L'AVEU D'INCONNAISSANCE

6. SENS ULTIME. OÙ TOUT CELA FINIT-IL ?

UN AU-DELÀ DE l'HISTOIRE ?

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La possibilité d'un au-delà de l'histoire n'a cessé de me harceler. Vers la quarantaine, j'ai même consacré de nombreuses heures au plan d'un roman, jamais écrit, auquel j'avais donné pour titre la Baie des trépassés. Je voulais y figurer l'affrontement entre des acteurs croyants, des athées et des disciples de l'apôtre Thomas. Où s'achève pour de bon l'aventure humaine ? Je situais l'action sur un îlot en bord de mer, coupé de la côte à marée haute, au point de rencontre du stable et du mouvant.

Trancher ce nœud est-il accessible aux hommes ? En tout cas, il semble bien qu'il n'y ait que trois solutions disponibles : celle du oui de la foi, celle du non de l'incroyance, celle de la réserve avouée de l'agnosticisme. Par hypothèse les tenants des deux premières réponses sont des gens de certitude. En société, ils professent leur conviction, parfois de manière militante et missionnaire. Il n'est pas question ici de pénétrer dans leurs débats de conscience et de faire des suppositions gratuites. Au minimum, ils se sont rangés du côté du pari, optant pour le oui ou pour le non. S'ils penchaient intimement vers la simple opinion, il faudrait les classer parmi les adeptes de la troisième position, à moins que, pour des raisons diverses, comme le doute estimé provisoire ou les nécessités d'une fonction religieuse, ils ne vivent paisiblement, dramatiquement, voire même cyniquement, le divorce entre le dedans et le dehors, entre le penser et le dire.

Des justes sur le modèle de l'Ancien Testament ?

Il existe sûrement des gens qui croient en l'existence d'un Dieu transcendant au monde, créateur, mais non sauveur. Cette attitude qui suppose l'humanité définitivement mortelle paraît noble parce que désintéressée. Elle était en principe celle des anciens Hébreux, avant la formulation de la croyance en la résurrection au IIe siècle avant notre ère. La gratuité de cette posture religieuse peut être mise en doute. En effet, la dévotion envers le Maître de l'univers pourrait avoir été assortie, dans la mentalité de ses tenants, au bienfait d'une longue vie comblée d'enfants et de richesses, à l'ombre de la vigne et du figuier de famille. En récompense des hommages, la prospérité. Mais déjà l'auteur du livre de Job, vers 450 avant J.-C., avait interrogé cette attitude car, à l'évidence, le scandale des justes souffrants, jamais bénis de la divinité, était avéré.

Je traîne un article de B. Feillet, découpé dans le Monde du 9 novembre 1990, sur la mort de Marcel Légaut. Je ne suis pas peu surpris d'y lire : " Il n'était pas un homme d'éternité, ne se préoccupait pas du salut et n'entretenait aucune image pour masquer le fait que, de la vie après la mort, lui, du moins, il ne savait rien. " J'avoue rester stupéfié qu'un homme qui ne savait rien de cela ait passé sa vie à s'emberlificoter dans les incommodités du christianisme, de l'Eglise, et de je ne sais quelle mystique, alors qu'il aurait pu élaborer une autre conception spirituelle sur le constat de son ignorance. Comme je ne crois pas qu'il se cherchait un public facile parmi les croyants, je me demande plutôt si la position qui lui est attribuée dans ces lignes n'est pas celle - fort respectable - de l'auteur de l'article.

De temps à autre un sondage annonce le pourcentage de catholiques pratiquants qui ne croiraient pas à la vie éternelle. Pratiquants ? Leur pratique peut être comptabilisée. Catholiques ? Au sens d'une connivence culturelle avec l'Evangile et avec une certaine conduite inspirée du Nouveau Testament ? Sans doute. Catholiques au sens dogmatique ? Evidemment non, puisque l'adhésion à la résurrection des morts est l'un des piliers du dogme chrétien. Le chrétien pratiquant qui ne croit pas à la vie éternelle me fait penser à un oiseau sans ailes, à une bizarrerie de la culture.

Patmos et Samos, comme toutes les îles de la Méditerranée me fascinent. Si je vous propose d'aller y entendre les réponses à l'ultime préoccupation humaine, c'est que je dois tenir une telle préoccupation géographique de Nikos Kazantzakis.

La réponse de Patmos

A qui y pénètre par la rade de Skala, Patmos apparaît au visiteur dans son austérité, dans sa sévérité rocheuse et comme une île sous le vent. Délaissant les mulets à touristes, il est bénéfique de gravir à pied le chemin qui conduit à l'église Sainte-Anne, bâtie au XIe siècle par saint Christodule, pour entrer dans la grotte de l'Apocalypse. Son arrangement et les quelques éléments d'un mobilier hétéroclite installé sous la voûte du rocher sont aussi décevants que certains lieux très saints de Palestine. Lors de mon année à Jérusalem, nous avions trouvé, le soir du jeudi saint, à Gethsémani, une olivaie tranquille à un jet de pierre de la basilique, pour y prier à distance des liturgies empâtées. De même, à Patmos, il vaut la peine de chercher un endroit à l'écart, face à la mer et à la côte de l'Asie Mineure qui apparaît dans le lointain. Aux pieds du touriste, de petites parcelles en terrasses s'étagent jusqu'à la mer. La composition du lieu chère aux jésuites bien ébauchée, c'est le moment d'ouvrir le livre attribué à l'apôtre Jean sur les temps de la fin et de relire les mots ultimes de la révélation chrétienne. Je l'ai étudié, cet ouvrage, de bien des façons, avec des groupes divers. J'ai contemplé les tapisseries de Nicolas Bataille à Angers, sans négliger le Chant du monde de Lurçat. Ma recherche qui se voulait avertie n'a fait que déblayer des abords pour pénétrer dans un genre littéraire. Je n'ai aucune envie de revenir sur des considérations exégétiques.

En réalité, le message qu'il convient d'accueillir ici tient en quelques lignes claires comme de l'eau de roche. Il faudrait le lire avec presque autant de conviction lente et incisive que Fabrice Lucchini saurait le faire. " Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n'y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu, elle s'est faite belle comme une jeune mariée parée pour son époux. J'entendis alors une voix clamer du trône : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple et lui-même, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort il n'y en aura plus, de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé. " Dommage pour la mer, murmureront tous les marins ! Il y aura un fleuve, un fleuve puissant comme l'océan ! Longtemps, il faut laisser ses yeux se repaître encore du bleu de la mer sans ajouter la moindre parole.

La conviction sous les commentaires

L'ascension n'est pas achevée. Sur le bord du chemin, les bâtiments immaculés de l'école théologique rappellent les heures de jour et de nuit que passent les hommes à spéculer sur la divinité, les bibliothèques qui consignent ces pensées, ma vie active entièrement consacrée à élucider à travers la Bible une réponse au sens de la vie.

A travers les maisons blanches de Hora, voici le monastère Saint-Jean, établi sur les ruines d'un temple d'Artémis, au sommet de la colline, par saint Christodule au XIe siècle. L'île avait été désertée quatre cents ans plus tôt. Les murs crénelés de l'austère forteresse monastique toute grise évoquent les sentinelles des châteaux du Moyen Age. J'ai toujours dit mon respect absolu pour les moines qui veillent, tel l'ascète de Kazantzakis, aux portes de l'éternité. Le guetteur ne sait pas l'heure de la venue du voyageur de nuit. Il attend, sans savoir si quelqu'un surgira devant le pont-levis. Les moines ont diminué en nombre dans tous ces monastères trop vastes pour eux désormais. J'ai vu dans le désert de Juda, à Mar Sabbas par exemple, hanter des couloirs trop longs ces ascètes rares à la barbe soignée, aux joues émaciées, généreux d'un fruit pour le voyageur altéré. Ces errants des derniers jours forcent encore mon admiration.

Après avoir franchi des cours et grimpé des escaliers, on débouche sur une terrasse proche d'un campanile où tintent avec ardeur, à l'heure dite, les cloches invitant à la prière. La vue sur Patmos, sur ses îlots satellites et sur la mer ravit le voyageur en pleine contemplation. Mais revenons à notre question d'incorrigibles Occidentaux.

Les religions du Livre annoncent une vie après la mort. C'est même une affaire sur laquelle elles se veulent particulièrement compétentes. Dans le monde latin, un clair échantillon d'une réponse positive nous est donné dans le Catéchisme de l'Eglise catholique. Après sa mort, l'être humain est promis au jugement de Dieu, à une éventuelle purification, à la résurrection conçue comme le salut de son être personnel, au bonheur de la vie éternelle avec les trois personnes de la Trinité, les anges, la Vierge Marie, tous les saints et les autres élus. Le récent catéchisme garde toujours ouverte la possibilité de l'enfer éternel pour les êtres qui se seraient enferrés dans la révolte contre leur Créateur et Rédempteur. Sur les fins dernières la doctrine officielle se garde désormais d'abonder en ces détails descriptifs qui ont fait, avant les émissions télévisées, le succès des grandes soirées des missions paroissiales. Les affirmations sont nettes, simples et fondamentales. Tout fidèle ou infidèle participant à une cérémonie d'obsèques entend le célébrant consoler les vivants et raviver l'espérance en ressassant les thèmes de la foi en la vie éternelle.

Il paraît inutile de rappeler des arguments. La foi en un Dieu personnel créateur et sauveur n'est pas contraire à la raison, mais elle dépasse le champ que la raison peut explorer. La foi se donne à la parole divine révélée en Jésus-Christ. L'expérience communautaire doit confirmer le bien-fondé de la foi.

Certes la théologie introduit de subtiles nuances dans les débats et ajoute d'abondants commentaires aux dogmes. Je pourrais vous en entretenir. Nous pourrions à Patmos nous délecter de différences entre l'expression orthodoxe et les formules latines. La Turquie toute proche nous suggérerait de citer des versets coraniques sur le salut final. Diversion et controverses byzantines, c'est bien ici l'endroit pour en stigmatiser les maniaques. Les débats d'érudits ne concernent qu'une caste et le petit nombre de leurs élèves. A l'aune des soucis de la vie quotidienne, les discussions spécialisées sur l'anthropologie juive plutôt moniste et l'anthropologie grecque plutôt dualiste adoptée par l'Eglise lors de son contact avec l'univers culturel hellénique, la distinction entre le jugement particulier et le jugement général avec sa dimension collective, les disputes sur le sens de l'expression "la résurrection de la chair", les discussions sur l'enracinement socioéconomique de la question du purgatoire, si joliment traitée par Jacques Le Goff, font figure de joutes scolastiques. Pour un catholique qui professe sa foi dans son église paroissiale la nuit de Pâques la réponse à la question posée plus haut est limpide : Alain Colas disparu en mer est déjà vivant auprès de Dieu, si le jugement lui a été favorable. Il faut bien le dire, du fidèle lambda au pape, les croyants pensent qu'Alain Colas a dû être sauvé. Certes, pour préserver son libre arbitre, chacun des croyants admet la possibilité de son refus à l'offre de Dieu, mais aucun n'est loin de penser qu'Alain Colas, un homme droit et courageux, dont les faiblesses connues de ses proches et amis avaient des motifs d'excuse, n'a pas eu plus d'ennuis, en se présentant au guichet de saint Pierre, que le fils prodigue de la parabole devant son père.

Incidences de la réponse croyante

La foi en un salut final influe-t-elle sur la vie présente des croyants ? Sans aucun doute. Saint Christodule nous fascine davantage ici que la mémoire de l'apôtre Jean, dont la paternité de l'Apocalypse est discutée. Christodule est un moine fondateur de civilisation et son œuvre est partout palpable dans ce paysage de rocaille. Ce qui est piquant c'est qu'en bon ascète venu du mont Athos il ne voulait pas de femme sur l'île, mais les bâtisseurs dépêchés par Alexis Commène, l'empereur de Byzance, ont fini par le convaincre de les autoriser à y amener leur famille. Par austérité, il ne voulait pas non plus d'habitations privées autour du monastère, mais une ceinture blanche de demeures cubiques a fini par éclore comme une couvée de poussins sous les ailes de la mère poule. On se trouvait ainsi tout près de la porte fortifiée, dès qu'il fallait se blottir à l'abri de la sainte forteresse, à la moindre incursion des pirates. Le fondateur aurait fait jaillir la source, qui a permis l'arrosage des premiers jardins, car le dessein du saint homme était de bâtir et de planter. Enfin il ouvrit l'une des plus remarquables bibliothèques de la Méditerranée, car il voulait être entouré de moines savants. Les rayonnages n'en furent jamais pillés. Je ne puis évoquer ici Patmos sans affirmer ma vénération pour Christodule. Mais à l'évidence, toute la vie active du moine a été intimement dirigée par sa foi en la vie après la mort.

La réponse positive à la question de l'au-delà a suscité et occupé nombre d'institutions religieuses à travers le monde, avec leurs conséquences économiques, familiales, sociales, politiques et culturelles. Pour ne parler que de l'Occident, la religion chrétienne a ciselé les mentalités depuis Constantin et jusqu'à la seconde guerre mondiale en certaines de nos campagnes. Mais elle eut son apogée, quand toute l'activité humaine était encadrée, au Moyen Age, dans les représentations religieuses. Il suffit de lire de Georges Duby le Chevalier, la femme et le prêtre et le Temps des cathédrales pour s'en rendre compte. Le christianisme, bâti sur une filiation divine durable et transfigurée à travers la mort, a été à l'origine de la prise en compte des pauvres dans la société. Il a influencé la générosité publique et avec quelle persuasion dans la rédaction des testaments. Il a pesé sur le prêt à intérêt, réglé les mariages, inspiré l'organisation sociale, arbitré des combats politiques et animé pendant très longtemps la vie culturelle.

On a souvent entendu, pendant les deux décennies qui suivirent Mai-68, des chrétiens critiques affirmer : " Que je sois croyant ou pas en la vie éternelle, cela ne change rien à ma façon de combattre pour la justice. J'agis au nom de mon appartenance à l'humanité ! " C'est soit par manque d'analyse, soit parce qu'ils ne se réfèrent plus en priorité à leur foi que des militants peuvent émettre pareille conviction. En effet, jusqu'à une époque récente, l'Evangile annoncé par l'Eglise a façonné la morale des gens, comme cela peut être constaté dans des réflexes que des jeunes retrouvent encore, alors qu'ils n'ont pratiquement rien retenu de leur propre catéchisme.

Dans le domaine cérémoniel, l'Eglise semble encore souvent la seule à pouvoir offrir à nos contemporains de belles liturgies d'entrée dans la vie, de mariage et d'obsèques. Des fiancés sont prêts à répondre bien comme il faut au prêtre qui les prépare à l'union indissoluble pour obtenir cette faveur de passer devant monsieur le curé, même si certains d'entre eux avouent dans l'intimité vivre en contradiction complète avec ce que demande la hiérarchie, notamment en matière d'éthique sexuelle. Beaucoup oublient combien notre civilisation occidentale a été tissée par le prosélytisme chrétien.

Enfin, de même qu'Israël disait entrer en jouissance de la terre de Canaan au titre d'un legs divin, l'Occident s'est lancé dans la conquête du monde avec la persuasion de devoir aussi l'arracher aux ténèbres du Malin, pour lui apporter la vérité et le salut du Christ à incarner déjà dans l'histoire. Pour les chrétiens, le message eschatologique qui émane de l'ensemble de la révélation et que clôt l'Apocalypse de Jean donne le sens ultime à la vie des hommes, à l'existence de tous les hommes de toute l'histoire.

Pour conclure cette réflexion sur la réponse croyante, il faut dire : si un homme espère et s'il découvre une vie éternelle après son trépas, il aura eu raison, il obtiendra la confirmation du bien-fondé de son adhésion. Le cardinal Marty, qui a pris au volant de sa Deux chevaux le train de l'autre monde, a reçu tout joyeux la récompense du bon serviteur et pourtant il a accueilli comme une grâce la couronne du vainqueur. On comprend pourquoi tant de gens avouent finalement croire en quelque chose après la mort.

Ceci dit, apparaît l'incongruité de l'inverse. S'il n'existe pour les hommes aucune autre vie que celle-ci, le croyant mort dans sa foi et sa bonne foi ne saura jamais qu'il a cru à tort. Il aura quitté ce monde dans la conviction fervente d'un paradis, pourtant inexistant. Sa foi lui aura fourni une référence morale. Elle lui aura tenu lieu d'un grand code, certes non négligeable car il en faut un, mais il aura été toute sa vie conduit par la plus tenace des illusions. Il aura passé des heures à honorer une puissance divine insensible à sa prière.

Moins prostrés que les bénéficiaires des visions apocalyptiques, mais désireux d'en rester pour la foi chrétienne au sobre décor que Patmos offre encore avant les déferlements touristiques et les trouvailles de directeurs de pèlerinages aussi ardents qu'Attila, éloignons-nous de l'île fervente et bien décidés à poursuivre notre quête.

L'ambiance de Samos

Tigani ou Pithagorion : les seuls noms de ce port stimulent les neurones. La mémoire de Pythagore, le mathématicien philosophe, plutôt que celle du sculpteur Pythagoras, s'impose immédiatement. En effet, Pythagore, qui serait né ici au VIe siècle avant J.-C., croyait à la métempsycose, c'est-à-dire à la transmigration des âmes d'un corps dans un autre, humain, animal ou même végétal. Il convient d'éliminer rapidement cette question, car cette errance terrestre, préalable pour l'âme individuelle à la prise de conscience de sa véritable nature, c'est-à-dire du fait qu'elle est depuis l'origine et sans le savoir un principe éternel et transpersonnel, fait allusion à une situation antérieure à celle de ce débat sur un état ultime, permanent et heureux. Je n'ai pour ma part rencontré personne qui ait pu rendre compte avec des indices acceptables d'une expérience d'une vie dans un autre corps. Je n'ai jamais entendu que des témoignages éthérés sur ce type de transmutation. Je n'aperçois dans cette croyance qu'une réponse imaginaire à l'angoisse de la mort. Exit Pythagore.

Samos ne présente pas l'austérité de Patmos. L'accueil insulaire est appréciable. On peut déguster des fruits de mer et du poisson dans les tavernes. Qui serait insensible au muscat de Samos ? Aux visiteurs des îles grecques, Lawrence Durrell conseille de faire chanter Samiotissa, une chanson populaire, et d'apprendre à danser le kalamatiano. La contrée verdoyante et fleurie paraît insouciante alors qu'elle fut pourtant l'objet de convoitises, d'occupations, de révoltes et de libérations multiples. Partons à la recherche des traces d'Epicure.

Voici les vestiges de l'ancienne ville et les traces du héros civilisateur local, le tyran Polycrate, que mon vieux guide affuble des qualificatifs " homme d'état génial et brigand débauché ". Chanceux à l'excès et possesseur de trésors fabuleux, il dirigea Samos au VIe siècle avant J.-C. Commentant le passage de Matthieu où nous voyons Jésus envoyer Pierre à la pêche pour retirer de la gueule d'un poisson le statère de l'impôt, je ne manquais jamais de rapprocher de l'épisode la légende du prince qui, pour savoir s'il était toujours aimé des dieux, avait jeté son anneau à la mer et l'avait retrouvé dans un poisson qu'un cuisinier du palais préparait. Sous le gouvernement du tyran, l'architecte Eupalinos creusa un aqueduc long d'un kilomètre et demi pour amener l'eau potable en ville. Polycrate créa le port où l'on accoste encore, pour y mettre à l'abri la flotte qui lui permit de conduire ses raids. Il attira le poète Anacréon à sa cour et celui-ci y chanta les plaisirs des banquets, du vin et de l'amour. L'orientation est à l'hédonisme.

Polycrate fit reconstruire le temple d'Héra. On peut traverser en bateau le petit golfe qui nous sépare des ruines de l'Héraion. C'est là en effet, à environ six kilomètres de Pithagorion et au bord de la mer, qu'il est possible de trouver un lieu convenable, par un acte un tantinet blasphématoire, pour évoquer la réponse d'Epicure.

Né soit à Athènes, selon Diogène Laërce, soit à Samos, selon une autre tradition qui serait maintenant plus acceptée, Epicure a passé sa jeunesse dans l'île, puis à Colophon, un peu au nord d'Ephèse, quand ses parents, colons d'origine attique, durent s'exiler de Samos. Il fut un très jeune maître de lecture dans l'école de son père grammairien, tandis que sa pieuse mère l'entraînait comme choriste dans des rites religieux de purification dont il se dégoûta. Il en conçut un solide mépris pour les superstitions issues de la mythologie. Soit comme étudiant, soit comme fondateur d'écoles, nous le trouvons voué à la réflexion, de Rhodes à Lampsaque en passant par Samos et Lesbos, jusqu'à ce qu'il fondât en 306 avant J.-C. son école du jardin à Athènes, un espace tout en contraste avec les jardins voulus par Christodule pour les ermites de Patmos.

Puisque le jeune Epicure devait faire l'enfant de chœur à son corps défendant - à domicile peut-être -, il y a quelque chance aussi pour qu'il ait fréquenté le sanctuaire d'Héra. A partir des ruines existantes, on a du mal à se représenter cet énorme temple, particulièrement vénéré des marins, aux cent trente-cinq colonnes, hautes de dix-huit mètres, dont il ne reste qu'un seul exemplaire debout. C'est sans doute là qu'Epicure enfant ne voulait pas s'en laisser conter par la religion. Sa philosophie n'aura pourtant rien à voir avec la bonne chère habituelle à la cour de Polycrate.

La réponse d'Epicure

La maxime du philosophe est sans concession : " II y a des gens qui, pendant toute leur existence, se préparent pour la vie à venir, ne s'apercevant pas qu'un poison mortel a été versé dans la source de notre vie. " La Lettre à Ménécée mérite tout entière la lecture, mais il suffit de citer ici le passage décisif. " Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or, la mort est la privation complète de cette dernière ... Il faut ainsi considérer comme un sot celui qui dit que nous craignons la mort, non pas parce qu'elle nous afflige quand elle arrive, mais parce que nous souffrons déjà à l'idée qu'elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l'inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n'est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n'est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n'a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu'elle n'est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus. "

La fin de Polycrate oblige à joindre une remarque à la pensée d'Epicure. La mort n'est rien, mais mourir peut être quelque chose. Polycrate l'éprouva tristement. Le tyran béni des dieux fut malchanceux pour finir, car, attiré par les Perses dans un traquenard, il périt peu glorieusement et peut-être même sur une croix. Et le deuil des êtres chers est-il si aisé ?

Devant l'inexorabilité de la réponse d'Epicure, je puis réécouter la bande de Comédie tragédie de Kazantzakis. Minuit sonne. Hosanna ! L'ascète entraîne ses comparses vers la porte en criant : Le céleste époux s'avance ! Attente tremblante. Rien ne bouge. Plusieurs agonisants supplient le moine de prier. Son imploration se fait insistante. Rien. Ricanements. L'ascète adjure le Seigneur : Nous ne sommes pas faits de la seule terre, j'ai reçu ton souffle divin ! Perdus ! Brisons les vantaux ! crient les autres. Une fente dans la porte. Que vois-tu ? Des arbres tout noirs comme des cyprès et des marbres blancs. L'ascète frappe le battant. C'est comme s'il cognait sur la nuit molle. Il réclame son salaire, celui de la promesse. Certains lui demandent de se soumettre. Me soumettre, moi ? Moi que le corps de la femme faisait trembler de fièvre ! Insupportable silence, pire que la foudre. Je sens les cailloux et la terre qu'on a jetés sur moi. Il ne viendra pas !

Le bouddhisme qui n'est pas vraiment une religion répond lui aussi négativement à notre question, puisque l'existence parfaite s'achève dans l'extinction du désir et de la vie individuelle.

Reste à consentir à l'être, à l'existence, à la finitude personnelle, à l'estime de l'espèce enclose dans ses barrières, au projet indiscernable dans lequel nous nous ébattons.

Les arguments de l'incroyance sur la sellette

Aristarque est un astronome originaire de Samos. Or, ce bonhomme du IIIe siècle avant J.-C. avait déjà une vision héliocentrique de l'univers. Il fut traité d'impie presque deux millénaires avant Galilée ! A Samos, il semble donc permis d'être audacieux : une vie sans fin destinée à des êtres spatio-temporels paraît impossible à penser. N'est-ce pas un pur fruit de l'imaginaire ? L'homme ne semble pas plus bâti pour l'éternité qu'un papillon pour défier l'Armée rouge. Un paradis, beaucoup le disent, est trop beau pour être vrai et donne le vertige à qui réfléchit un peu à sa condition. L'homme angoissé devant sa mort a fait fonctionner sa planche à désirer et il a fabriqué de la fausse monnaie.

Je n'objecte rien à cette proposition qui me hante, mais je note seulement que fut étrange l'émergence de ces machines à soupirer que nous sommes. Il y aurait alors dans l'être une sorte de perversité, de sadisme constitutif. Mais au fond, pourquoi ne suffirait-il pas de reconnaître que notre nature est finie et qu'il convient de sevrer nos désirs infantiles ? Ce chemin initiatique parcouru, la vie devient harmonieuse, comme le veut Epicure. Admettons donc que les choses puissent être ainsi. Ce qui me gêne, néanmoins, c'est la certitude absolue d'Epicure. L'angoisse peut naître de l'ignorance, de la crainte de n'avoir pas fait ce qu'il fallait durant la course probatoire.

Passons à un autre argument. C'est la prise de conscience de plus en plus vive de l'origine de l'humanité par le jeu de l'évolution des espèces. Une étude du fonctionnement du système nerveux de plus en plus approfondie pousse à évacuer tout reliquat d'animisme et d'âme immortelle dans la compréhension de la vie humaine. De même qu'il est facile de se passer maintenant de démons réels pour rendre compte des malheurs de l'humanité, comme de ses petites et grandes misères sociales, il est de plus en plus tentant de réduire nos activités cognitives aux opérations chimiques et électriques du système nerveux. L'humanité paraît si peu de chose dans l'évolution de la planète. Elle n'est presque rien dans l'histoire cosmique. Comment imaginer qu'un Dieu adoré comme tout-puissant ait pu créer ces particules vibrantes de pensée qui tournent dans le cosmos comme des fétus de paille ? Nous sommes peu de chose, disent les gens, au moment de la mort d'un homme qui se croyait quelqu'un. Devant les milliards d'années d'expansion de l'univers, le big bang, et de repli, le big crunch, les réflexions de cette misérable espèce paraissent dérisoires.

Enfin les athées reviennent sans cesse à l'objection majeure, à l'insoluble problème du mal. Les mêmes récusent par voie de conséquence toute révélation. Aucun message divin n'est issu d'un monde transcendant à l'univers humain en direction de la planète. Toutes les prétendues révélations transmises aux hommes par les religions semblent des paroles exclusivement humaines.

Si je ne me sentais pas aussi abasourdi que les apocalypticiens en quittant Patmos, je suis presque hébété après avoir reçu en pleine face le message d'Epicure au bord du temple d'Héra, cette déesse du mariage qui symbolisait pour les familles de l'antiquité grecque la grandeur maternelle. L'épouse jalouse et vindicative de Zeus n'a pourtant laissé ici que des ruines, tandis que la leçon du jeune choriste de Samos conserve toujours des fidèles.

Quoi qu'il en soit, à sa mort, si celui qui a nié la vie éternelle a eu raison de le faire, il ne vérifiera même pas qu'il a eu raison. La vérité de son retour au néant correspondra au moins à ses prévisions, mais cette vérité sera bien inutile, puisque ceux qui en ont débattu seront absents de tout constat. Froideur marmoréenne de la vérité. Noirs cyprès du cimetière ! Si par contre le négateur se trouve devant une issue qu'il avait récusée, il sera surpris et pourra reconnaître l'indigence de ses prévisions. Gageons alors que Dieu ait plus d'humour que Jésus. Mais ce serait, à l'instant même, un humour un peu noir !

Je ne veux pas en rester là et je cite encore René Char : " Si par extraordinaire la mort ne mettait pas le point final à tout, c'est probablement devant autre chose que ce Dieu inventé par les hommes à leur mesure, et ajusté (plutôt mal que bien) à leurs contradictions, que nous nous trouverions. " Et encore : " Mais peut-être notre cœur n'est-il formé que de la réponse qui n'est point donnée ? "

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