PROLOGUE
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Le monde n'est pas absurde. A mes yeux, il n'est pas loin de l'être, mais il ne l'est pas complètement. C'est ce pas complètement qui m'intrigue. Le monde n'est pas absurde. Il est indéchiffrable. Il est étonnant.

Comment s'orienter, quand le brouillard tombe, épais, sur le compendium des certitudes courantes ? Je voudrais exprimer dans ce livre ce qu'il me reste, devant tant d'imprécisions, tandis que se rapproche le dernier horizon.

Vous qui cherchez la vérité ultime, ne lisez pas cet ouvrage. Son auteur serait bien incapable de vous la dire. Il ne l'a pas trouvée. Il a passé toute sa vie active sur un beau navire de croisière qui ne manquait de rien. A cinquante-sept ans, il a sauté en pleine nuit et rejoint le continent sur un radeau de fortune, puis il a élaboré quelques chapitres en poursuivant son chemin. Un agnostique, qui s'est inventé un point de vue pour vivre, témoigne. Il expose sa compréhension du monde, qui n'est pas si décevante, puisqu'elle s'ouvre sur l'inattendu ! Il ne regrette pas d'exister. Il consent à être lui-même au milieu des autres. Il professe qu'il est possible de penser de cent mille autres façons que la sienne, puisque très peu de certitudes l'habitent. Il n'avance pourtant pas sans quelques convictions. Il se refuse ainsi au doute systématique. Il se contente d'exprimer comment il voit l'aventure humaine, comment il éprouve le réel.

La vie se donne comme un parcours. Tantôt maritime, promis aux imprévus et vite refermé sur le sillage. Tantôt terrestre et passablement tracé, car il est très difficile de ne pas rouler dans les ornières des chars précédents. A découvrir pourtant, avec parfois l'illusion de l'inventer, parce que des bifurcations, des pattes d'oie et des croisements se présentent sans cesse. L'itinéraire de chacun est différent. Savoir ce qui dépend de sa volonté propre est une autre histoire.

L'évolution nous mène

Le monde change inexorablement. Ferdinand de Lesseps n'a-t-il pas creusé le canal de Suez dès qu'il l'a pu ? Et, finalement, après son échec, les Américains celui de Panama aussi vite que cela leur a été donné par les circonstances ? La face de la terre se transforme de plus en plus vite. Des gesticulations enflamment le cours de l'histoire. On s'emploie à tour de bras à dessiner ce qu'il faudrait, à prévoir les séismes, à nourrir les affamés, à déjouer les attentats, à tirer les prix vers le bas.

Chacun d'entre nous est posté quelque part dans les poussées et les remous. Grand décideur, réalisateur fiévreux ou consommateur réticent, il participe. Et le résultat de toutes ces bonnes volontés associées ou antagonistes est ce qu'il est. Quand certains seuils sont atteints, le tourbillon s'apaise. Et puis, au printemps, à la saison où, comme dit la Bible, les rois se mettent en campagne, le combat reprend de plus belle. Au-dessus du chaudron s'amoncellent les nuages... et vous oubliez les beaux jours. Ainsi, la navigation s'avère besogneuse bien plus de trois saisons sur quatre, mais si enchanteresse certains soirs d'été. Le périple s'achève par un naufrage. Les civilisations passent un jour par Trafalgar et leurs débris perdurent comme trophées dans les salons des vainqueurs.

Dans ce qui semble être aux yeux de certains le dépérissement des valeurs, l'idée ne me vient pas d'inventer une utopie nouvelle, l'une de ces chimères qui embrasent l'histoire pour s'achever dans des désillusions ou, pire, dans des charniers. Point de militance, point de croisade, point d'oriflamme.

Je n'ai pas davantage le dessein d'indiquer une direction, de tracer une voie, bref, de rédiger les principes d'une éthique nouvelle. Il me paraît présomptueux de léguer comme un héritage quelques réflexions précaires. L'héritage hérite l'héritier et lui en fait souvent endurer. Que d'embarras à vouloir traîner dans tous les déménagements le buffet d'une vieille tante. Cela s'achève souvent par une tendinite récidivante !

Par contre, je manie quelques instruments de navigation et je retiens quelques repères. Mes compagnons de route en apprécieront l'utilité ou la futilité.

Avec quelle mentalité puis-je achever de traverser la vie ? De nombreuses interrogations sont tapies dans les vallées obscures où s'écoule notre destin. J'ai envie de regarder le flux des événements autrement que je ne l'ai fait pendant longtemps et sous influence. Ce monde est tortueux, mais pas complètement absurde et pervers. Si je tentais de faire le point sur certains chapitres de l'existence, je respirerais peut-être mieux les nuits où le marchand de sable tarde à passer. Au petit matin, je poursuivrais plus sereinement ma route.

A quel titre ?

D'où parles-tu ? Qui t'investit ? Quels sont tes titres ? On m'a souvent posé ces questions, un certain mois de mai 1968 et pendant les années qui suivirent. Je ne veux pas cacher que j'ai mis en œuvre, pendant quelques décennies les techniques d'une spécialité. J'ai rédigé, il y a quelques années, deux ouvrages de conclusion sur mon activité. Le premier dresse un bilan sur l'origine du christianisme, qui est l'un des grands piliers de la civilisation occidentale1. Le second raconte mon itinéraire personnel dans l'institution Eglise2 . Depuis, j'ai rompu toutes les amarres avec ma tâche, tel un boulanger qui, un jour, déciderait de ne plus pétrir un seul pain, tel un avocat qui ne défendrait plus aucune cause, comme ces deux-là qui se mettraient soudain à réfléchir sur les affaires ordinaires sans autre autorité que celle de la cohérence de leurs propos. Je suis devenu un praticien de la " piètre pensée ". Je m'applique désormais à tout ce qui intéresse le piéton de la vie et le citoyen sans qualité que je suis redevenu aisément, après avoir déposé les ornements d'une fonction et rangé les outils spécialisés de la critique.

Je suis donc un habitué - mais pas un expert - de la vie courante. J'avance des fontaines aux estuaires, des forêts profondes aux rues bruissantes des villes, des échoppes villageoises aux supermarchés, de la marginalité à la vie sociale hiérarchisée, des savoirs béats aux aveux d'inconnaissance, des grottes intimes aux parvis en liesse, des certitudes ancestrales aux interrogations lancinantes, de l'amour jusqu'à la mort. En économie, je ne suis qu'un consommateur et un lecteur de magazines. En sociologie, un badaud. En politique, un électeur lambda. En amour, une sorte de romantique incorrigible. En éducation, un confident seulement, puisque j'ignore les joies et les transes de la paternité. Côté culture ? Si Herriot a raison, je suis cultivé, puisque, ayant presque tout oublié et négligeant quantité d'appeaux et de plumes de paon, je ne tiens plus qu'à l'alcool qui se dégage des vieux alambics. Côté religion, j'en avais appris assez long, mais j'en sais de moins en moins. Citoyen arpenteur de rues et de supermarchés, familier de l'ascenseur et du volant, compagnon de route indépendant, ce sont les termes qui pourraient figurer sur ma carte de visite, si j'en avais une. Je me retrouve les mains nues. Un peu voyeur ? Sans doute. Comme d'autres, bâtisseurs d'empires ou agitateurs sociaux, sont un brin casseurs.

Je propose tout au plus un remuement d'idées. Je ne garantis pas la solidité de ma logique. J'ai lu que même le brillant Voltaire était tissé de contradictions. Et puis, si j'ai de bonnes raisons de me plaindre de ma mémoire, je me lamente bien davantage sur mon intelligence. Je trouve pourtant la suprême satisfaction dans la philosophie du quotidien. Au milieu des vicissitudes du siècle, j'ai l'impression que c'est bien là que se livre le bonheur, comme disent si peu innocemment les commerciaux, au meilleur rapport qualité prix.

Bouteilles à la mer

A l'heure où les messages tant écrits que parlés filent sur les ondes et les fibres optiques, sans pour autant toucher effectivement leurs destinataires tant les messages, requêtes et rappels s'accumulent sur les bureaux et dans les mémoires informatiques, je vais livrer les miens comme autant de bouteilles à la mer, comme des vestiges qu'un flâneur découvrira peut-être sur la plage de ses loisirs. Si cela l'intéresse, tant mieux. Si cela ne lui dit rien, ce n'est pas grave du tout. Si quelques contemporains, compagnes et compagnons de l'étrange navigation, tirent un instant profit de ces pages ne serait-ce qu'en distillant à leur contact leur jugement personnel, et jusqu'à me contredire, grand bien ces lignes leur fassent. Nous aurons fait ensemble quelques milles sur la planète bleue. Et ce bout d'itinéraire au moins restera vrai à jamais.


Notes :
1. Non-lieu pour Jésus, Flammarion, 1989.
2. Confession d'un prêtre du XXe siècle, Flammarion, 1991. - Dans un documentaire de Pierrick Guinard, intitulé Paradis perdu et diffusé sur FR3 dans une version de 52 minutes et dans une autre de 104 minutes, à l'automne 2004, respectivement avec deux ou quatre autres anciens collègues, j'ai témoigné de ma vie " antérieure ".

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