L'AVEU D'INCONNAISSANCE

7. LA RELATION DES ÊTRES FINIS

À LA SOURCE ABSOLUE DE L'ÊTRE

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Devant le ciel étoilé, si facile à observer les soirs de mon enfance à la campagne, j'ai bien des fois professé mon enchantement et la foi en un Dieu créateur. Mais une grande question m'a assailli depuis ma remise en cause des certitudes reçues et longtemps transmises. C'est celle des relations entre les innombrables êtres limités que nous sommes et au milieu desquels nous vivons et la source absolue de l'être.

Position du problème

Dans les années cinquante, mes maîtres m'enseignaient que les marxistes niaient l'existence de Dieu, mais rapatriaient dans la matière toutes les qualités que d'autres philosophes projetaient en Dieu. Diviniser la matière, c'était encore affirmer l'absolu divin. Le marxisme ne serait pas athée, mais panthéiste. Chacun a rencontré sur sa route de nombreux croyants, adeptes de diverses religions ou confessions et au moins quelques athées, non pas des indifférents qui n'auraient pas pris position sur la question religieuse, mais des gens qui, après avoir réfléchi, affirment la non-existence de Dieu. Il se trouve dans le monde des personnes très assurées de l'existence de Dieu et d'autres tout à fait certaines de l'inexistence de Dieu. Comment formuler ma conviction à cette étape de ma réflexion ?

Si, à mon sens et comme je l'ai proposé dans un chapitre précédent, l'existence ou la non-existence de l'être absolu n'est ni un point litigieux ni une affaire de foi, la vraie question c'est bien de savoir quel est le statut des innombrables êtres limités dans leur rapport à l'être absolu, c'est-à-dire au fondement même de l'être. Quelle relation peut bien exister entre la source ultime et permanente de l'être et les êtres changeants dont les humains expérimentent l'existence et la présence à côté de la leur, sur la seule scène de l'histoire dont ils ont une expérience évidente et incontestable ? Plus haut, il m'a été impossible de prendre position sur l'existence ou non d'une composante immatérielle, voire immortelle, dans les êtres de ce monde. De plus, il faut noter que cette réflexion à ras de terre ne nie ni n'affirme l'existence d'êtres totalement immatériels.

Deux statuts différents viennent à l'esprit : soit la création des êtres finis par la source absolue, conformément à la doctrine d'Augustin, de Thomas d'Aquin et de Descartes, soit l'épiphanie dans les êtres finis de certaines modalités du grand tout absolu, en accord avec Spinoza. De grands esprits ont défendu l'une ou l'autre de ces hypothèses. Ils ne peuvent avoir raison ensemble. L'esprit humain qui s'aventure dans cette réflexion s'engage dans une recherche bien laborieuse. Je n'ai jamais trouvé sur ma route d'écrit qui ait pu exposer à une intelligence ordinaire comme la mienne une solution claire au problème posé. Je renvoie mon lecteur aux philosophes professionnels et je vais simplement rappeler pourquoi je reste perplexe non pas face à la pensée des uns et des autres, que je pourrais déformer en prétendant l'exposer, mais, plus modestement, face à ce que j'ai compris et à ce que je mets sous les mots.

Les hypothèses : la création divine ou le panthéisme ?

Pour les partisans de la création, un dieu parfait, par hypothèse toute intelligence, toute bonté et toute puissance lance dans l'existence spatio-temporelle un univers distinct de lui, inférieur à lui, imparfait. Pour quel motif ? Par pure libéralité, pour associer à son propre plaisir d'échanger et de vivre des créatures capables d'acquiescer à ce bonheur. Les êtres finis doivent, au cours de l'épreuve terrestre, choisir leur intégration dans une cité extra-temporelle délivrée de tout malheur et dans laquelle la justice violée dans le monde sera rétablie.

La difficulté dans cette conception tient dans le surgissement d'un monde limité, générateur d'incommensurables souffrances et qu'un dieu parfait se serait tout de même décidé à produire. Sur ce point, je me suis largement expliqué dans un chapitre précédent sur l'origine et la signification du mal. Le problème du mal reste pour moi la pierre d'achoppement de la notion de création. Les théories de l'Incarnation et de la Rédemption m'apparaissent comme des justifications de convenance, des constructions théologiques fort belles, mais dépourvues de signes parlants de crédibilité. Mon interrogation ne pourrait être levée que par l'apport d'une révélation suffisamment accessible. Faute d'être assuré de l'origine surnaturelle d'un tel savoir, comme je l'ai exposé également dans un chapitre antérieur, je passe au second volet du possible rapport de l'être absolu et des êtres multiples.

 

Voici comment j'ai compris le panthéisme et mes nouvelles interrogations. Le panthéisme nie la distinction entre un Être divin et l'univers dans lequel nous vivons. N'existe de toute éternité qu'une seule substance nécessairement infinie. La Nature et Dieu, c'est la même chose. Par hypothèse, cet ensemble éternel a en lui-même sa raison d'être. Rien ne naîtrait de rien. Le problème de l'origine d'un Absolu, comme celui de la naissance de l'univers, serait un faux problème.

L'Être global, dont la structure reste inaccessible à l'intelligence humaine, recèlerait les potentialités de tout ce qui arrive. Les qualités divines, que les partisans de la création projetaient dans un Être transcendant distinct du monde, seraient reconnues comme présentes dans la totalité dont la matière fait partie. Cela ne veut pas dire que l'être se réduirait à l'aspect limité de la matière observable par l'homme. Il y aurait bien une sorte de foyer du monde, mais sans rupture avec ses apparences mondaines.

Que serait l'univers dans lequel nous évoluons ? Des manifestations, des modes d'être. Les êtres multiples de l'expérience seraient les modes finis d'une Substance unique. Le monde visible à l'homme serait l'aspect changeant de l'Être éternel, le kaléidoscope de la globalité. De cet ensemble sans commencement ni fin et nous dépassant absolument, nous ne serions que des pulsations, des étincelles parmi d'autres, échappées un court instant du foyer, des bulles un moment lumineuses sur un océan infini de lave. Chaque humain accomplirait son destin en tirant de son parcours temporel, grâce au détachement, le meilleur parti.

Dans cette vision des choses de la vie, il est très difficile de concevoir l'indestructible unité de l'un et du multiple, donnés à l'instar de l'endroit et de l'envers d'une même médaille. Mais le panthéiste bon teint peut toujours objecter au théologien chrétien qu'il accommode bien trois personnes divines et une seule nature dans le mystère trinitaire et aussi deux natures, l'une divine, incréée, et l'autre humaine, créée, dans la seule personne du Christ !

Mes interrogations. L'Être éternel prendrait-il conscience de lui-même ailleurs que dans l'homme ? Ne tombe-t-on pas dans l'inconséquence en faisant coexister dans la même totalité des réalités changeantes et des qualités divines stables ? Comment de l'Eternel peut-il subsister en continuité avec une texture périssable, avec ces bulles qui éclatent ? Comment cet ensemble peut-il être balafré de toute éternité par des blessures multiples ? Comment ce qui existe de toute éternité et est, par hypothèse, parfait peut-il éprouver des dégradations ? Serions-nous, le temps de notre brillance, assujettis à la sublime indifférence d'un lac éternel agité par d'incessantes convulsions ? Il est possible qu'il en soit ainsi, mais rien de convaincant ne sort non plus de cette manière de regarder l'univers. Cette pensée donne tout autant que l'autre le tournis.

Pour mon compte, je n'arrive à penser ni dans l'hypothèse de la création, ni dans le panthéisme. Les deux me conduisent à des apories. En ce point crucial je fais l'aveu de mon inconnaissance radicale. Je ne professe pas l'impossibilité de résoudre en droit et à un niveau d'intelligence bien supérieur à mes facultés la question posée dans l'un ou l'autre sens. En fait, l'accès à un Dieu personnel est vécu dans les religions de manière existentielle. Leur approche n'a rien de déraisonnable. Mais en conscience, je ne peux plus y adhérer avec l'intime conviction. Je suspends mon jugement. Je ne sais pas ce que je suis ; je ne sais pas de quel vouloir, de quel savoir, de quelle puissance lointaine je viens.

La vie humaine conçue comme un destin

A partir du moment où il n'arrive pas à nouer un échange certifié sur le mode du dialogue avec le foyer absolu de l'être, faute d'en connaître quoi que ce soit d'assuré, l'être humain jeté dans la vie, témoin et victime parfois de bien des malheurs, mais tout autant bénéficiaire de quelques agréments, n'a plus que la possibilité d'acquiescer à son destin, à un destin dont l'issue lui échappe. Il faut évidemment s'expliquer sur cette notion.

Tout d'abord, l'on pourrait dire que la vie ressemble à l'une des variantes de la course à la valise dont j'ai été témoin dans les fêtes populaires de mon enfance. Une valise était attribuée au sort à chaque concurrent. Au signal du départ, le coureur devait s'équiper avec toutes les pièces du barda qu'il découvrait dans son bagage et parcourir la distance convenue le plus vite possible. Certains participants, éventuellement peu sportifs, se trouvaient favorisés par la chance et d'autres, plus rapides, pas du tout aidés. Tandis que celui-ci se demandait bien comment s'accoutrer, celui-là avait déjà entamé sa course. Cet autre filait au but sans encombre, tandis que son voisin de couloir s'avançait tout empêtré. Nul ne pouvait s'alléger ou refuser l'usage d'un accessoire. Aucun échange n'était autorisé.

L'image de cette compétition avec l'attirail attribué par le sort, l'incitation à ne pas lorgner inutilement vers les avantages ou les inconvénients de l'équipement de son voisin et l'idée de participer à l'épreuve avec une bonne dose d'amusement sont des représentations pertinentes aux yeux de l'être humain en chemin. La vie est une course à la valise. Si les humains peuvent s'entraider à supporter leur existence et éliminer une part de l'injustice criante de certaines situations, il n'en reste pas moins qu'une certaine partie du fourniment de chacun est immuable. Composé sans souci d'égalité le contenu du bagage de chaque concurrent ne peut être échangé. Mieux vaut faire contre mauvaise fortune bon cœur et ne pas gaspiller son énergie à ronchonner contre ce qui ne peut en aucun cas être modifié. Les Stoïciens ont trouvé la bonne formule sur ce point : seul parfois ou ensemble souvent, essayons de changer ce qu'il est à notre portée d'améliorer ; devant l'inéluctable inclinons-nous et assumons.

Les philosophes réfléchissent plus sérieusement, tandis que les particuliers, eux, vivent leur destin. Pour définir le destin à ma façon, nullement technique, je commence par en répudier la notion religieuse, selon laquelle les étoiles, des puissances occultes, les Parques, les dieux, la Providence divine prédestineraient chaque humain pour son parcours terrestre singulier, faste ou néfaste, indépendamment de sa volonté. Nous n'avons, à mon avis, aucune connaissance avérée d'un telle détermination, quels que soient les bénéfices importants qu'aient pu en tirer les charlatans.

Lorsque je parle de destin, je songe plutôt à la réalisation concrète, effective d'un itinéraire. Celui-ci est particulier à chacun et dépend de différents facteurs : la génétique, la place d'un sujet dans sa famille et la fratrie, l'environnement éducatif, les événements surgis sur la route, etc. Chacun porte son fardeau. Il ne s'agit pas d'un sort jeté, il s'agit d'un parcours unique de fait. Personne ne peut se mettre à la place d'un autre. Être né prince, fils de chef ou enfant prolétaire change beaucoup de choses et l'on n'y peut rien. Être l'aîné de la famille, avec lequel les parents ont fait leur apprentissage ou le petit dernier très attendu et choyé ou seulement supporté parce que non désiré, avoir la chance d'être inscrit dans la classe d'un merveilleux prof de maths ou de littérature ou la malchance de tomber sur une équipe d'enseignants ni très doués pour la pédagogie ni très motivés, devoir supporter en classe un voisin turbulent, disposer d'une énergie incroyable, soutenue par des parents ou un ami, être pris en grippe on ne sait vraiment pourquoi, avoir manqué de peu et injustement le train d'une promotion, tout cela contribue à faire un destin. Comme de se trouver dans l'avion qui se noie dans les flots ou de l'avoir manqué à cause de son incapacité à respecter un horaire. La liste serait interminable. Tout cela, de fait, crée un destin.

Une telle conception du destin ne privilégie pas l'obscurité et la fatalité. Au contraire, une vie, étudiée de très près, dans ses différents paramètres, se comprendrait, si l'on avait la capacité de s'y appliquer pleinement avec les outils d'analyse pertinents.

De même l'espèce humaine construit sa course et son destin à partir des éléments contenus et accumulés dans son bagage. Ainsi les peuples et tous les ensembles d'une population.

 

Ma seule conclusion sera donc : les êtres finis se trouvent ontologiquement en relation de dépendance à l'égard de la source de l'être. Sans un tel lien, les existants contingents, qui apparaissent et disparaissent sur la scène sensible de la vie que nous connaissons, ne pourraient être. A chacun d'eux son destin. Il me revient de consentir, d'acquiescer, d'adhérer le plus gaiement possible à l'être sans pouvoir nommer et sans décrire son foyer.

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