L'AVEU D'INCONNAISSANCE

8. L'AGNOSTICISME PRATIQUE

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Quel est le bilan du savoir d'un simple fantassin de la pensée sur les problèmes les plus radicaux de l'existence humaine ? Il faut avouer une part inéluctable d'inconnaissance, une sorte de navigation à vue, très éloignée de celle des grands philosophes, des sages parvenus à l'équilibre, des religieux affirmatifs, des nihilistes de toute espèce.

En suspens

Tout d'abord, au terme de l'examen rationnel et au-delà de la nécessaire affirmation d'un absolu fondateur de l'être, l'existence d'un Dieu personnel, distinct du monde et créateur, est loin d'être évidente pour tous. Une communication des hommes avec la transcendance, garantie par des signes suffisants de fiabilité, ne l'établit pas davantage. Les expériences de rencontres avec des morts qui seraient à nouveau vivants n'entraînent pas une conviction générale. Tous les jours les faits divers nous montrent l'extraordinaire malléabilité de l'esprit humain, toujours prêt à se laisser capter par les scintillements du merveilleux. Les croyances sont respectables, mais les fruits bigarrés mûris dans les mouvements religieux ne manifestent pas à coup sûr l'origine divine des apparitions. De quoi est capable le cerveau de l'homme, de quoi sont capables des initiés rassemblés autour d'une grande conviction ? Enfin, j'en ai assez écrit, le problème du mal rend difficile à concevoir la rencontre avec Dieu. Un Dieu personnel, créateur et rédempteur n'est ni facilement cru, ni aisément nié.

En second lieu, comme nous l'avons examiné, la transcendance de l'être humain n'est pas nettement assurée. Les objets de nos rêves, le franchissement de nos limites connaturelles et la vie sans fin dans une communion avec la Source de l'être paraissent impossibles à penser jusqu'au bout. Certes, par hypothèse, un Dieu tout-puissant pourrait nous conférer des aptitudes à la vie éternelle sans détruire notre singularité historique et donner des ailes angéliques aux lourdauds que nous sommes. Pourtant, on peut se demander si cette affirmation de l'immortalité ne répond pas au souhait de l'humain de retrouver l'affection de ses morts, d'assouvir son besoin de réussite, de rétablir la justice si fréquemment violée sur la terre.

Enfin, aux perplexités accumulées sur Dieu et sur le fini, vient s'ajouter la liste des illusions perdues. L'homme s'est si souvent nourri de mirages. Il a cru qu'il était au centre de l'univers, qu'il avait été créé directement à part des animaux, qu'il avait été chassé d'un paradis terrestre, qu'il planait au-dessus de ses conditions économiques et inconscientes. Tant de fois il s'est persuadé que le monde allait bientôt finir. Le décompte de ses naïvetés devrait nous rendre extrêmement circonspects devant toute affirmation sur l'invisible qui nous mènerait. Les grands guides des hommes ont abreuvé la terre de récits contradictoires : Bouddha, Jésus et Mahomet ne peuvent avoir raison ensemble. Or chacun des trois a entraîné des milliards d'hommes dans son sillage. Comment accommoder leurs vérités ? Nos aspirations transforment vite les légendes en faits. Lors des hostilités du golfe Persique, on a pu constater que les gens adhéraient sans esprit critique à ce qu'ils aimaient croire. Les chefs de guerre peuvent compter sur cette tendance pour les manipuler en les désinformant.

Devons-nous nous fier en la promesse qui nous assure une présence active pour demain ? Oui, si nous avons pu vérifier un certain nombre de fois qu'une telle annonce a pu être honorée, hormis le cas de force majeure. Or, pour adhérer aujourd'hui à la parole de l'Autre touchant demain, il faut avoir une connaissance suffisante de cet Autre. La bonne foi ne garantit pas des chimères. Sincérité n'équivaut pas à vérité. Si nous dressons un bilan provisoire, je ne suis guère pressé de croire à l'émersion miraculeuse, éclatante et irrévocable des cités disparues.

Un affolement momentané

Il faut bien que la raison qui nous constitue, nous vient d'ailleurs et nous précède soit elle-même, sans céder à l'orgueil. Nous ne l'avons pas inventée. Ma raison m'est bien utile pour repousser un Dieu sadique. Qu'on ne me refuse pas le droit de poser des questions insolentes en usant d'elle.

Si nous devons revivre, d'où vient cette condition misérable qui n'est pas attribuable à un péché d'origine ? Pourquoi cette confusion pitoyable des religions ? Pourquoi tout ce temps perdu à fouiller et à divulguer l'insondable mystère ? S'il y a quelque chose après, il est curieux, quoi qu'en dise la parabole du riche endurci insensible à la misère du pauvre Lazare et qui avait Moïse et les Prophètes pour comprendre son destin, que nous n'en soyons pas informés avec plus de clarté. Nous ne disposons que d'opinions pour répondre aux questions essentielles. Les uns croient au ciel, les autres non. Dieu ressemblerait-il à un patron qui ne tiendrait pas ses employés au courant ? Allons donc ! Si vraiment un Dieu veut nous sauver après la mort dans la perspective qu'indiquent plusieurs religions, c'est à penser qu'il a choisi l'obscurité la plus noire pour réaliser son dessein. L'image de ce grand Maître conçu selon l'idéologie royale familière à Bossuet m'est étrangère.

S'il était indifférent d'y croire ou non la situation paraîtrait insolite à l'excès. Est-il pensable qu'un Dieu se cache et vous fasse une surprise, une sorte de grosse et étrange farce, agrémentée d'un bon gros rire clownesque pour dissiper le malentendu ? Serait-ce digne de l'homme, cela ? Un croyant un peu normal aimerait une foi claire et communicative comme ces cloches innombrables qui carillonnent sur la mer Egée le dimanche de Pâques.

D'un autre côté, si nous ne revivons pas, s'il n'y a rien après la mort, il paraît vain de dépenser des énergies extraordinaires dans le monde autour de cette fabulation. Même si les contes font parfois du bien, même si les histoires consolent de la rudesse des jours avant le sommeil réparateur de la nuit. Il serait stupide de se faire prendre pour un benêt. Mais alors à quoi rimerait cette aventure cocasse dont certains aspects ne manquent pas de saveur ?

S'il n'y a rien après la mort, où nous mène donc cette intrigue ? Faut-il imaginer un Dieu pervers, qui nous ferait désirer l'impossible ? Difficile de se représenter ricanant un Maître du monde qui aurait joué un bon tour à ses bonshommes de glaise ! J'ai trop souvent vu le chat rentrer de sa chasse au grenier et laisser la souris courir un instant dans l'allée du jardin avant le coup de dent fatal.

Si personne ne joue avec nos espoirs en nous faisant apparaître pour deux ou trois petits tours, se peut-il que nous soyons, nous les hommes, un peu lucides et que le destin soit si aveugle ? Nous serions dans le monde - sauf présence de vivants intelligents sur d'autres continents de l'être, inconnus de nous - ce qu'il y a de plus conscient, l'émergence clairvoyante d'une force aveugle, d'un Dieu qui s'élaborerait dans l'histoire, comme l'ont imaginé des philosophes. Panthéisme. Nous serions alors dans la pleine absurdité d'un univers qui s'éveillerait du néant. Le réel serait-il indifférent, voire hostile à ce que d'aucuns tiennent pour le plus important, la survie ? Insolite ou excentrique. Le réel déborde la nature que nous connaissons, mais l'affirmation d'une autre vie reste tout à la fois invérifiable et impossible à réfuter.

Comment traiter le désir ?

Je me demande s'il faut refréner ou aviver le désir d'immortalité ? Point capital, car les convictions religieuses émanent du désir. Si la souffrance, la misère humaine et la mort viennent de beaucoup plus loin que de l'initiative humaine, il faudrait réfléchir sur l'éclosion d'élans immodérés dans un corps fini. Certes, le souhait de se survivre existe, mais ne faut-il pas en faire le deuil, comme nous faisons le deuil de voler aussi simplement qu'un oiseau, sans le moindre appareillage, ou de nager avec la souplesse des dauphins, puisque nous n'avons pas été conçus - ou l'évolution ne nous a pas réalisés - pour ces modes de déplacement ? Il n'est pas évident qu'un destin éternel pour un être aussi limité que l'homme soit pensable. Finalement, peut-être faut-il sevrer le désir.

Je veux bien faire le deuil devant cette sévérité du destin et je n'attends rien. Le deuil, c'est comme si je l'avais déjà fait. Mais d'un autre côté, faire le deuil d'une autre vie suppose l'acquisition d'une maîtrise. Ce long apprentissage est-il aussi noble que la révolte contre la condition finie d'un être capable d'imaginer l'impossible ? Il n'y a peut-être pas plus de grandeur à mener ce deuil qu'à vociférer devant la porte de la finitude que Kazantzakis plante dans le décor de sa pièce. Une autre vie ? Elle n'est ni évidente, ni exclue. Elle est peu concevable, mais ce n'est pas parce que personne ne sait la dépeindre autrement qu'avec des symboles issus de notre expérience qu'elle n'existe pas. Se révolter serait-il pathologique ? D'où sourdrait ce rêve qui ne serait qu'un leurre ?

Le cœur balance. J'ai cru apercevoir tant de voiles, tant de vaisseaux surgissant de l'horizon, tant de mirages là où les sables et le ciel se confondent et qui n'étaient que les dessins de mon vouloir sur les nuages ou les miroitements de la chaleur ! Nous préférons rêver d'une impossible félicité, d'un ailleurs, du rassasiement de Narcisse, de son paradis létal, plutôt que d'affronter ce gouffre de la lucidité dont nous ne réchappons qu'au prix de l'incendie de nos chimères. Je ne peux pour mon compte aviver le rêve ni titiller l'espérance. Cette fleur est illusoire. Je préfère ne pas chauffer à blanc un désir qui doit peut-être être tempéré. Difficile, mais sublime voie des crêtes.

Puis je m'en prends à l'attitude tutioriste que je ne trouve pas digne de l'homme. Puisque le savoir humain défaille, faire comme si un plan transcendant existait et comme si un Dieu personnel avait l'intention de sauver l'humanité de la mort relève d'une mentalité calculatrice. Je ne vois pas comment le parieur de Blaise Pascal - inventeur de la machine à compter et des carrosses à cinq sols - peut sortir de ce pharisaïsme. Il est difficile de se forcer et de faire semblant. Etre plus sûr de quoi ? D'être récompensé, de ne pas être puni ? Rien à perdre, tout à gagner ? Mesquinerie et du point de vue de l'homme et du point de vue d'un Dieu supposé ! Dieu derrière son comptoir, devant un grand registre, avec des fausses manches ! Quelle tristesse !

Aux amateurs du pari, je propose une réfutation, celle d'André Comte-Sponville, dans l'Esprit de l'athéisme, Albin Michel, 2006, pp. 137-139 :

L'argument, même à le supposer mathématiquement sans défaut, me semble théologiquement douteux. Pourquoi la grâce se soumettrait-elle au calcul des probabilités ? Comment mon salut dépendrait-il d'un pari ? Dieu n'est pas un croupier. Rien ne l'empêche de me damner, y compris si j'ai opté pour son existence, ni de me sauver, même si j'ai parié qu'il n'existait pas. Mais laissons cette objection théologique de côté. C'est surtout d'un point de vue philosophique que le pari de Pascal me paraît inacceptable. La pensée n'est pas un jeu de hasard. La conscience, pas un casino. Pourquoi devrions-nous soumettre notre raison à notre intérêt ? Notre esprit, à un calcul des risques et des gains? Notre philosophie, à une martingale? Ce serait indigne de nous, de la raison et de Pascal (son pari ne s'adresse pas à lui-même, qui n'attend la foi que de Dieu, mais aux libertins, qui ne veulent croire qu'à leur propre plaisir). C'est où l'hédonisme et l'utilitarisme atteignent leurs limites. Je ne suis pas un joueur; je suis un esprit. Ce n'est pas mon intérêt que je cherche d'abord; c'est la vérité, et rien ne garantit que les deux aillent ensemble. C'est même improbable, tant mon intérêt est particulier, tant la vérité est universelle. Si bien que l'intérêt même où je suis de croire en Dieu (comme le montre le pari de Pascal) doit me rendre vigilant - dès lors que je n'ai, de l'existence d'un tel Dieu, aucune preuve ni aucune expérience - contre la tentation d'y croire en effet, voire fait une raison forte de n'y pas croire. Pourquoi le réel, qui n'est pas coutumier du fait, me sourirait-il à ce point ?

Sans visibilité

Prenons acte de l'imprévisibilité du monde. Mais affinons encore notre réflexion. Comment vivre alors, quand on assume consciemment l'incertitude du destin ? Puisque pour un certain nombre de gens, dont nous sommes, la question de la survie de l'homme après la mort reste sans réponse, n'est-ce pas qu'elle n'a pas d'importance et qu'il faut organiser toute son existence hors de cette obsession ? Faute de savoir à quoi ou à qui m'attendre, je préfère ne pas attiser les feux du désir.

On ne fait pas comme s'il y avait ou s'il n'y avait pas une autre vie, on vit l'instant. Quel silence doit régner au milieu du bavardage des missionnaires et des chevaliers cuirassés de certitude qui courent l'univers pour faire un seul prosélyte ! Narcisse n'aime pas cette simplicité du réel, tout particulièrement dans ce monde médiatisé où les simulacres tiennent lieu de réalité. Pourquoi entretient-il ce souci constant de l'image de lui-même enclose dans le miroir ? Pourquoi veut-il toujours passer à la télévision pour s'expliquer ?

Nous ne cultivons pas l'incertitude. Nous vivons dans l'acceptation de ce qui s'impose inéluctablement, dans l'évidence du présent. Nous sommes immergés dans l'itinéraire. Il n'y a plus que la totalité de l'être, avec ou sans Dieu personnel.

Au fond, pour le marin de l'existence, la seule réponse qui soit honnête envers la conscience individuelle, c'est la navigation. Car naviguer s'impose pour vivre. Nous sommes dans la nature, dans la navigation. Reste à dire oui à la vie, en adhérant au flux de l'histoire. Il ne s'agit pas d'une foi, mais d'un consentement au quotidien visible et inéluctable.

Viendra un jour, où je ne dirai plus rien sur les grands sujets de l'existence. Ce jour est imminent. Il ne me restera qu'à vivre l'instant qui survient. L'hommage à la vie jaillissante, c'est l'accueil silencieux de la vie. Ceux qui parlent trop de l'amour ne le font guère ou le font mal. Plus ils décrivent et commentent la vie, moins ils vivent et plus ils vampirisent le temps des autres. Le bien portant est avare de paroles sur le remède miracle.

Resté respectueux des Ecritures, je remarque encore que, pour les vrais croyants, ce ne sont pas les confessions de foi qui sont premières, mais bien une vie respectueuse des frères humains. " Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir ? - Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. " Et aussi : " Ce n'est pas en disant : "Seigneur! Seigneur!" qu'on entrera dans le Royaume des cieux, mais c'est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux. "

N'attendant rien, prêt à l'inattendu

Il est temps de signer le dénouement de cette réflexion sur les inconnues de la vie. Après l'exploration peu gratifiante des profondeurs, l'heure approche de s'en tenir aux réalités quotidiennes de surface.

Le terme d'inconnaissance me paraît plus neutre que celui d'ignorance qui dénote le fait de ne pas connaître quelque chose, mais connote dans l'usage le manque d'instruction et de culture générale.

Dans les feux du couchant et la fête artificielle du navire qui nous ramenait un soir de Santorin à Hêraklion je songeais à Kazantzakis. Ou bien 1'inconnaissant, comme l'athée, débouchera dans le néant. Personne ne viendra lui expliquer qu'il a eu raison de ne pas emballer son désir et de suspendre son jugement. Il se trouvera seulement qu'il aura, sur ce point, vécu en conformité avec ses capacités personnelles d'affirmation. Il n'aura pas été jusqu'à la négation, qui lui paraissait aussi présomptueuse que la confession. S'il n'y a rien après, je n'aurai pas, pendant un instant, l'illumination du rien, la justification de ma réticence. Je ne saurai rien ! Quand je sombrerai au fond de la mer ou dans la brume d'une chambre d'hôpital, s'il n'y a pas de cité de lumière au fond de l'abîme, je ne le saurai même pas. Il n'y aura que ma réserve qui, éternellement, sera justifiée dans sa vérité.

Ou bien, l'inconnaissant ouvrier jamais embauché de son gré dans la vigne, découvrira le salut. Peut-être en sera-t-il vite écarté pour avoir obscurci une lumière dont il apprendra qu'elle était suffisante. L'idée d'un Créateur qui ferait longuement prendre conscience aux "méchants" de ce dont ils se sont privés par leur incroyance, avant de les précipiter dans l'enfer ou dans la mort irrémédiable, paraît émaner d'une imagination maladive. Meilleur scénario, celui qui a suspendu son jugement n'obtiendra le rachat qu'après un temps d'épreuve. Version de grâce enfin, comme Thomas, devant l'évidence, il sera associé au bonheur commun, sans qu'on lui reproche avec insistance d'avoir été trop méfiant. Je m'éveillerai alors à la porte du jardin de Dieu comme un imbécile majeur, comme un bestiau stupide, moins malin qu'un hippopotame qui se vautre dans le fleuve ou qu'un rhinocéros qui charge un vol de mésanges ! Tout sera nouveau, imprévu. Devant le comité d'accueil, je sourirai de mon doute.

Je ne peux me satisfaire, dois-je ajouter, d'une attitude d'indifférence. Je joue plutôt le détachement. Ni débordant d'espoir comme le croyant, ni joyeusement désespéré comme le philosophe athée en vogue. N'attendant rien, prêt à l'inattendu. A chaque instant, s'ouvre le chemin nécessaire. Aimant la vie qui se donne, adepte d'un humour léger, l'inconnaissant élabore une vie détachée, engagé dans les tâches, les joies, les peines inévitables des jours, ne s'attendant à un complément d'existence que par surcroît. Organisant sa vie sans intégrer mentalement des rapports suivis avec la transcendance peut-être indifférente à son avenir, il essaie de jouer au mieux avec les cartes qui lui sont échues. Son goût de vivre se transforme en reconnaissance pour les moments heureux, en étonnement pour la misère du monde, s'il se trouve Quelqu'un pour accueillir l'expression de ces sentiments.

Je m'insurge pour finir contre les images d'un Dieu à ma mesure. Je serai fier au moins, dans la précarité de mon dernier souffle, d'avoir balayé les feuilles mortes des chimères, de n'avoir rien préfiguré, d'être prêt à l'impensable. Tant pis, si l'on s'endort pour toujours. Je ne le saurai même pas et, comme le dit Epicure, la mort alors ne sera rien. Avant, elle n'aura pas été. Après, elle n'aura pas de prise sur moi. Ainsi, peut-on désamorcer la tension entre la foi et l'incroyance. Religions et athéisme s'effacent ensemble au profit de la simple disponibilité. Au bénéfice de la navigation usuelle.

Comme boussole, la conscience individuelle

J'achève mon inventaire. Si nous nous en tenons aux êtres finis accessibles à notre observation ordinaire, l'humain paraît être le preneur de conscience de l'évolution du monde. A la fois emporté par les courants et réagissant à sa manière propre sur les quelques mètres carrés de son esquif, il semble être le seul vivant qui ait la tête au-dessus de l'eau et qui soit capable de rire. Il progresse, plus assuré de son sillage que de tenir un bon cap.

La conscience personnelle n'est pas moins singulière que l'expérience de chacun. Elle est le reflet inédit de l'agir individuel. Son expérience invite tout individu à reconnaître sa place unique et à jouer son rôle spécifique. Le seul compas de sa navigation, rivé en lui, c'est sa conscience, dont la petite aiguille parfois s'affole sur son bain d'huile. Tant pis si l'officier de quart a mal pris les astres ou si la balise s'est tue. Faute de pouvoir s'arracher à l'océan des opinions et de s'assurer qu'il avance vers la vérité, le pilote tient pour essentiel de barrer avec sincérité. En dernière instance et dans la diversité des conjectures, des religions et des manières de faire, c'est bien lui qui accomplit la traversée.

C'est ma conscience qui me sollicite de n'être pas moins prudent à l'égard de moi-même qu'à l'égard des savoirs en circulation. Se fier divinement à soi relèverait de la pure folie. Je me découvre souvent en flagrant délit de réflexion paresseuse, d'acceptation des clichés et des lieux communs, de rechute dans les mêmes ornières. Nigaud, je me surprends bien plus souvent à l'être qu'il n'est tolérable. Je ne me sens ni dieu ni diable, homme faillible seulement.

Sans bien savoir

C'est en prenant la mer et en naviguant que nous découvrons les inattendus de notre voyage. Le bateau accoste des îles, nous rencontrons du monde. Pour ma part, je me suis éloigné un peu comme Colomb, en condition d'inconnaissance, si du moins Colomb n'était pas déjà averti et certain de l'existence du Nouveau Monde. Il me semble que j'en sais infiniment moins sur la signification de la vie que Christophe n'en pressentait sur l'Amérique. Je songe aussi à mes références bibliques familières, à l'Epître aux Hébreux, dont je ne retiens d'un verset que quelques mots : "Abraham partit ne sachant où il allait."

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