REGARDS

3. SUR LA NATURE DE LA VIE

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De quoi est faite la vie d'un homme, de celui-là qui fut pharaon divinisé ou de celui-ci qui est fellah ? Je serais aussi bien sur les bords de la Seine, de la Tamise, du Mékong ou de l'Orénoque pour m'interroger sur la nature de la vie. C'est au bord du Nil que cette question m'a assailli, sans doute parce que depuis mes études secondaires, ce fleuve vivifiant par excellence est le plus fort symbole d'une existence inondée de sève et de soleil. Je vais rabâcher des évidences, de ces banalités si triviales que nous ne les voyons même plus, tant elles occupent presque tous nos jours et toutes nos nuits. Le soleil, le fleuve, la crue, la vie, mais qu'est-ce que vivre ?

Producteurs associés

En Egypte la croissance de la population pousse à édifier sur des terres fertiles et les moyens de subsistance se réduisent d'autant. Devant cette dérive exponentielle de l'occupation des sols et avant de réfléchir sur la vie de l'individu, je me sens contraint de rappeler en quelques paragraphes le caractère incontournable de la dimension sociale de l'activité humaine et de ses diverses productions. L'individu consacre beaucoup de temps à articuler son existence avec celle des autres.

Tous les membres de l'espèce ont contracté consciemment ou non la dette de sa reproduction. Pour diverses raisons, des individus peuvent être empêchés ou dispensés de se livrer directement à ce souci, mais il est certain que tout être sexué tend à donner la vie, à la protéger, à en favoriser le développement. Il est beaucoup de modes non physiologiques d'exercer la maternité et la paternité. Cette tâche remplit les ans, les mois et les jours, sous le regard incitatif ou modérateur de la société. En effet, le petit d'homme se montre très lent dans l'acquisition de son autonomie. Il soustrait à ses parents et à leurs substituts une part considérable de leur disponibilité. Et nul n'oublie plus que le nouveau-né d'aujourd'hui cotisera demain pour assurer une vieillesse convenable à ceux qui l'ont mis au monde.

Les communautés humaines se sont organisées de manières très diverses au cours de l'histoire. Il n'est pas besoin de recourir aux études savantes sur les sociétés indo-européennes et sur la société médiévale pour observer une tripartition assez courante, sur laquelle se greffe l'instance politique. Par exemple, qu'il se promène en Egypte dans les rues artisanales du Caire ou dans le Fayoum agricole, qu'il prenne un train, souvent envahi ici de militaires en treillis de camouflage, qu'il se rende au musée ou qu'il flâne dans la mosquée-université El-Ahzar, l'observateur peut recenser aisément les occupations majeures des hommes. Les agriculteurs, les artisans, les gens de l'industrie passent le plus clair de leur temps à produire des fruits ou des objets que les commerçants et leurs acteurs associés répartissent ; les policiers veillent à l'ordre intérieur et les militaires s'exercent au combat pour défendre le territoire où les travailleurs œuvrent en paix au profit de tous ; les penseurs, les artistes et les religieux donnent du sens, qui est représenté dans l'art, étudié au cours, célébré avec le peuple devant les monuments, dans les mosquées, les temples et les églises.

Chaque humain tient son rôle à l'un des postes de cette fourmilière. S'il restaure ses forces, ce n'est pas seulement pour persister dans l'être, mais c'est bien pour œuvrer dans la société. Le travail est actuellement très divisé et l'activité de chacun comporte sinon une utilité assurée dans tous les cas, du moins une signification sociale. L'individu n'est reconnu que dans la mesure de cette contribution. Son apparence personnelle, sa toilette, la mode qu'il suit ou à laquelle il s'oppose jouent d'ailleurs un rôle dans cette reconnaissance et lui prennent aussi du temps.

Quant à l'instance hiérarchique, j'ai lu chez Cauvin qu'un groupe de cent personnes ne peut s'en passer, sans tomber dans le chaos. On peut en faire une quatrième fonction si l'on veut. En tout cas, je ne peux omettre de mentionner l'organisation de la vie en société et sa régulation qui remplissent les agendas de certaines personnes, tant pour conquérir le pouvoir, l'exercer et le conserver que pour remettre des hochets et faire fonctionner les systèmes de coercition. Un nouveau champ d'exercice de la violence apparaît d'ailleurs ici. Dans aucune espèce vivante, l'acharnement de certains sujets pour dominer les autres n'est aussi démesuré. La mise en œuvre des différents secteurs d'activité donne lieu à des formations initiales et permanentes et suscite des structures plus ou moins complexes de fonctionnement et de circulation.

A tous les étages de la production matérielle, sociale ou culturelle, chaque couche d'acteurs dispose de plus ou moins de loisirs pour le repos, le jeu, les divertissements, les spectacles, les voyages d'agrément, les rites sociaux et religieux.

Ainsi, la vie requiert l'intégration laborieuse de chaque membre de l'espèce dans la communauté. Il faut faire marcher la société pour que les individus puissent survivre.

Consommateur individuel

Mais, si l'être humain vit en groupe et ne peut s'en passer, je voudrais m'attarder dans ce chapitre sur les données élémentaires et universelles qui concernent l'individu. Bien souvent, il ne regarde pas beaucoup plus loin que ses aises. Il ignore la géopolitique, ne tient guère compte de la pollution du globe, de la raréfaction de certaines matières premières. Il limite souvent son regard à sa situation dans son groupe humain.

Chaque sujet égyptien cherche une solution pour sa vie. Ce jeune qui passe sur la route à cent mètres de moi sur un indescriptible cyclomoteur, digne de figurer dans une sculpture de Tinguély et chargé comme trois mulets, a résolu un problème économique. Ce mendiant qui m'a rejoint et me sollicite sur un ton plaintif a cru trouver une miette pour sa vie précaire. Sœur Emmanuelle a aidé une foule de miséreux, qui arrachaient leur pitance à des tas de détritus, à retrouver l'efficacité de la vie et la dignité. A quoi ressemble donc la vie d'Ahmed ou de Laura ?

Tout d'abord, l'être humain se résout à produire, car il est par nature un consommateur. Avec l'argent de son salaire, le vivant part en quête de matériaux de base comme les aliments et les transforme pour les faire servir à sa consommation immédiate. Je sais ce qu'il en coûte de temps et d'efforts en travaux de jardinage, en courses, en rangements, en activités culinaires, puis conséquemment en coups d'éponge, de chiffon et d'aspirateur pour faire marcher une maison de deux personnes seulement.

Ensuite, la vie se montre comme combustion et régénération. Le vivant est une centrale d'échanges cellulaires. Il absorbe et brûle du carburant pour se maintenir dans l'existence et trouver l'énergie de son activité externe. Bien "recor(p)sé", comme on dit dans ma langue maternelle, le producteur repart sur son chantier, qui à son coffrage de béton, qui à son cours à l'université, qui à sa proposition d'amendement à l'Assemblée nationale.

Enfin la vie comporte une part importante d'élimination des déchets. Le corps qui traite du combustible expulse des résidus. Dans nos sociétés, le problème de l'évacuation, du stockage et du recyclage des ordures occupe de plus en plus d'ingénieurs.

Pour nombre d'êtres humains des classes dirigeantes, cet aspect de la vie est pour ainsi dire gommé de la conscience. Semblables au pharaon, ils passent leur existence aux grandes tâches. La production d'un épi de blé, d'une bourriche de poissons ouverte sur le marché, d'un pull-over, d'une chambre à coucher est devenue si lointaine, qu'ils ont occulté les conditions de leur vie biologique. Ils ne mangent plus que des présentations de mets, ne boivent que des millésimes et ne dorment que dans des styles. Quant à leur propre élimination corporelle, ils ne s'en préoccupent qu'en cas de dysfonctionnement.

Or chacun, aussi abstraite que soit sa fonction, travaille ou s'occupe en réalité presque tous les jours ouvrables pour pouvoir manger, boire, se vêtir - à la distribution du Secours catholique ou chez Cardin -, se loger, se soigner, s'assurer, se déplacer, payer les frais de ses loisirs, aider ses descendants ou ceux du voisin et régler ses impôts. Sans oublier qu'il s'applique à conserver sa place dans la ruche ou à en trouver une meilleure, plus rentable et plus gratifiante. Pour le grand nombre, les traites mensuelles tombent comme un couperet pendant des années. Face à ces obligations, le temps consacré à des occupations facultatives se réduit comme peau de chagrin. Pour beaucoup, la retraite arrive, mais que les années sont brèves pour en profiter à plein ! Et je ne doute pas que les eaux thermales sulfureuses, ferrugineuses et alcalines d'Hélouan et son climat très sec ne soient favorables aux rhumatisants, mais le retour dans les brumes du nord de l'Europe peut faire craindre que l'homme bien choyé ici ne retombe, comme le dit l'Ecriture, dans un état pire qu'auparavant !

Désir de plaisir

En toutes saisons et même pendant les heures hivernales où l'on redoute la montée, la vie humaine, dans ses aspects les plus élémentaires, se manifeste comme une quête et une jouissance du plaisir. Que les goyaves du Fayoum sont rafraîchissantes ! Et qu'il est désaltérant le thé à la bergamote offert par un paysan à la chaleur du jour ! Je me souviendrai toute ma vie de ce chanoine titulaire qui, dès qu'il se trouvait devant deux verres à une bonne table, commençait par poser ses lunettes dans le petit, afin qu'on lui servît tous les vins dans le grand. Cet honorable ecclésiastique ne voulait pas se priver d'une seule goutte des grands crus que lui servaient ses hôtes et l'Evangile n'y avait rien fait au terme d'une vie de prière et de réflexion chrétienne, sans parler de la correction élémentaire. Si vous croyez que l'abbé Pierre, dont l'œuvre fut admirable, n'a pas roulé aussi pour lui ! Sacrifices ? Oui, pour un plaisir d'un plus haut niveau, plus intégrateur. Regardez le gentil évêque Jacques Gaillot, qui se bat au nom de l'Evangile pour les plus pauvres, comme il est ravi à la télévision. Souvenez-vous de Sœur Emmanuelle, cette bonne femme qui avait de la classe, de l'autorité et dont se dégageait, non seulement au profit des miséreux du Caire, mais de tous ceux qui la rencontraient, un véritable enthousiasme pour la vie, croyez-vous qu'elle ne fut pas radieuse aussi parce qu'elle jouissait de la considération générale, bien au-delà des milieux catholiques ? Et mère Teresa sur la voie de la canonisation ? L'homme se dépense pour le plaisir, y compris le plaisir de faire la charité. Les saints joyeux réussissent davantage !

L'être humain cherche à réitérer les plaisirs déjà éprouvés. Il en invente de nouveaux, tout en s'exerçant à éviter les excès qui déclenchent l'aversion. Le cadre de ses besoins fondamentaux s'ennoblit, lorsque le gourmand devient gourmet, quand l'amoureux sort de la simple satisfaction animale par le raffinement dont il entoure l'acte sexuel. Certains trouvent les moyens d'éprouver la joie créatrice dans leur profession. Lorsqu'il est possible d'en éliminer les parasites, les loisirs au moins devraient offrir à chacun le temps de la respiration et de l'agrément. Le sujet m'amène à vous parler du désir, puisque aussi bien le plaisir est la floraison du désir.

J'ai toujours entendu faire grand cas de la distinction entre le besoin et le désir et de l'écart entre les deux. Je les prends ensemble. Le désir me paraît constitutif de l'être humain. Il le pousse vers la jouissance. Dans mon jardin breton, j'ai partagé avec les anciens Romains et les Egyptiens contemporains, dont le plat national est le foul, le plaisir de cultiver des fèves. L'amour de ces papilionacées, si méditerranéennes, me vient de l'héritage maternel et des variantes qu'apporte la compagne de ma vie dans l'art de les cuisiner. A celles du marché, j'ai longtemps préféré celles de ma culture. Ces dernières n'étaient pas meilleures en elles-mêmes, mais elles me permettaient de me livrer aux supputations du désir. Les quatre mois qui couraient de la semence à la récolte étaient hérissés de périls tant les fèves sont menacées par les campagnols dès leur mise en terre, puis par les pucerons quand elles sont en feuilles, enfin par l'orage quand elles sont en fleurs. En déguster en saison avec du lard fumé est un plaisir non islamique dont, par respect, je ne me vante pas en Egypte. Le congélateur qui les conserve si parfaitement et permet d'en manger à n'importe quel moment de l'année est le principal ennemi du plaisir des succulentes fèves de juillet. Mais je dirai plus loin que mon désir n'engendre pas l'espérance.

Malgré les philosophes du désir positif, pour moi le désir est trop engoncé dans le biologique pour ne pas émaner d'un besoin de base, du manque, de la rupture des équilibres, même s'il s'épanche et s'enflamme au feu de l'imaginaire. Tout désir ne s'éveille-t-il pas pour supprimer le commencement d'une souffrance, la faim, la soif, le besoin de chaleur ou de fraîcheur, la tension sexuelle, l'ennui ? Tous ces appétits cherchent leur assouvissement. J'aime la danse. Mon guide pratique de l'Egypte m'indique de bonnes adresses où je pourrais voir des danses du ventre, mais je ne souffre pas assez du manque de ce type de spectacle pour souhaiter de m'y rendre !

Certes je peux dire : "Cette femme est adorable, puisque je l'aime !" Sans cela, il n'arriverait pas que les autres s'étonnent de l'enchantement d'un amant et disent à propos de son amante : "Je ne vois vraiment pas ce qu'il lui trouve !" Pourtant, ce n'est pas seulement le désir positif en nous qui s'élance vers l'objet, indépendamment de tout manque. Je ne puis voir le désir comme simple effort d'expansion sans un manque initial. D'après mon expérience, notre besoin et notre désir sont toujours ceux d'êtres limités, en quête de rassasiement. Ce tableau serait-il beau seulement parce qu'il me plaît ? Dans le jeu du spectateur et de l'artiste, se profile une démarche de l'un vers l'autre. L'artiste cherche une reconnaissance, dont il manque. Le spectateur veut renouveler son plaisir et cherche des œuvres qui le lui procurent. Il s'agit bien d'une démarche commune du créateur et de l'amateur, d'un fort consensus entre de nombreux admirateurs et des créateurs un jour universellement adoptés.

Si je regarde le désir sous l'aspect du manque, je ne m'évade pas pour autant dans l'idéalisme et le finalisme et je ne sombre pas dans la religion. C'est tout simplement que je le traite en observant la vie, de ses manifestations les plus biologiques aux plus sublimes. C'est vrai, parfois notre désir s'attache à un objet qui apparemment ne lui manquait pas. Mais cela ne prouve pas la pure positivité du désir. Car la possibilité offerte ne se coule-t-elle pas dans un désir latent, dans une dépression disponible ? Certes, nous désirons par une poussée endogène, mais les modulations du désir ne sont pas à confondre avec leur onde porteuse, car celles-là ne peuvent se produire sans une différence de potentiel aux bornes de la sensibilité. C'est vrai, nos désirs ne sont jamais assouvis, mais cela n'entraîne pas forcément une déception, car l'humain qui a vécu sait par expérience l'inadéquation du désir et de son apaisement. Il faut du temps pour faire prendre dans notre jardin secret une telle conviction et il faut attendre la saison convenable pour tailler l'herbe de l'espérance folle.

Fuite de la douleur

Parce qu'elle est quête de plaisir, la vie nous pousse en contrepartie à fuir la douleur. Les déséquilibres internes (qu'ils viennent d'ingestions désordonnées ou de maux d'ordre psychique) et les agressions externes (des intempéries et des tuiles du hasard à l'épine de la rose ; de celle-ci au microbe, à la bactérie et au virus ; des griffes du chat aux chocs des voitures et aux coups des hommes) remplissent les salles d'attente des médecins, les services d'urgence des hôpitaux et les salles d'opération. Quant à celui qui choisit de gravir un calvaire, il ne se fait pas souffrir sans raison. L'effort douloureux consenti vise toujours un plus grand bien, donc un plaisir, que l'on soit coureur du Tour de France, alpiniste, opéré en cours de cicatrisation, moine flagellant ou même masochiste né.

Avant de traiter d'autres thèmes moins triviaux, je voulais rappeler combien il est important de vivre dans la conscience que nous nous élevons légèrement de la terre, à laquelle nous retournerons après avoir proposé des structures, des mélodies et des accords au chant de l'univers. Notre dépouille fera encore l'affaire de quelque nouveau vivant, comme les momies d'époque pharaonique soumises à l'étude interdisciplinaire de spécialistes scrutant les mystères de l'Ancienne Egypte ou comme la poussière du fellah rendue au limon.

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