lorsque je gémis au cours de mon ouvrage, c'est que finalement, à un niveau plus intégrateur, je me réjouis de faire ce que je fais. Cet homme qui perdure avec cette femme contre laquelle il ne cesse de maugréer trouve bien en quelque coin secret un avantage qui l'emporte sur la rupture de son alliance. Si je me sens manipulé, c'est à un niveau inférieur, mais j'intègre ce dessous et le hiérarchise grâce à un plan supérieur auquel j'adhère avec force et joie. Si je consens à m'ennuyer, c'est toujours parce que les obligations dont on me charge sont indissolublement liées à un autre bien auquel je tiens par-dessus tout. En définitive, la nécessité n'est pas triste.

Certes, j'entends bien votre objection : si nous ne sommes pas libres, tout est permis ! Je vais vous répondre en citant mon vieil ami saint Paul et en gauchissant peut-être son propos du Xe chapitre de la Première Epître aux Corinthiens sur l'usage des viandes immolées aux idoles : "Tout est permis, mais tout n'est pas profitable ! Tout est permis, mais tout n'édifie pas !" Tout, pour l'homme, ne se vaut pas, même si cela découle de la nature, puisque la nature est composite. Nous ne pouvons certes agir autrement que nous ne le faisons, mais nous portons les conséquences de nos actes. Nous en répondons. Même si celui qui s'y adonne le fait nécessairement, je ne tiens pas le libertinage pour une valeur. Le monde est tissé de bêtise et de méchanceté. Je ne sais d'où cela vient, mais je préfère l'amitié à la haine, la fraternité à la guerre et une coupe de champagne à un ballon de vinasse. Celui qui fait n'importe quoi sans tenir compte des autres n'est pas intéressant. Sa compagnie n'est pas désirable. Il fait ce qu'il croit bon et je ne souhaite pas qu'il soit puni, mais je le trouve gênant et, s'il y a lieu, il doit être empêché de nuire et aidé. Je ne désire pas la méchanceté du méchant. Il serait indigne à mes yeux que je m'autorise n'importe quoi. Un être éduqué et relié aux autres a le sens du bien commun comme de son bien personnel.

Libre, je ne sais, mais heureux de vous écrire

Je puis maintenant vous expliquer pourquoi j'écris ces chapitres et résumer ainsi ma position sur l'action humaine et la liberté. J'ignore le libre arbitre, je ne connais que la peine et le bonheur de vivre. Chacun est engagé dans une action nécessaire ... de boulanger, de juge, d'auteur. Nul n'est plus libre de son regard sur la vie que de son action. Chacun adopte les perspectives que génère sa situation, au fil de ses propres mutations inévitables, car il a besoin de voir son chemin se refléter dans le miroir de sa conscience.

Agissant nécessairement dans cet ouvrage comme un auteur analyste de l'existence commune - c'est le petit métier où m'a conduit nécessairement mon parcours -, j'élabore mon point de vue et le propose. Il sera adopté nécessairement et reconnu comme plutôt profitable par une catégorie de gens accordés à ma vision de par leur situation et la série de leurs actions. Ceux-là aimeront se reconnaître dans mes textes, ne fût-ce que pendant le temps d'une étape, celui de faire le point. Aux autres, mes paragraphes serviront de repoussoir. Nécessairement.

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