REGARDS

2. À LA SOURCE DE L'ÊTRE :

UNE REPRÉSENTATION DES ORIGINES

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Tout vivant procède d'autres vivants. De nombreux humains s'interrogent sur leur origine. Au-delà de leur histoire particulière, ils écoutent les savants et les penseurs sur les commencements et l'évolution de la vie, sur l'aventure de leur espèce, sur l'odyssée de la planète, sur le parcours de l'univers depuis le big bang, enfin sur la clé de voûte de la totalité existante à laquelle ils appartiennent.

La synthèse qui suit ne vise même pas au bon résumé, tellement les informations qui peuvent nous atteindre bougent constamment. A un moment donné, elle est allée d'un article de vulgarisation à l'autre. Les sources en sont des journaux, des émissions et des coups d'épuisette dans Internet ou dans des encyclopédies papier dont l'information s'arrête à la date de leur dépôt sur les rayons d'une bibliothèque. Il ne s'agit donc que d'une simulation provisoire et de tendre une toile de fond, qui sera toujours dépassée, pour remettre un peu en mémoire quelques images courantes de l'évolution des êtres. Je me suis fait une fiche, à un moment de ma réflexion. Sur ces thèmes, chaque lecteur est invité à faire lui-même sa mise à jour.

L'offensive obstinée de la vie

La terre se serait compactée entre 4.600 et 3.800 millions d'années. Les briques constitutives de la vie s'y sont trouvées depuis son commencement ou y ont été importées peu à peu. L'atmosphère et l'océan se sont formés, le rayonnement solaire était intense.

Selon Stephen Jay Gould, entre 3.800 et 3.500 millions d'années [j'ai lu ailleurs 4.200 millions !] remonterait le frémissement des premières bactéries - simples cellules avec une membrane - dans des lagunes et des marécages. La discussion sur ces chiffres est incessante. Pendant 2 milliards d'années, le frémissement initial se serait limité aux bactéries. Deux millions d'espèces vivantes, dont l'apparition a été marquée par une complexification croissante, auraient été répertoriées sur le globe. Partie d'un fonctionnement minimal, la vie n'a cessé de mettre au jour des structures plus élaborées. Toutes les formes vivantes dérivent des cellules primitives par un processus ininterrompu. Si nous fréquentons les profondeurs du temps, nous saisissons la mesure dérisoire de la vie humaine. Les deux tiers de l'histoire des vivants concernent les unicellulaires, les procaryotes.

Il y a 1.800 millions d'années, certaines bactéries auraient fusionné entre elles pour donner les eucaryotes, cellules plus complexes, qui sont les constituants élémentaires de tous les organismes végétaux ou animaux. Rien, écrit-on, ne rendait cela inévitable. Rien de tel n'avait réussi pendant 2 milliards d'années. Puis pendant 700 millions d'années, les unicellulaires coexistèrent avec les eucaryotes, plus grandes et un peu plus complexes. Les multicellulaires émergèrent il y a 650 millions d'années. Ailleurs je lis qu'il y a 580 millions d'années arrivèrent les premiers animaux multicellulaires. Les cinq sixièmes du temps de la vie déployée étaient déjà écoulés.

Il y a 570 millions d'années, survint l'explosion du cambrien, repérable dans le schiste de Burgess, en Colombie britannique : dans cette faune, on trouve Opabinia, Anomalocaris, Hallucigenia. 80% des formes ancestrales des espèces animales actuelles s'y trouvent, mais aussi quinze espèces sans aucun lien avec les espèces actuelles. On y a décelé aussi Pikaïa, un ancêtre des vertébrés. La plupart des espèces de cette faune ont disparu, mais Pikaïa a eu une descendance. On aurait pu avoir l'inverse et il n'y aurait pas eu de vertébrés sur la terre, si j'ai bien lu.

A 408 millions d'années c'est le dévonien, l'ère des poissons. Nous descendons d'une sorte de poissons, les rhipidistiens, au squelette bien particulier. Sans eux, nos continents n'auraient porté que des fleurs visitées par des insectes.

Vers 250 ou 245 millions d'années se déclenche la plus importante catastrophe de l'histoire de la vie. Dans le supercontinent de la Pangée (tous nos continents actuels s'y trouvaient encore rassemblés), au terme de l'ère primaire, à la fin du permien, au début du trias, 96% des espèces vivantes auraient été détruites. Quant aux amphibiens qui ont précédé les dinosaures, ils se sont éteints il y a 225 millions d'années.

A 65 millions d'années de nous, au crétacé, les dinosaures perdent leur suprématie et les mammifères prennent le pouvoir. Diverses hypothèses ont été soutenues sur l'extinction des dinosaures : mauvais tour des mammifères qui auraient gobé leurs œufs pendant la nuit, réchauffement climatique stérilisant, empoisonnement aux angiospermes, hiver nucléaire consécutif à la chute d'un astéroïde de dix kilomètres de diamètre ? Pour beaucoup (peut-être ?) le débat semblerait clos : les radars des navettes spatiales auraient identifié dans le Yucatan, au Mexique, le point d'impact de la météorite. Les mammifères survécurent et purent s'adonner alors en toute hardiesse à des activités diurnes.

Origine et évolution humaines

Les spécialistes affrontent leur latin sur l'arbre généalogique de l'humanité, de plus en plus difficile à reconstituer. J'y sème définitivement ce qu'il me reste du mien. Par exemple un nouvel ancêtre humanoïde, âgé de sept millions d'années, a été exhumé au Tchad en juillet 2001, donc à l'ouest du rift cher à Yves Coppens, et enflamme les amphis et les chroniques paléontologiques : c'est Toumaï, Sahelanthropus tchadensis. Je résume ici grossièrement les connaissances de l'homme de la rue.

Depuis l'ancêtre commun à l'homme et au chimpanzé, qui a pu apparaître entre 9 et 5 millions d'années et l'homo sapiens sapiens qui était présent sur terre il y a au moins 100.000 ans et qui, en 60.000 ou 70.000 ans s'est répandu sur toute la planète, on recense (entre autres) un hominidé, déjà bipède, présent au Kénya il y a au moins 6 millions d'années, Orrorin tugenensis, soit le millenium ancestor, découvert en l'an 2.000, des australopithèques comme la fameuse Lucy (australopithecus afarensis), notre grand-tante, entre 4 et 3 millions d'années, l'homo habilis, omnivore, capable, il y a 2,5 millions d'années, de fabriquer des outils de silex et au cerveau de 600 cm3, premier représentant de l'homo, même si la propriété du terme peut lui être contestée, l'homo erectus à 2 millions d'années, vraiment homo celui-là, avec une " cylindrée " cervicale de 600 à 1000 cm3, sûrement fabricant d'outils, peut-être inventeur du porte-bébé en cuir, l'homo ergaster à 1,8 million d'années, un bon bipède, capable de faire 60 kilomètres par jour, peut-être le premier homme véritable, utilisant même un langage élémentaire, et qui aurait mis 100.000 ans à essaimer dans l'ancien monde et aurait tenu jusqu'à 500.000 ans avant nous, enfin le premier sapiens, l'homo neandertalensis qui aurait débuté chez nous il y a 300.000 ans et aurait dominé en Europe il y a 200.000 ans. Sapiens sapiens serait sans doute issu d'Afrique du Sud et se serait trouvé au Proche-Orient, il y a 100.000 ans. Il était présent chez nous il y a 40.000 ans. Il aurait cohabité avec néandertal entre 40.000 et 30.000. On débat sur leur rencontre et sur la date d'extinction des néandertaliens, que certains placent dès 40.000 ans avant nous et que d'autres descendent jusqu'à 25.000 ans.

La domestication du feu semble avoir été résolue entre 700.000 et 500.000 ans. Des néandertaliens procuraient à leurs défunts une authentique sépulture il y a 50.000 ans.

L'apparition d'un véritable premier homme est loin d'être éclairée, malgré les progrès incessants de la paléontologie et de la génétique. Continuent d'être particulièrement étudiées : les causes de la bipédie, la date de l'apparition d'un langage vraiment articulé, les conditions de la domination de l'homo sapiens sapiens sur la planète. Pour le langage, Coppens remonterait assez loin, entre 3 millions et 2,5 millions d'années peut-être. C'est possible pour ce qui serait d'émettre et de décoder des signaux acoustiques, reconnaissent d'autres chercheurs, mais pas pour la capacité à utiliser des messages sophistiqués. Pour l'emploi de ceux-ci, on ne pourrait remonter qu'à une fenêtre allant de 100.000 à 50.000 ans.

Actuellement, deux théories s'opposent sur l'expansion de notre espèce : selon la première, une souche unique, entre 100.000 et 60.000 ans avant nous, aurait pris le dessus, (sans doute en profitant de chanceuses mutations et de conditions plus favorables) et, en remplaçant tous les précédents, aurait repeuplé la terre à partir d'un foyer unique, africain ou moyen-oriental ; selon la seconde, l'homme actuel serait le descendant d'une espèce très ancienne, qui se serait répandue, modifiée et unifiée au contact génétique et culturel de cousins d'origines diverses. Il y aurait eu homogénéisation de l'ensemble (Nouvel Observateur n° 1895 du 1-7 mars 2001). A vrai dire, la thèse des partisans de l'origine multirégionale paraîtrait aux spécialistes moins soutenable et l'on penserait plutôt à la théorie du remplacement. La remarquable uniformité génétique des humains s'expliquerait bien par le repeuplement à partir d'une souche unique. Cela ne prouverait pourtant en rien que le sapiens sapiens serait d'une espèce nouvelle. Il me semble donc que l'on ne sait pas pour l'instant où et quand aller chercher à coup sûr les débuts de notre espèce.

En tout cas, la lignée homo, elle aussi, a frôlé bien des fois l'extinction. Actuellement, des espèces disparaissent de manière moins spectaculaire, mais de façon préoccupante pour l'humanité. Les grands singes perdent de la population partout. Or nous partageons avec eux 96% de notre ADN.

Et si la génétique s'en mêle

Pour Darwin, chacun naissant avec ses différences, la sélection naturelle aurait retenu les particularités les plus performantes. Ainsi, d'après l'exemple fameux de Lamarck, la girafe au long cou aurait été avantagée en temps de disette. Mais Darwin ignorait les lois de la génétique et de l'hérédité. Or la génétique apporte ses éléments spécifiques au débat sur l'évolution de la vie. Selon des généticiens, comment surviennent les espèces variées et d'où l'homme sort-il ? On sait aujourd'hui que la mémoire du vivant est archivée dans les gènes. Les variations spécifiques seraient attribuables aux mutations des gènes qui surviennent au hasard et à leur mélange aléatoire lors de la reproduction. Si bien que, lorsqu'un coup de dés jette sur la table une combinaison heureuse, c'est-à-dire un nouveau caractère mieux adapté à l'environnement, le bénéficiaire voit augmenter ses chances de survivre et de se reproduire. Ainsi le premier moteur de l'évolution darwinienne, la sélection naturelle, est aujourd'hui corrigé, sinon remis en cause. Du point de vue de la génétique, le hasard, la chance, la loterie en somme semblent avoir été plus déterminants que la struggle for life. L'influence du milieu reste malgré tout primordiale, puisque ce sont les nouveaux caractères et les modèles issus des fusions génétiques qui sont stimulés ou découragés par l'environnement du mutant.

Mais alors, pourquoi les espèces sont-elles aussi bien diversifiées et pourquoi le règne animal échappe-t-il à la confusion ? En raison de la diversité des territoires, répondent certains spécialistes. Certaines espèces n'ont pas la chance de se rencontrer. Exemple, le lion et le tigre ne donnent pas le tigron dans la nature, mais seulement en captivité. Des barrières anatomiques peuvent empêcher la copulation, ainsi entre des espèces de scorpions. Des oiseaux génétiquement très proches ne fraient pas ensemble, car les mâles ne chantent pas de la même manière sous la fenêtre de la bien-aimée. Plus secrètement, des barrières enzymatiques contrarient la fécondité d'unions entre espèces. Si ces obstacles étaient levés par des interventions sur les gènes, nous parviendrions à des résultats étonnants.

Pourtant, il y a des erreurs, des failles dans la vigilance des gardiens enzymatiques, de mauvais pilotes qui somnolent pendant leur quart. Des collisions se produisent. En sortent des mutants, dont beaucoup ne survivent pas, mais dont quelques-uns s'adaptent et permettent l'évolution. Ainsi, notre existence relèverait des bricolages et des erreurs de la nature. L'homme serait une sorte de chimpanzé au développement ralenti. De même que les gènes architectes contrôlent notre développement spatial, il se peut que notre développement temporel soit commandé par un gène. L'humanité pourrait tenir son existence du dérèglement d'une horloge génétique chez un ancêtre. Ce scénario moléculaire de l'origine de l'homme n'est pour l'instant qu'une hypothèse ... qui pourrait être soudain confirmée.

Un exemple intéressant. L'australopithèque serait apparu de la façon suivante. Il ne se serait pas essayé à faire ses premiers pas sur ses pattes de derrière, comme on l'a cru un moment, pour mieux voir le danger dans la savane, mais par mutation génétique accidentelle. La mutation d'un seul gène, celui qui règle le rythme du développement chez les primates, aurait pu suffire. Confirmation : le bébé chimpanzé est bipède comme nous, mais voilà qu'à trois ans son trou occipital se déplace vers l'arrière, le condamnant à la quadrupédie ; sa face se transforme en museau et des bourrelets sus-orbitaires font saillie au-dessus des yeux. Par contre, chez l'australopithèque, la bipédie temporaire du chimpanzé est devenue permanente, car le trou occipital est resté fixé génétiquement à la base du crâne. Cet accident n'aurait concerné au départ qu'un seul sujet, vivant dans un groupe restreint. Voilà un exemplaire inédit, qui a tiré avantage de son défaut et, mâle ou femelle, il est devenu le dominant dans le groupe et il a imposé sa loi sexuelle. Son gène modifié s'est diffusé parmi ses congénères. En une ou deux générations, tout le monde dans le groupe était bipède. L'australopithèque était né. Mais allez voir si tout cela n'est pas contredit ailleurs et déjà complètement ringard.

Enfin, un mot sur des recherches plus récentes. Walter Gehring, en travaillant sur la drosophile, a découvert que l'insecte se construisait à partir d'une homéoboîte, à savoir une séquence constituée par un petit segment d'ADN. Les gènes architectes (homéotiques) fonctionnent comme des commutateurs qui allument ou éteignent un circuit ou comme des aiguillages dont les gènes ouvriers suivent les instructions. L'homéoboîte se retrouve dans le vivant depuis la levure jusqu'à l'homme. Le premier gène homéotique ou architecte serait apparu par hasard et aurait fourni le procédé pour produire de la différenciation cellulaire. Les vivants se seraient diversifiés en utilisant toujours la même recette biologique par d'infinies variations sur le thème homéotique initial.

Selon Kupiec et Sonigo, il faut éviter d'imaginer un programme génétique selon lequel on pourrait rendre les gènes responsables de tout, des maux de tête à l'homosexualité. Il faudrait revenir à Darwin, c'est-à-dire d'une part réintroduire le hasard dans le processus évolutif et d'autre part revenir à la sélection naturelle qui fait le tri et retient les sujets les plus adaptés.

J'ai fait ce résumé, pour me raconter une histoire très approximative de l'origine de la vie et de l'humanité, celle qui est à la disposition du lecteur ordinaire des articles de vulgarisation. Ces derniers ne reflètent qu'un peu et à un moment seulement certains aspects de ce que les savants ont découvert et mis au point. Je vous souhaite bien du plaisir si vous réussissez à y voir clair sur une certaine dent de Toumaï ! Mais remontons plus loin maintenant jusqu'à l'origine explorée et représentée de l'univers.

Issus d'un vaste ensemble cosmique

Les surgissements de la vie et de l'humanité se révèlent enclavés dans un ensemble qui les déborde de toutes parts. Nous sommes nés, paraît-il, de la poussière des étoiles, à la suite d'un big bang que d'aucuns ont situé à 15, d'autres à 12,8 et qu'enfin on arrête à 13,7 milliards d'années. Pour l'esprit humain, il n'y a aucune capacité à dire quelque chose de fiable sur ce qui a pu précéder le premier instant du cosmos. La phrase qui vient d'être écrite est d'ailleurs incorrecte, car elle laisserait supposer un avant, alors que celui-ci est métaphysiquement impossible à situer dans la série des faits temporels du développement du monde.

A propos de l'origine du cosmos, nous entendons parler maintenant de la théorie des cordes et des supercordes. Les particules les plus petites qui constituent l'univers ne seraient pas des points, mais de minuscules cordes qui se différencieraient par la variété de leurs vibrations. Notre univers serait issu de l'explosion d'une infime et très dense pelote de cordes. Une telle conception concilierait la théorie quantique et celle de la relativité. Des cordes vibrantes on passerait aux six variétés de quarks. Il faut trois quarks pour donner un proton ou un neutron. De là on peut aller aux noyaux d'atomes autour desquels tournent les électrons, donc aux atomes et aux molécules, auxquelles le piéton commence à imaginer sinon à entendre quelque chose. Les astrophysiciens nous parlent encore de la masse de l'univers dont la matière " normale " ne constituerait que de 1 à 10%, le reste consistant en une matière " sombre " totalement ignorée. Nous perdons pied, lorsque l'on nous apprend qu'outre les trois dimensions dans lesquelles nous nous mouvons selon notre expérience commune - sans oublier d'en ajouter une quatrième, la dimension temporelle - il faut compter sept autres dimensions spatiales, dites " enroulées ". Si, pour poser la cerise sur le gâteau des hypothèses, nous demandons si l'univers est fini ou infini, nous obtenons des réponses contradictoires. Il n'y a pas si longtemps, certains optaient pour l'univers fini : il aurait la forme d'un dodécaèdre, dont les faces opposées seraient reliées entre elles.

Le point de départ, l'explosion initiale, la source ou le foyer, le déclenchement du processus auquel nous appartenons nous échappent. Nous ignorons comment tout cela a été lancé, de quelle chiquenaude inscrivant de la temporalité dans une durée sans commencement ni fin. Nous savons seulement que cela a démarré. Notre ignorance nous laisse dans une insatisfaction radicale et apparemment irrémédiable, sauf à s'en remettre à la réflexion philosophique : celle-ci est indispensable au monde, mais elle est réservée aux esprits très déliés, capables de suivre des argumentations de cette nature et de s'orienter parmi des conclusions contradictoires. Par ailleurs, donner son assentiment aux affirmations péremptoires des croyances, même après un effort herméneutique de mise à jour, tient de l'injustifiable pari pascalien. Je vais donc me contenter, pour conclure ce regard emprunté aux autres sur les origines, de ma réflexion et de mes convictions.

Un postulat : l'évidence d'une source absolue de l'être existant

Dès qu'il se met à réfléchir, l'homme, ce roseau pensant, paraît contraint de reconnaître une source définitive et absolue de tout l'être existant. Chaque humain constitue, au moins pour le temps de sa présence sur la planète, une unité individuelle vivante et consciente. Dès qu'il considère sa condition, il perçoit ses limites immédiatement, peut-être sur l'invitation d'un autre membre de son espèce, mais sans le détour d'aucune démonstration : il s'est éveillé à la vie alors qu'il ne vivait pas ; il "disparaîtra de la circulation" alors qu'il vit. Il ne s'explique pas par lui-même. Au-delà des causalités proches qui l'ont mis au monde, il procède d'un ailleurs plus lointain. Son passage temporaire sur la scène a quelque chose à voir avec une réalité ultime autre que lui. Il est conduit à postuler une source absolue de l'être, qui ne doit l'existence à aucun autre être et qui existe depuis toujours. Faute de quoi, il édifierait toute sa réflexion sur une fondation inconsistante : il serait obligé d'affirmer que le monde des êtres limités, soumis aux conditions de l'espace et du temps et parmi lesquels il a pris place de manière éphémère, est issu du néant, comme par enchantement. Ainsi, l'absolu dont nous venons s'impose à nous, pour peu que nous voulions penser de manière cohérente, c'est-à-dire sans contradiction. Un postulat se présente forcément au seuil de toute réflexion émanant d'un être fini : c'est l'affirmation de l'être absolu, être sans commencement, transcendant les conditions spatio-temporelles, en qui les êtres multiples et finis trouvent leur raison d'être.

En conséquence, débattre de l'existence ou de la non-existence de l'être absolu me paraît être une opération mentale inadaptée. A mon avis, la perception de l'absolu dont nous venons, pas plus qu'elle ne s'impose au terme d'une argumentation n'est une affaire de croyance. Elle relève d'une expérience première, d'une évidence immédiate. Dès le premier pas, je refuse de m'enfermer dans l'alternative selon laquelle il faudrait être croyant sous peine d'être athée. A mon sens, le problème si souvent formulé en raccourci dans les termes de l'existence ou de la non-existence de Dieu ne se pose pas, puisqu'il y a forcément, à la base même de l'exercice de la raison, la nécessité de postuler l'être sans origine. Je sais que l'on me parlera de l'argument de saint Anselme et que l'on me jettera Kant à la figure. J'ai simplement exprimé une évidence qui m'atteint. Aussi étonnant que cela paraisse, ce qui, à un moment donné, est évident pour quelqu'un ne l'est pas forcément pour son voisin !

Pour autant, à ce stade de ma réflexion, je ne tiens pas du tout à me servir du terme "Dieu" pour désigner l'être absolu, dont je professe l'évidence. En effet, me servir déjà d'un tel terme serait probablement verser du côté de l'affirmation d'un Dieu personnel et d'un Dieu créateur d'un monde distinct de lui. Or aucune intuition première ne m'instruit sur la nature de l'être absolu ni davantage sur le type de rapport que les êtres limités de notre histoire entretiennent avec lui. On le sait, face à cette dernière question, certains répondent par l'idée de création divine et d'autres par le panthéisme. Emanerait-il de ce foyer de l'être un projet quelconque de salut des êtres finis au-delà de leur évanouissement de l'espace historique que nous connaissons ? A ce point de mon observation préliminaire, les réponses à toutes ces interrogations m'échappent complètement.  

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