L'AVEU D'INCONNAISSANCE

5. ORIGINE ET SIGNIFICATION DU MAL

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  Après avoir constaté la présence des différentes formes de violence dans le monde, les penseurs et les religieux ont cherché quelle pouvait être l'origine du mal et quels seraient les bons remèdes à la misère des vivants. Que peut en entendre un homme comme moi qui fut impliqué dans cette explication et se trouve parvenu au summum de la perplexité sur le sujet ?

L'explication religieuse : le mythe d'une chute et d'une rédemption

  Face au mystère du mal, les religions ont élaboré des mythes. Ces explications - notamment celle d'un péché d'origine et de la rédemption par un envoyé divin, qui, du fait de mon éducation, m'est la plus familière - ont pris en compte plusieurs aspects de la condition humaine. Elles ont entraîné les croyants à lutter contre le fatalisme, en leur promettant, avec le succès final des forces du bien, une victoire déjà commencée sur la terre à la mesure de leur coopération.

Les réinterprétations actuelles des textes anciens, rédigés en d'autres cultures, comme celui de la Bible, sont modernes et dynamisantes : leurs messages sur la vie, le travail, l'amour, la mort, la primauté de la parole divine et l'avenir de l'espèce dans le dessein de Dieu engendrent une foi agissante. Mais où nos fléaux peuvent-ils bien prendre leur source ? Les dogmes indiquent la participation constante de l'espèce à ses déboires et dénoncent un instigateur de sa désobéissance depuis son origine. Les plus fidèles à la lettre du magistère de l'Eglise appellent Satan le chef des anges rebelles qui entraîna l'humanité dans la révolte et les châtiments qui s'ensuivirent. Comment échapper au cycle infernal ?

La foi chrétienne renvoie au mystère de la rédemption. Dieu est entré dans les douleurs conséquentes aux désobéissances de l'humanité pour les assumer. Il s'est rendu faible. Il s'est livré à sa créature en son Fils Jésus. Au lieu d'accueillir sa parole d'amour, l'humanité a mal usé de sa liberté et elle a crucifié l'Envoyé. Les souffrances de Jésus ont été horribles. Elles sont venues sanctionner la condamnation de l'un des nombreux innocents de l'histoire, victimes de tribunaux iniques. Chaque seconde sa torture a dû s'étaler comme une éternité, avant qu'il ne se lève des morts pour toujours, premier épi d'une moisson de rachetés par grâce. Dans cette lumière de la filiation divine et de la fraternité universelle, il est plus facile de comprendre et de supporter la peste, le cancer et le sida, ainsi que toutes les embûches tendues dans la traversée de la vallée de larmes. De noyer dans l'universel pardon les peines les plus radicales des plus effroyables prises d'otages qui s'achèvent dans des bains de sang.

Ce beau récit d'un état primitif d'innocence, d'un péché initial corroboré par toutes les générations et de son rachat prétend s'enraciner dans l'histoire du peuple de la Bible et constitue la justification idéologique d'une approche pragmatique. La solution chrétienne est certes admirable et le choix le plus généreux, que l'on croie au ciel ou non, est de la mettre en œuvre. Le christianisme propose de répondre concrètement aux diverses formes de la violence du monde par une miséricorde active en marchant à la suite de Jésus, c'est-à-dire en combattant la souffrance partout où brûle sa morsure, en particulier quand elle est la douleur de l'autre.

Mes résistances à l'explication chrétienne

  La difficulté dans cette conception, c'est le surgissement d'un monde limité, générateur d'incommensurables souffrances, et qu'un Dieu parfait se serait tout de même décidé à produire. Voici mes interrogations.

Tout d'abord, l'univers, dès mes premiers regards, se manifeste comme un champ de bataille. La planète est soumise depuis l'origine au feu et aux tremblements. Les vivants se nourrissent les uns des autres et les affrontements des mâles à l'intérieur de certaines espèces sont observables. Les conflits humains me semblent dériver d'un héritage bien antérieur à l'apparition de l'homme sur la terre. Qu'un Dieu ait conçu de jeter des êtres finis dans le demi-chaos dont nous avons le spectacle m'étonne beaucoup.

Ensuite, selon le catéchisme de base, la souffrance du monde serait la rançon du libre arbitre. Pas d'être fini divinement comblé un jour, me dit-on, sans la possibilité actuelle de la créature de se décider pour et donc contre Dieu. Minime paraîtra l'épreuve, tant immense sera la gloire. La religion admet bien des exceptions à la nécessité d'opter (par exemple, les enfants baptisés, morts avant l'âge de raison, seraient sauvés) ou invente des conditions théoriques de l'exercice du choix (entre le pont d'où se jette le suicidaire et le fleuve de sa noyade). Pour ma part, comme je l'ai exposé, plus je réfléchis au libre arbitre et moins je l'éprouve. Et, en théorie, je ne vois pas comment il pourrait s'exercer. Certains philosophes ne l'acceptent pas du tout. Concevoir une décision effective du libre arbitre en connaissance de cause par chaque être sauvé et une gloire sans fin pour un être façonné dans les moules de l'espace et du temps donne des vertiges irrépressibles.

De ce fait la notion de péché originel me paraît irrecevable, même réinterprétée au prix des multiples efforts exégétiques, que j'ai moi-même pratiqués autrefois. S'il est évident que l'humanité est particulièrement douée pour grossir le flot des difficultés de l'existence, cela me paraît tenir essentiellement à sa finitude et à sa complexité, qui ne peuvent lui être reprochées. L'immense palette des possibilités humaines en tous domaines ne fait que multiplier sans cesse les ingénieuses capacités de l'espèce à créer concomitamment de la misère et du bonheur, tandis que les autres espèces vivantes agissent dans des champs plus limités pour leurs ennuis comme pour leurs plaisirs.

Enfin je trouve sublime l'ultime réponse habituellement proférée par le christianisme au mystère du mal : le Fils de Dieu n'est pas venu philosopher sur le problème, mais il a assumé son calvaire et nous a tracé, en portant sa croix, une voie de lumière jusqu'à la libération finale. Pourtant, tenons-nous, sinon les preuves que ne peut exiger la créature, au moins les signes suffisants de crédibilité de l'origine divine d'une telle interprétation ? Cette élaboration est-elle montée de la terre souffrante en quête d'un sens ou authentiquement tombée du ciel ? L'examen des religions, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, ne me conduit pas à une claire réponse à ces questions.

Je n'ai aucun goût pour le blasphème, mais l'on peut, avec autant d'aplomb que le saint homme Job dans l'Ecriture, se demander quelle nécessité avait de créer des êtres dotés d'une liberté faillible un Dieu qui prévoyait toutes les misères accumulées au cours de l'histoire, alors que personne ne réclamait rien ! Comment cette espèce de nécessité - quasi sadique - de la souffrance humaine tout au long des millénaires se justifierait-elle par le bonheur final auquel personne n'aspirait faute d'exister ? Quel besoin y avait-il pour le créateur imaginé de faire, moyennant un tel gâchis de fait et prévu, le bonheur de gens qui n'en avaient pas l'idée ? Si l'être, source perpétuelle de l'être et des êtres, manquait de cette satisfaction, par hypothèse il n'était pas si divin, si parfait que cela ! Parfait et heureux, il n'avait nul besoin de cet étonnant ersatz de lui-même et de cette douloureuse réplique ! Si Dieu est amour, le mal fait douter de sa puissance, dit la pensée ordinaire, et si Dieu est puissance, le mal fait douter de son amour.

Toutes les réponses simples à un étonnement souvent partagé renvoient finalement au schéma royal du bon vouloir divin auquel fait allusion Bossuet, tandis que toutes les réponses techniques se perdent dans des arcanes d'initiés ou dans des disputes à faire perdre pied aux témoins dotés d'une intelligence commune. Je ne comprends rien et j'admets sans difficulté mon incapacité intellectuelle. Peut-être les choses ont-elles été programmées ainsi que je l'ai appris et enseigné pendant une grande partie de ma vie. Mais je n'en suis pas sûr. Comment ne pas se dire : Et si cette conception dans laquelle finalement tout finit bien, hormis pour les endurcis, était le bricolage le plus satisfaisant inventé par les humains pour s'entraider à supporter une condition devenue pour certains vraiment horrifiante et dont la shoah aura été au minimum l'effrayant passage, sinon l'incroyable aboutissement. Mon interrogation ne pourrait être levée que par l'apport d'une révélation suffisamment crédible. Faute d'en être assuré, je passe à une deuxième proposition.

L'effacement de l'être

Quoi qu'il en soit de la responsabilité de l'humanité dans l'apparition de la violence et de la souffrance dans le monde, les morsures du mal, les horreurs du XXe siècle et les conflits entre les adhérents des trois religions du livre n'incitent guère les bouddhistes à se tourner vers l'Occident pour trouver une parade. Comment résumer en quelques phrases la position du bouddhisme ?

Le bouddhisme procéderait d'une révolte contre la société inégalitaire et oppressive des castes brahmaniques. Ses adeptes professent une métaphysique de la vacuité, un athéisme à toute épreuve : aucune révélation, aucun dogme, aucune hiérarchie, aucun accablement des humains avec les notions de péché et de culpabilité, aucune consolation, aucun au-delà. Ils ne se retrouvent nullement dans les conceptions chrétiennes. Ni Dieu, ni maître, ni ego. Les bouddhistes renvoient l'individu à lui-même. L'ego ne peut atteindre sa fin qu'en se détruisant.

Comment le bouddhisme comprend-il la souffrance ? La Samsara est le cycle infini des vies et des morts, dans lequel tout être vivant se trouve prisonnier. Quatre vérités permettent de s'en échapper. La Dukkha d'abord : il faut prendre conscience que tout mène à l'insatisfaction et à la souffrance ; l'existence humaine est tragique et ressemble à une interminable agonie, mais sans un sujet bien assuré pour lui servir de support durable. En deuxième lieu, la Samudaya propose sa réponse à l'origine de cette situation calamiteuse : à tort, l'homme s'accroche et cherche à posséder la permanence ; comme il ne voit pas comment y parvenir, il se démène si vivement que son désir et son énergie le conduisent à la réincarnation. Troisième vérité : en éteignant le désir égocentrique, l'individu se libère et atteint l'état de plénitude, il entre dans le Nirvana. La Marga ou quatrième vérité, c'est la voie proposée par le Bouddha pour parvenir à cet état de grâce. Selon le petit véhicule (Hinayana), il fallait être moine pour suivre un tel itinéraire. Mais dès le Ier siècle avant J.-C. s'est développé le grand véhicule (Mahayana) : tout homme est appelé à devenir un bodhisattva, un être éveillé. La rédemption et la charité chrétienne qui en dérive sont étrangères au bouddhisme. Nul ne peut être sauvé par un autre et il appartient à chacun d'agir sur son propre destin. Autrui, comme moi, est un être instable invité à s'effacer. S'apitoyer sur son prochain est aussi vain que de pleurer sur soi. Le bouddhisme qui apparaît à beaucoup comme une analyse métaphysique du monde et un art de vivre plutôt qu'une vraie religion a aidé bien des gens à traverser l'existence et il étend son influence en Occident aujourd'hui.

Une présentation aussi succincte que la précédente est justiciable de toutes les critiques. Je viens de simuler l'essentiel de la réponse bouddhique à la question qui est en débat ici, après avoir lu quelques chapitres sur le sujet et après avoir écouté avec sympathie les propos du Dalaï-Lama à la télévision. Les différentes formes du bouddhisme, de la plus populaire à la plus savante, en passant par la plus méditative, sont extrêmement compliquées pour un occidental. Je n'ai aucune expérience du bouddhisme. J'ai simplement dialogué avec un ami qui a suivi cette voie durant plusieurs années. C'est face à cette représentation du bouddhisme, telle qu'elle me parvient et que je la récite, certainement en la déformant, que je suis conduit à poser les questions qui suivent.

Le désir est-il la seule origine de la souffrance ? Ne percevons-nous pas des racines de la violence avant la naissance de l'homme sur le globe ? Faut-il éteindre le désir ? Ne faut-il pas plutôt l'éduquer, le réguler, l'équilibrer ? Désirer pendant toute la durée de la vie n'est-il pas une donnée structurelle et structurante ? L'existence n'exige-t-elle pas un inévitable compromis entre les pulsions et les désirs, d'une part, et, d'autre part, la parole, l'échange, le débat et la loi ? S'il faut bien admettre que la quête de la consistance de soi suscite le désir, la renonciation totale au désir n'est-elle pas illusoire, justement parce que celui-ci est le moteur de l'existence humaine et parce que, a priori, ne faut-il pas consentir à un destin qui nous vient d'ailleurs ?

Pour mémoire

  On l'a pressenti, je ne suis guère enclin à souscrire aux théories que proposent les religions, notamment le christianisme que je connais un peu et le bouddhisme. C'est que la violence du monde, la douleur chez les vivants et la mort semblent prendre leur source en amont de l'initiative humaine. Avant d'en venir à ma lecture du moment et à son insuffisance, il convient de mentionner encore quelques pensées sur le thème.

Le dualisme manichéen, qui a toujours eu des adeptes, conçoit un principe du Bien et un principe du Mal qui seraient autonomes. Une telle position heurte la raison, car deux démiurges, indépendants, incomplets par essence et en lutte jusqu'à la victoire escomptée du Bien, devraient se rapporter à une réalité ultime plus fondatrice.

S'il y a du mal, professait la philosophie néo-thomiste, qui m'a été proposée dans ma jeunesse, c'est sur le fond du bien. Le mal est la privation d'un bien physique ou moral dû à la nature. Pourtant mes maîtres concédaient un débordement du mal, inutile à la croissance de l'homme et à son bonheur différé. Ils l'attribuaient au désordre moral introduit par la première faute, mais finissaient par reconnaître que la raison n'arrivait plus ici qu'à des conjectures. Exténuée par ses investigations, elle n'avait plus qu'à s'en remettre à la foi.

Ainsi la philosophie, qui avait mis tant d'ordre dans l'univers, manquait de lame pour trancher le nœud gordien et il restait à expliquer la structure à la fois bonne et mauvaise de l'être. L'auteur d'un livre à succès sur Jésus répondait un jour dans une interview : " L'incertitude est l'espace de la foi ." Cette réponse signe une démission.

Vaut-il la peine de se tourner vers Leibniz et Schopenhauer ? Le premier pensait que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles, le second que notre monde était le pire qui soit. Il se trouve sûrement quelque part une autre belle intelligence pour établir qu'il n'y a entre ces deux assertions aucune contradiction, dès lors que chacune est replacée dans son contexte !

J'ai lu avec intérêt dans mon hebdomadaire un article du philosophe François Jullien, qui connaît très bien la pensée chinoise (Nouvel Observateur, 26 août 2004). Pour lui, il ne s'agirait plus de prendre position contre un adversaire tenu pour maléfique, mais de " repérer le négatif enfoui, [de] dénicher les contradictions et [de] leur donner une vocation positive et féconde. " Il poursuit : " Nous avons à repenser sur de nouvelles bases le destin du négatif en distinguant ce qui détruit et ne produit rien - qu'on peut appeler le mal - et ce qui serait un négatif activant qui innove et intensifie. " Et encore : " Le mal est du côté du récit. Il faut du drame, de la chute, de la mise en scène, du salut. Le négatif, lui, ne passe pas par le récit mais par le logos, c'est-à-dire par la réflexion pour comprendre comment il coopère. " F. Jullien oppose le Saint, qui se sauve du mal par le salut, au Sage qui n'est pas du tout un conteur et qui comprend et intègre le négatif . Il oppose encore le Manichéen, qui élève le mal au niveau d'un principe opposé au bien, au Stoïcien, qui découvre dans le mal " une positivité cachée " et l'inclut comme composante négative dans une logique d'ensemble. La pensée chinoise délivre de l'idée divine créatrice et oriente plutôt vers une sorte de détartrage des conduits qui favorise la circulation, la communication, la fluidité de la vie.

J'ai peur de ne pas bien comprendre, mais je pressens là une " voie " à explorer, probablement un chemin de crête, une fois de plus réservé, au moins en Occident, aux professionnels de la philosophie. En effet, j'ai retenu de mes études et de ma pratique de l'analyse structurale que les textes philosophiques et même la pensée de Hegel fonctionnaient comme des récits. Un sage, de manière moins apparente qu'un conteur, semble produire lui aussi le récit d'une attitude de salut, en présentant, sans en avoir l'air, la transformation voulue, réussie ou manquée, d'un état initial. Il n'y aurait vraiment absence de récit que dans un texte qui décrirait un univers sans le moindre mouvement. N'est-ce pas l'éternel débat entre Parménide et Héraclite ?

Bien entendu, l'on trouve, un peu dans le même sens, chez un auteur comme Maffesoli l'idée qu'un monde parfait serait ennuyeux à mourir et un goût certain pour le mythe de Dionysos : Thèbes, trop bien gérée, trop sécurisée, ne vit plus. Les bacchantes réintroduisent l'orgie et redonnent de l'intérêt à l'existence humaine (Nouvel Observateur, 28 nov. 2002). Luc Ferry aussi chante l'importance de Dionysos, qui est comme le caillou dans la chaussure. Il est installé au "bureau central" de l'Olympe et c'est grâce à lui que le chaos survient à nouveau dans un monde trop bien ordonné par Zeus et trop bien restauré par Héraclès, pour relancer la vie et l'histoire. Pas de vie sans du désordre, contre lequel il faut se battre (La Sagesse des mythes, Plon, 2008). Toutes ces considérations me paraissent plaisantes tant qu'il ne s'agit que de carnaval et de fête des fous auxquels participent sociologue, philosophe et universitaire en famille. Le chaos, le déchiquetage des corps me semblent déjà beaucoup moins plaisants à Auschwitz, au goulag, au laogai, dans les camps de Pol Pot, à Abou Ghraib et à Guantanamo. Le désordre du monde fait bonne mesure dans la pensée, pas dans les officines de la torture.

Du côté de la finitude

Pour en rester à ce que je crois comprendre, face aux positions religieuses, à la réponse bouddhiste et à diverses pensées que je ne parviens pas à intégrer, au moins pour le moment, je ne trouve guère qu'une troisième solution sur le marché. Elle part de l'observation des limites des êtres de ce monde auquel nous appartenons et du choc de leurs énergies dans un espace contraint. Une constante de la vie, c'est la lutte acharnée entre les êtres. Voilà la véritable structure du réel, dont nous faisons une indubitable expérience. Nous pouvons remarquer que les vivants dont nous faisons partie ne sont pas ajustés entre eux pour éviter de se nuire les uns aux autres. Les êtres de la nature se déploient, assouvissent leurs désirs et consomment de bon appétit tant qu'ils ne rencontrent pas d'obstacles. Mais la guerre fait constamment rage aux frontières. Cette condition est inscrite dans la finitude, dans la production même des espèces.

Nous avons beau nous insurger devant le fait de ne pas comprendre la structure de l'être, il ne reste à tous ceux qui pensent devoir s'interroger, au-delà des réponses mythologiques, qu'à fonder la condition souffrante et mortelle sur la nature, c'est-à-dire sur le monde tel qu'il nous précède et nous est donné. Ce qui nous apparaît comme un déséquilibre grave, l'écart entre le bonheur de vivre et notre misère effective, est tout simplement congénital et naturel. C'est banal de le dire : nous sommes faits ainsi. Ce que nous appelons le mal est naturel. Hélas ! Cette réponse sûrement insatisfaisante me paraît être la réplique théorique de beaucoup la plus pertinente, avant la riposte pratique qui consiste à modérer les effets de la violence, sans espoir de la déraciner. Ainsi, la violence éprouvée semble découler de la mise en présence dans le monde d'êtres multiples et finis, dont les élans s'opposent. Nous constatons un incroyable foisonnement de graines qui sont prêtes à tenter leur chance et qui s'affrontent sur un sillon étroit, avant de se disputer un coin de lumière. D'innombrables semences ne parviendront pas au but. Toute philosophie ne devrait-elle pas partir de là ? Ainsi va le monde et c'est ce monde-là qui est la nature. La nature dans laquelle nous nous sommes éveillés est ce qu'elle est, nativement en lutte.

La source de l'univers a déclenché, lors du big bang, un monde où non seulement les maux de croissance, mais toutes les petites misères inutiles, toutes les guerres avec leurs tortures et toutes les grandes catastrophes sont possibles. C'est là que gît l'incroyable, l'impensable. Ce que nous désignons assez unanimement comme la beauté de l'univers, du plus romantique coucher de soleil à la plus enthousiasmante œuvre artistique, coexiste avec un désordre inouï et pénible. L'humain, simplement en accueillant son existence, contribue à la peine des autres vivants, par sa finitude aux bords si tranchants.

Pour autant, nul fatalisme ne découle de cette évidence. Chacun le voit bien : cela va un peu mieux quand nous essayons avec un cœur éclairé de limiter les dégâts. L'intelligence seule resterait froide. Le cœur tout seul ne saurait pas toujours s'investir à bon escient. Les théories sur le mal sont diverses, mais la pratique peut rassembler tout un peuple aux mêmes tâches. Des hommes dits de bonne volonté s'associent comme ils peuvent pour juguler la frénésie intérieure à l'espèce, afin d'éviter sa disparition. Il n'est pas du tout sûr qu'ils y parviennent encore pendant longtemps, tant nous avons su mettre au point des armes foudroyantes et tant nous excellons à confier le pouvoir à des tyrans qui perdent la tête. Adeptes d'une religion, partisans de l'extinction du désir ou consentants réalistes au destin, nous nous retrouvons de fait dans un certain nombre d'actions pour limiter la souffrance des vivants, même si les méthodes peuvent différer parfois considérablement. Il semble que celui qui n'acquiesce pas de bon cœur à son chemin redouble sa peine. Les trouvailles de l'esprit humain pour rendre compte de la situation paraissent dérisoires quand elles se ramènent à des légendes, impuissantes quand elles s'étalent sous la forme de théories. L'énigme paraît sans solution théorique pour le moment. C'est ainsi.

Notre condition éphémère et gratuite suggère au moins le détachement, l'humble joie, le partage fraternel au bivouac.

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