PREMIÈRE PARTIE

PREMIERS REGARDS SUR LA CONDITION HUMAINE

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Je commence par observer l'existence humaine d'une manière simple, aussi peu technique que possible : nous sommes conçus et embarqués pour le combat de la vie sans avoir été consultés ; guère plus qu'un brimborion dans l'immensité, chacun semble n'être, au moins au premier coup d'œil, qu'un passager dans un grand tout ; les soucis du quotidien absorbent l'essentiel de notre temps ; éveillé, l'individu, tout comme les peuples constitués et conquérants, rêve d'un Eldorado et se lance avec plus ou moins d'ardeur dans la compétition universelle ; les rapports de force entre les êtres apparaissent comme les grandes nervures de la vie ; la violence du monde dans lequel nous sommes venus au jour paraît universelle et donnée dès l'origine ; et au terme de l'aventure, personne n'échappe à la culbute.

Tel est mon premier aperçu sur la situation. Il en est d'autres. En tout cas j'entends partout que l'on compte sur ma participation entre l'arrivée sur la scène et le départ. Tu n'as pas le choix, mon vieux !

 

1. EMBARQUÉS : ÊTRE OU N'ÊTRE PAS

J'ai toujours été fasciné par cette aventure singulière, découverte dans le Quid, de l'enfant Merlot, né au cours d'un périple de ses parents autour du monde, entre 1950 et 1956. Quatre bras attentionnés recueillirent le nouvel habitant de la planète. Je ne sais où se produisit l'événement, mais sûrement le bateau de régate de six mètres de jauge dont parle ma source, hélas trop discrète, dut faire, soit immédiatement soit après une escale, office de berceau. Fragilité d'un destin comparable à celui de Sargon l'Ancien ou de Moïse, tous les deux sauvés des eaux.

Exister

Au fond, vous et moi, nous aurions pu tout aussi bien ne pas exister. J'ai retourné la chose en tous sens d'innombrables fois, à propos de ma propre venue au monde. J'éprouve, dès que j'y songe, le vertige de vivre et d'avoir à mourir. Je trouve bizarre cette expression qui me vient : c'est tombé sur moi de vivre. Comme le goéland sur sa proie, l'existence a fondu sur moi, gratuite, évidente et certaine, infiniment plus impérative qu'une vocation religieuse. Sans la moindre consultation, puisque je n'étais pas. Je n'ai pas tiré un ticket gagnant, j'ai été fait numéro vivant. Projeté dans la vie sans l'avoir désiré, j'ai été sélectionné, poursuivi par la chance, comme dans les publicités de vente par correspondance. La chance de vivre ! Mon existence attise mon étonnement. N'êtes-vous pas surpris de vivre ?

Sans avoir donné le moindre avis, j'ai été aspiré par l'élan commun d'être propre, d'aller à l'école, d'apprendre à rivaliser et à l'emporter, peut-être de courtiser une fille, de lancer des descendants dans l'existence, de les nourrir et de les éduquer à être dignes de la famille. Certes, je peux m'acculer et refuser de faire un mille de plus dans cet ouragan de Dieu et du diable. Je peux toujours, comme Jonas m'abîmer au fond de ce rafiot de l'existence dans une léthargie oublieuse. Il se trouvera toujours quelque capitaine grincheux pour me dénicher : Prie ton dieu, bon sang, fais quelque chose ! A peine projeté du ventre de la baleine sur la plage, me voilà harnaché pour aller larguer ma prophétie de malheur sur Ninive, et l'ayant fait, serviteur borné et dérisoire, je tombe sous les sarcasmes du cocher du monde. Parfois j'envie le clochard qui me paraît n'obéir qu'à son désir !

Je ne suis pas certain qu'un dieu puisse me reprocher, à la fin de ma vie, d'avoir abrégé mes jours, mais n'y a-t-il pas, indiscutable dans tout être, anémone, albatros ou personne humaine, un dynamisme interne qui lui annonce une certaine durée naturelle de vie ? L'enfant est-il mis au monde pour être fauché à cinq ans par une voiture ?

A partir d'un certain âge, la vie ne paraît pas mériter d'être prolongée. Vous avez vu à peu près tout ce qui peut s'éprouver d'essentiel en ce monde. Vous retiennent les quelques parents qui, dans la famille, ont l'air de tenir à vous et seront sans doute un peu attristés de votre départ, les quelques amis, et surtout votre très chère à qui vous ne voudriez faire aucune peine. Le vif désir de ne désoler, de ne déshonorer, de ne blesser aucun humain, ne fût-ce qu'une seule personne, vous retient de tout geste fatal. Mais pas uniquement cela.

En effet, le désir de créer autre chose que ce que vous avez vu et fait jusqu'ici peut vous mener aussi loin que vos forces vous assistent. Tout temps perdu à des broutilles ou même à des obligations sans bénéfice pour qui que ce soit vous ennuie extrêmement. Mais créer vraiment du neuf que vous du moins n'avez jamais réussi à produire, cela vous enchante la vie. Car créer édifie la personnalité de l'homme et cette montée, parfois laborieuse, est finalement joyeuse. Elle récompense.

Périls dès l'origine

Fruit de l'irrésistible enlacement des désirs, le germe imperceptible de ma vie s'est amplifié au creux de l'antre maternel, ouvert sur l'abîme de l'existence. Le nouveau conçu a repoussé les limites du ventre, comme un spi qui enfle à l'horizon. L'enfant a dormi, posé sur les quatre planches, qu'il n'a pas rabotées, de son berceau, arche de salut et parfois galère, pendant que père et mère essayaient de piéger le vent dans la toile pour l'asservir à leur voyage. Les deux se sont dédoublés. Copie dissemblable de vivants différents. Et dans l'univers en expansion, continuait de tourner sans émoi le globe satellisé. A la croûte terrestre l'océan collait du poids de toutes ses molécules, les vagues étalaient leur écume et les algues de la marée sur les plages du monde.

Je songe à la fragilité des commencements. J'ai appris dans les émissions de Cousteau que des prédateurs postés par l'évolution dans la chaîne biologique dévorent la majorité des petits poulpes, dès qu'ils essaiment de la grotte protectrice des premières pulsations de leur vie. Les guerriers de l'ethnie adverse massacrent encore et sans doute bien plus efficacement qu'hier des innocents. Les terroristes prennent maintenant des écoles entières en otages. L'antique dragon apocalyptique en arrêt devant la femme en travail se dispose toujours à engloutir les nouveaux venus. Les géniteurs enveloppent de leur main le souffle du petit d'homme, flamme vacillante comme celle qui veille au bec d'une lampe de terre cuite. Mais la corbeille de papyrus enduite de bitume et de poix où reposait Moïse parmi les roseaux du Nil ne rappelle-t-elle pas l'exception divine et la possible destinée ?

Naître autre ?

Et si je n'avais pas été un petit d'homme, breton, français et européen, mais un enfant des faubourgs de Calcutta, de Shanghai ou d'une favela de Sâo Paulo ? Je me demande pourquoi je suis né dans une famille où le pain a été durement gagné, mais où le labeur a été récompensé par la suffisance des biens et la diversité des loisirs. Je me pince, Emile est bien Emile. Contingence. On ne choisit même pas sur la palette des existants d'être gravier de rivière, bouleau de Sibérie, mésange d'Europe ou commandant sur un bateau grec. Etonnement devant l'être, devant la vie qui se met à faire des ondes dans l'espace et à étaler la gamme de ses couleurs étincelantes.

Ma réflexion s'embrume, lorsque je viens à penser que l'enfant conçu des mêmes parents aurait pu être un autre, en quelque sorte. Le côté hasard de la vie, son aspect loterie, sa figure de roulette russe à l'envers. Je songe aux amours fécondes de ce jour précis, quand mes parents n'en pouvaient plus de retenir le Gulf Stream de la vie qui les travaillait. Ils ne s'étaient peut-être pas unis la veille, fatigués par un imprévu. Pour la conception qui s'est réellement produite, ce ne fut pas le même spermatozoïde qui tira le bon numéro, celui d'arriver le premier et d'être le plus vigoureux pour pénétrer la membrane de l'ovule, que celui qui aurait été le mieux placé la veille pour remporter cette élection, cette épreuve ou ce grand prix. Tout dépend des croisements fortuits de centaines de cycles, de milliers de parcours distincts, assujettis à leurs calendriers particuliers, lorsque le lâcher se produit, quand tombe l'élastique. Si j'étais né des mêmes un an auparavant ? Tout simplement, je ne serais pas cet homme ou sous le même prénom se cacherait un être tout différent. Le même couple pour engendrer surfe sur le hasard. Conçu hier, le garçon se révèle dynamique, agressif, mordant dans la vie à pleines dents, sifflotant avec assurance en se rendant au bac. Conçu aujourd'hui, le voici flegmatique, habité par le doute, traînant son barda comme un boulet. Conçu avant-hier, l'être nouveau eût été fille, une fille élevée comme on élève les filles. Conçu quelques jours plus tard, le voici garçon, sommé de ne pas pleurer et de se conduire en homme. Si j'avais été un autre, tout simplement, moi, Emile, je n'aurais jamais vu le soleil. L'aléatoire, le hasard de l'existence humaine individuelle. Emile existe tel qu'il est. Ne serait-il qu'un simple accident de la vie ?

Il me prend envie de pousser ma réflexion jusque dans la nuit des temps. Je suis né embarqué, au cours d'un périple commencé depuis quelques millions d'années. Né à une date précise, j'ai surgi dans cette course de relais dont je n'ai pas vu le départ. Je ne connais que les passages du témoin et les adieux à la piste. Vaine, la question du journaliste : A quelle époque eussiez-vous préféré vivre ? Je ne viens pas d'autres parents, d'un autre pays. Je ne suis pas d'une autre époque que la mienne, que je l'aime ou que je la déteste. Les générations se succèdent dans le sillage du grand vaisseau. En vagues obstinées elles déferlent et débarquent sur les plages de l'histoire. Parfois les anciens enragent de vieillir et les canardent comme des ennemis, des blockhaus qu'ils se sont bétonnés, comme s'ils voulaient interrompre la progression de l'ombre au cadran solaire et avaient signé un bail à perpétuité avec le grand propriétaire des champs de blé. Mais les vieux finissent par s'affaler de fatigue après tant de veilles, tandis que de jeunes et beaux vainqueurs s'emparent de leurs rivages pour assurer la relève.

Désir des géniteurs, aléas des semences

Evoquons quelques chemins de la venue au monde. L'enfant est-il désiré par les parents ou non ? Dans tous les sanctuaires des déesses mères affluent des couples stériles qui n'ont pas manqué de courir les voyantes et se sont adonnés dévotement aux rituels de la fécondité. D'autres, couples très unis ou femmes bien décidées à fonder un foyer monoparental, s'appliquent aux procédures cliniques des nouveaux maîtres de la vie. Le sein peut s'obstiner longtemps contre le vouloir humain jusqu'à ce que, parfois, il jette de colère des quintuplés sur les chemins. Un humain peut naître à la suite d'opérations en laboratoire, comme celle de donner le signal du départ à du sperme congelé depuis au moins deux dizaines d'années.

A l'inverse, nombre d'humains viennent au jour sans avoir été désirés par les deux géniteurs ou par l'un d'entre eux. Si Laurent, Françoise, Albert, Martine Dubois n'avaient pas existé, il ne se serait peut-être trouvé personne pour se plaindre de leur absence. En voici deux qui ont leur compte d'enfants. Ils l'ont juré, pas d'autres. Intéressés les premiers, au moins chronologiquement, à l'apparition d'un troisième ou d'un quatrième, ils ont tout fait en plein accord pour l'éviter. Le mâle se prétendait maître de sa semence. La femme se fiait totalement à ses méthodes et à ses calendriers. Libération depuis longtemps escomptée, la distinction, enfin à leur portée, de la procréation et du plaisir sexuel. Un enfant si je veux, quand je veux ! Grâce à la petite dragée du non, faire l'amour sans risquer un nouveau baptême et, par la vertu de la conception en éprouvette, faire un enfant sans contrevenir au carême ! Ils ont échoué pourtant, pris qu'ils étaient alors dans le jeu de la reproduction qui les traversait et les dépassait. L'accomplissement les a surpris. L'homme n'a pas su labourer le champ sans laisser tomber la graine ou bien le désir inconscient de la femme s'est faufilé dans l'oubli de la pilule.

Soyons intarissable sur les mystères de l'origine. En voici une qui a joué un bon tour à son homme légitime. Lui pensait qu'avec ce garçon et cette fille, la satisfaction de voir les enfants de ses enfants était garantie et qu'était accompli le devoir envers l'espèce. Mais la mère, se sentant l'obligation de parfaire sa mission, a voulu accéder au désir des deux premiers qui réclamaient si fort le petit frère ou la petite sœur et elle a profité d'un flou dans la conversation du mari pour s'autoriser à prendre ses dispositions.

En voici une autre qui ne veut pas s'encombrer d'un géniteur au foyer, mais qui a entraîné un beau mâle dans ses filets, un soir de printemps très embaumé des senteurs du lilas. Et voici tout autant d'aventuriers, croyant seulement jouir, mais en réalité poursuivant des femmes pour se donner un avenir et leur imposant l'enfant imprévu qu'elles ne savent plus refuser.

Il s'en trouve pourtant plusieurs pour interrompre le cours de l'œuvre commencée. Atermoiements, drames de la conscience. Entre le droit reconnu de trancher dans la vie récemment éclose et les combats fanatiques des fondamentalistes, si chauds partisans de la peine de mort, mais ardents défenseurs des droits de l'embryon, frémit l'hésitation de l'homme et de la femme. On osait empêcher la conception, mais on ne se permet pas toujours d'en suspendre le cours, même si la nature, elle, sans consultation de quiconque, se montre souvent cruelle pour ses germes. Ou bien les deux ne trouvent pas d'accord. Et on a beau légaliser l'interruption de grossesse, quand aucune cause majeure ne vient y contraindre, personne n'aime de bon cœur souffler la promesse du grain. Ainsi l'enfant d'abord menacé peut être accepté, puis abandonné et enfin adopté, tant la vie, comme l'eau d'où elle procède, s'infiltre autant qu'elle le peut par tous les interstices disponibles, dans un parcours aussi irrésistible que la gravitation universelle.

Arrivent ainsi tous les Jean-qui-pleure et les Jean-qui-rit, non clairement voulus, mais finalement intégrés. Adorables petites filles, adulées des grands frères, follement aimées des parents pour finir, bien que surgies au-delà des temps raisonnables, dans les tourbillons dangereux de la ménopause. Celle-ci, qui sait déjà parler à dix ans le langage des vins, celle-là, tombée comme d'un nuage d'été qui s'abandonne sur votre village, mais la plus belle, la plus travailleuse, la plus adorable des quatre. Petits garçons dont l'annonce fut murmurée à regret, mais qui deviendront peut-être un ministre, un président, un prix Nobel ou un pape et dont les écoliers apprendront qu'ils ont infléchi le cours de l'histoire. Gratuité de la naissance. De quels désirs suis-je la résultante ? La vie joue aux dés et gagne et perd et danse sur les flots.

Et les imprévoyants des pays pauvres ? Ils n'ont que la multiplicité du plaisir pour mailler le globe de la force qui les enivre. Des ribambelles de descendants naissent, sans que leurs géniteurs se demandent si leurs grands yeux pourront refléter une seule des flammes du bonheur et si des dictateurs affamés de règlements de comptes ne les affubleront pas, en menant des guerres fratricides, du gros ventre de la misère. Mais si nous ne mettons personne au monde, qui défendra nos vieux jours, pensent les parents ? Et que deviendra notre nation ? On copule, on perpétue la race, le nom et la culture.

Le consentement progressif

Faisons le compte de nos éveils successifs. Comme les livres le répertorient si bien, le nouveau-né a d'abord éprouvé l'ombre tutélaire de la mère qui le gratifiait. Il ne connaît de ses premiers mois que le récit familial. Comme les aigles envoyés en reconnaissance par Zeus pour déceler l'ombilic du monde l'ont découvert à Delphes, nos deux géniteurs ont fait de chacun de nous l'omphalos autour duquel le soleil se complaisait à présider aux œuvres diurnes. Un fil invisible a suspendu au-dessus de nous la lune comme une lampe postée pour veiller sur notre respiration nocturne. Les étoiles vibrent à leur poste, comme de rassurantes étincelles jaillies d'un foyer protecteur. Les sphères tournent autour de 1'enfant.

Et puis l'événement que personne n'oubliera jamais a brisé notre bonheur, lorsque nous avons été projetés à la périphérie, quand la chambre de père et mère resta fermée devant nos cris, quand le frère apparut, quand nous nous retrouvâmes parmi tout un peuple de marmots à l'école. Eveil de l'individu à la réalité, jusqu'à la claire conscience de soi. Jusqu'aux représentations de plus en plus justes, à travers les démystifications progressives. Le petit d'homme réalise un jour qu'il n'est qu'un grain de conscience luisant pour le temps à lui dévolu dans le scintillement universel. Il apprend que la terre n'est qu'une humble planète tournant docilement autour du soleil dans une galaxie parmi les galaxies.

J'aurais pu ne pas exister. Mais j'existe, être fini, limité, contingent. J'aurais pu être autre, mais je suis qui je suis. Je consens à être, parce que j'ai conscience de faire partie d'un ensemble dont je ne suis qu'un élément. Il y a quelque chose au-dessus de nous ? Bien sûr, puisque je suis fini. J'accepte la vie qui me vient de plus loin et d'ailleurs que de moi-même.

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