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4. L'ESPÈCE EN MOUVEMENT

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A la base d'une réussite individuelle, on entend parfois la parole d'un père : Faites mieux que moi, tentez votre chance. A la base des grands mouvements de civilisation, toujours la lutte pour garder le territoire, souvent l'assaut pour en conquérir de nouveaux, des territoires géographiques, mais aussi des territoires en tous genres. Les Chinois s'étaient arrêtés, l'Occident et le Japon les ont dominés, mais ils ont repris la route de la puissance.

Un jour ou l'autre, le marin de l'existence est conduit à s'interroger sur la baie de son dernier mouillage. En attendant le dépôt définitif de son sac, il se consacre à ses traversées inéluctables. Il a fait bien des fois du lèche-vitrines devant les agences de voyage. Les offres miroitaient. Toujours les Indes, les épices, le paradis perdu de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Fuir l'enfer d'ici pour le jardin des délices de là-bas. Aller convertir le Levant ou jouer au corsaire dans l'océan Indien. Lever l'ancre pour implanter parmi les ignorants les comptoirs du produit miracle, de la raison lumineuse, de la civilisation, et de la révélation concluante sur le destin de l'homme. Embarquer pour la croisade et libérer le tombeau du Christ. Etablir partout dans le monde la démocratie à l'américaine. Qu'importe, la convenance de vivre nous contraint tous d'appareiller.

Sur les quais dédiés au négoce, des petits patrons proposent aux promeneurs de les emmener pour la journée. Pourquoi l'aventurier qui rêve des îles du Pacifique ne se contenterait-il pas d'une sortie au château d'If ? Son grand périple lui sera-t-il si profitable ? Ne lui suffirait-il pas de demeurer au calme dans son pré et d'observer les plantes, au lieu de courir vers un Eldorado du sens ? Le secret du monde serait dissimulé dans le moindre grain de riz. Le trésor n'est-il pas caché sous nos pieds, pourvu que nous retournions le champ en tous sens ? Pourquoi jouer à Jonas redivivus en train de fuir vers la Tarsis de son refus, au lieu de marcher de bon cœur vers la Ninive assez proche de son destin ? Qu'a-t-on gagné à inonder Shanghai d'opium et à saccager à Pékin le palais d'été ? Tant pis, si quelques-uns trouvent leur bonheur à la porte de leur demeure, le grand nombre cherche à reprendre la mer. L'humain est un incorrigible migrateur. En quête de nouveauté, de savoir, de richesses et de dépassement. A l'examen, le fond du grain de riz ne se révèle-t-il pas sécable à l'infini ? C'est la conquête sans fin et le jour approche de l'odyssée de l'espèce dans l'espace.

Flux migratoires

J'écris ce chapitre sur le fond de mes souvenirs de la population du Caire. Les transhumances d'Abraham et des fils de Jacob, la fuite des Hébreux guidés par Moïse et les innombrables aventures de la diaspora juive m'assaillent. Je me remémore les invasions venues du Nord, par exemple celles des Hyksos et d'Alexandre, et tous ces passages guerriers dont les habitants de ce pont qu'est la Palestine ont souvent fait les frais. J'en viens tout naturellement à réfléchir sur les flux migratoires des groupes humains.

Nous sommes tous des immigrés, voilà la vérité fondamentale qu'il ne faut jamais perdre de vue. Les déplacements de peuples - vers des terres où couleraient le lait et le miel - font partie de la condition humaine. Nous sommes tous des immigrés, puisque l'humanité a quitté le berceau, probablement africain, où elle est née. Les vagues humaines en expansion démographique n'ont pu s'en tenir à résider sur les lieux de leur origine. Déjà l'homo sapiens sapiens a dû paraître un intrus sur le territoire de l'homme de néandertal. D'immenses mouvements de population ont eu lieu à travers les siècles, une marche incessante vers les terres promises. L'imaginaire a fait flamber les esprits et mis les jambes en mouvement. On peut même se contenter d'aller au cinéma voir de John Ford les Raisins de la colère pour comprendre.

Ainsi des pôles de richesses se sont constitués sur le globe et les pays les plus développés ont pillé ce qu'on appelle aujourd'hui le Tiers monde. Français, nous avons nous-mêmes colonisé une partie de la planète, parce qu'alors nous étions capables d'imposer notre loi. A gros traits, l'Empire britannique et les U.S.A. se sont formés de cette façon. Comme Israël après sa sortie d'Egypte, au moins d'après le récit biblique, a occupé l'espace disponible en Canaan, les envahisseurs occidentaux ont convergé vers l'Amérique et ont conquis l'espace traditionnellement parcouru par les Indiens. Ils ont importé des Noirs enchaînés pour assurer leurs travaux.

Dans les pays favorisés, plus le niveau de vie s'élève et moins on fait d'enfants. Les nantis, qui sont les moins féconds, s'entendent alors reprocher leur égoïsme : ils laissent mourir les pauvres de faim. En fait, à l'intérieur de l'espèce se joue quelque chose qui paraît être jusqu'ici irrémédiable, malgré des discours velléitaires et en marge de l'aide humanitaire d'urgence : certaines nations et à l'intérieur d'elles certaines couches de la société luttent pour acquérir un niveau de vie très élevé, en jouir et le conserver au détriment des faibles.

Au vingtième siècle, des paysans pauvres qui se transmettaient un savoir traditionnel pour tirer leur subsistance de cultures vivrières ont été chassés de leurs villages, par exemple en Amérique Latine, pour la mise en œuvre de plantations traitées industriellement sur de grandes surfaces ou, comme en Inde, pour l'installation de barrages devant irriguer des monocultures, dont les fruits entrent dans la concurrence mondiale. Les tribus indiennes du Brésil ou de la Nouvelle Guinée se voient soudain agressées dans leur mode de vie primitif par des prospecteurs miniers.

L'attraction des pays à haut niveau de vie

Après le constat de cette triste réalité, il faut attirer l'attention sur l'attraction exercée par les pays à haut niveau de vie sur les membres les plus audacieux des populations pléthoriques et pauvres. Les civilisations qui ont réussi un développement et une sophistication de leur mode de vie attirent forcément les moins évolués. Cela a pu être observé, par exemple en Mésopotamie, durant trois millénaires avant J.-C. Dans la mesure où poussent des cités fortunées, spontanément se lève le désirant, travailleur ne ménageant pas sa peine ou profiteur astucieux, pour prendre place au festin, même si souvent, aujourd'hui, un Sangatte l'attend sur son chemin.

Ne nous étonnons pas du choc en retour de notre colonisation. Les "étrangers" n'ont pas plus mais ils ont autant que nous ne l'avions chez eux de la légitimité à venir s'installer sur nos terres. Les candidats au bonheur sont nombreux. Plusieurs d'entre nous, descendants d'anciens conquérants de l'Ouest européen, parlent sans compassion des envahisseurs qui, par exemple, sur l'île italienne de Lampedusa, aux Canaries ou bien entre Tanger et Tarifa dans le sud andalou essaient clandestinement de tenter leur chance. Les colonisateurs d'hier, malgré des tentatives méritoires, n'ont pas réussi à les accompagner efficacement pour un authentique développement sur place. Dans l'espoir de sortir leurs familles de la misère, les nouveaux aventuriers se confient aux passeurs qui les exploitent. L'odyssée s'achève trop souvent de manière tragique. L'abbé Pierre a dit : "On ne pourra pas empêcher la surpopulation du Sud de venir dans le Nord où des terres riches sont mises en friche. Si tout cela ne se règle pas par voie diplomatique, cela se fera par le terrorisme." C'est la dynamique de Dien Bien Phû qui nous attend, c'est-à-dire la submersion par le grand nombre. Les célèbres formules des politiques de droite ("la France aux Français", "l'odeur", "l'invasion") traduisent la peur que conçoit sur une terre régie par le droit une civilisation avancée, si alléchante pour des gens qui n'ont presque rien. Une population vieillissante se replie sur son trésor, d'ailleurs progressivement et chèrement acquis, avant d'être un jour sûrement débordée par les jeunes générations étrangères qui ont de la vitalité à revendre. Simple logique aveugle de la vie. Nous avons eu à notre heure ce désir grand comme l'océan et ce goût débordant de l'entreprise.

Les favorisés de gauche, culpabilisés d'avoir pu accéder au banquet après avoir tant prêché l'égalité, ont de belles idées fraternelles anti-racistes et c'est en effet plus convenable. En fait, leurs généreuses et un peu naïves pensées - la philosophie des bons sentiments - n'expriment que le consentement idéologique aux flux inéluctables de population au cours de l'histoire : effectivement nous serons tous débordés, car c'est comme cela que les choses se passent dans l'humanité depuis longtemps, au moins depuis qu'il n'y a plus de terres fécondes disponibles. Les flux migratoires ont pourtant commencé bien avant cette raréfaction, car les hommes ont toujours recherché la richesse à bonne portée dans des eldorados ... le plus souvent imaginaires ou trop rapidement épuisés.

Sélection interne

Poussons plus loin encore l'analyse de l'attraction exercée par les pôles développés. L'immigration, vue du côté de l'immigré, comporte sa subtilité. Nous n'en sommes plus au temps où les vagues de nomades du désert syrien balayaient les civilisations, très avancées mais engluées dans leur confort, de la Mésopotamie, ni à l'époque où Israël subvertissait en Galilée la ville cananéenne raffinée de Hazor, l'incendiait et bâtissait sur ses ruines des murs rustiques à un seul parement. (L'archéologie de ce site a beaucoup progressé et ce point de vue, conforme à celui de Y. Yadin et de A. Ben-Tor n'est pas accepté par I. Finkelstein.)

En fait, il y a longtemps qu'une compétition farouche existe à l'intérieur des sociétés. L'héritage n'est plus déterminant à l'heure actuelle, car la civilisation court trop vite et on ne peut toujours transmettre les richesses industrielles à des enfants souvent incapables de reprendre les entreprises, surtout dans l'état de guerre économique mondiale.

Ce qui est décisif, c'est, avec ou sans argent, de s'être trouvé dans les conditions génétiques et environnementales de se construire un réseau de neurones performant. Parmi les immigrés, un noyau de gens actifs, d'impécunieux ayant peu de besoins au départ mais déterminés et situés à des nœuds de communication favorables, est en état, à la deuxième ou à la troisième génération, de ravir des places intéressantes aux gens de l'ancien cru, descendants d'immigrés de vieille date, mais beaucoup moins doués ou moins décidés. On voit à des postes de responsabilité dans les affaires, la politique, l'administration, les médias et les arts des gens qui portent des noms à consonance étrangère, mais qui ne sont pas moins français que les Dupont et les Dubois. Ces personnes se sont bien intégrées récemment ou il y a déjà quelque temps par leurs ascendants, tout comme la tribu d'origine de chacun d'entre nous, que nous nous appelions Duchêne ou Lemercier. Que serait le rayonnement intellectuel et artistique de Paris sans cette pléiade de créateurs dont l'enracinement sur notre terre date du XXe siècle seulement ?

Cette infiltration naturelle des sommets a un terreau. Cela commence par l'immigration des travailleurs que nous avons fait venir parce qu'il devenait impossible de trouver assez de Français de souche pour subir le rythme de la chaîne en usine, œuvrer dans le bâtiment et balayer Paris. Je m'amuse assez personnellement d'avoir été un immigré dans la caste intellectuelle de niveau moyen. Pendant toute une époque l'Eglise recrutait une partie de son personnel surtout parmi les enfants pauvres du monde rural capables de faire quelques études. Je croyais répondre à un appel divin. En même temps, j'obéissais à une promesse de promotion. C'était au temps où nombre d'autres jeunes Bretons étaient encore obligés de s'exiler pour chercher fortune, notre province n'en étant alors qu'à l'aube d'un essor économique remarquable, dont certains traits ont d'ailleurs été remis en cause depuis.

Ce sang nouveau, c'est aussi l'essaim des immigrés dits politiques et en général de tous ceux, clandestins ou non, qui finissent par trouver un travail en France, par le jeu des qualifications et de mariages fort légitimes et, on peut le supposer, fort heureux pour la génétique et le métissage. La régulation de l'immigration est devenue très conflictuelle. On cite souvent, de manière incomplète, la phrase de Michel Rocard, qu'il convient de rapporter entièrement :"La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part." Nous aimerions trouver le secret de la juste mesure, mais il est clair qu'après avoir imposé à des peuples, au nom d'une mission civilisatrice et bien souvent évangélisatrice, des rapports de domination économique, politique et culturelle, notre Occident doit trouver d'autres solutions pour leur avenir que de renvoyer leurs fils par charters dans le pays qu'ils ont coûteusement quitté pour subvenir aux besoins des leurs. C'est un cruel destin que d'être ramené à son point de départ, sous la férule des autorités qui croient répondre aux exigences de leurs électeurs et aux cris de protestation de leurs comités de soutien.

La stratégie des régions développées pour conserver la prédominance

Il faut considérer un autre phénomène, complémentaire de l'attrait qu'exerce l'abondance sur les démunis. Il concerne la stratégie des pays riches pour garder la prédominance. De même que Paris est un pôle culturel qui attire des écrivains et des artistes étrangers, les nations très riches concentrent sur leur territoire la matière grise, première matière première, et, en comblant les chercheurs, se dotent des instruments de leur domination. Les U.S.A., leaders en armement et en guerre scientifique, rallient à eux des cerveaux. Ainsi, ils sont parvenus récemment à jouer au gendarme du monde. Ils mènent sur la planète - du moins jusqu'ici et pour combien de temps encore - un combat essentiellement économique, basé sur une recherche de plus en plus incisive. Qu'il s'agisse de l'armement d'avant-garde, de la médecine ou de la numérisation informatique, les U.S.A. caracolent en tête, grâce aux équipes internationales qu'ils ont constituées. Le monde est pourtant en mutation depuis le 11 septembre 2001 et la deuxième guerre conduite par le fils Bush en Irak. La guerre issue de la technoscience ne vient pas à bout si aisément de la résistance radicale du terrorisme. D'autre part, de nouveaux pôles de développement comme ceux de la Chine, de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est sont en passe de renverser l'équilibre de la planète conséquent à la chute de l'Empire soviétique. Les craintes d'ordre écologique et la crise apparue au cours des derniers mois de 2008 semblent devoir contraindre l'ensemble du globe à une grande redistribution des cartes.

En quelque continent que s'opère la concentration des esprits, il se forme dans les pays très développés une nomenklatura de gens aisés, issus d'une très ancienne et plus ou moins récente immigration, édifiée sur les performances intellectuelles et le savoir-faire qui en découle. Cette tranche de population, qui mène le monde, a tout avantage à s'intégrer dans le pays où elle travaille et où on lui fait des ponts d'or.

Les immigrés récents et leurs enfants moins capables de rendre des services signalés et de s'intégrer ont une tendance réactive à se constituer en ghettos pour garder leur identité. Ils suscitent en retour l'agressivité des populations dites autochtones, ils sont l'objet de contrôles pénibles et de discriminations à l'embauche. Ainsi, peu à peu, certains quartiers des banlieues françaises sont devenus de véritables terres étrangères, invivables pour la population issue des vagues précédentes d'immigration, bretonne, auvergnate ou portugaise par exemple. Cette tension sociale est la séquelle du désir de l'humanité en marche vers le paradis terrestre, mais aussi de la vieille tendance de l'humain à asservir son semblable. Les thèmes de l'intégration et des communautarismes sont à l'ordre du jour. Notre République est parvenue à un degré d'évolution où il semble très difficile de mettre en œuvre les moyens de constituer une nation unifiée qui accueille aussi les particularités de tous ses citoyens. Aux points les plus chauds, le quotidien se vit dans des rapports de force et des affrontements parfois incendiaires et sanglants. Les conditions de logement et l'absence de travail dans un monde globalisé et en pleine mutation favorisent les économies parallèles, les coups de chaleur et le "caillassage" des représentants de l'autorité et même des services publics.

La population du monde, un grand sujet d'inquiétude

Dans les mythologies mésopotamiennes, il est écrit que les dieux trouvèrent un jour qu'il y avait trop d'hommes sur la terre. Ils se plaignirent du bruit qu'ils faisaient et décidèrent le déluge. J'ai lu qu'en Egypte les plantations de coton s'étaient étendues aux dépens des cultures vivrières. Les surfaces cultivables se rétrécissent au profit des zones habitées. Tous les neuf mois l'Egypte accouche d'un million d'enfants supplémentaires, auxquels elle ne saura ouvrir le marché du travail. J'ai vite refermé le guide, qui me parle de démographie galopante et de chômage endémique, pour songer à tous les bidonvilles du monde. Les mêmes termes s'appliquent ici, à Sâo Paulo, à Calcutta ou à Manille. Comme la vie sur les tas d'ordures me semble à des années de lumière des petits paradis que j'ai visités sur la planète !

Notre globe porte depuis 2001 six milliards d'individus de notre espèce. Selon les projections démographiques, en 2025, la planète pourrait compter un total de huit milliards et demi d'habitants. J'ai lu que si rien ne changeait, au rythme actuel, la population mondiale serait en 2150 de six cent quatre-vingt-quatorze milliards ! Tous les prévisionnistes se tromperaient lourdement, lit-on souvent dans la presse, et comme tous les experts, ils se divisent en optimistes et en pessimistes. Le citoyen sans qualité est incapable de s'y retrouver. Des spécialistes assurent que nos dirigeants peuvent sans doute gérer le double de la population actuelle, mais certainement pas le quadruple. Les pays riches tremblent déjà pour les retraites. Les pauvres, eux, font des enfants. Est-ce dans l'espoir conscient ou inconscient d'envahir les territoires des populations favorisées ? Une musulmane donne la vie à cinq enfants en moyenne. En 2020, l'Afrique du Nord et la Turquie rassemblées compteraient plus d'habitants que l'Europe entière. Faut-il parler du dérèglement des ensemencements humains ?

Ressources alimentaires ou niveau de vie ?

La terre n'est-elle pas trop petite pour nourrir ses habitants ? Ce refrain simpliste me frappe aux tempes. Certes, il est possible en théorie d'approvisionner toute l'espèce et les organisations caritatives internationales s'emploient à éviter le pire. En France, on a multiplié en moyenne par soixante le nombre de quintaux de blé à l'hectare depuis la Révolution. Le progrès céréalier a été de quarante-cinq pour cent en Asie depuis dix ans, ai-je lu au début du nouveau millénaire. La productivité de la vache laitière a progressé considérablement. Du seul point de vue de l'alimentation, la terre pourrait, paraît-il, contenir un nombre fabuleux de milliards d'humains. Un chiffre sans le moindre intérêt, car le vrai problème est autre.

En réalité, il s'agit de savoir combien de consommateurs évolués et de pollueurs de notre gabarit le globe peut-il supporter ? Le monde, ai-je lu comme chacun, pourrait faire vivre sept cents millions à un milliard d'habitants au niveau de vie où sont parvenus les pays développés. Mais si tous les autres déjà assis à la table de la vie prétendaient aux mêmes avantages, la planète serait très vite à bout de souffle. A peine avertis de notre situation, la plupart des pauvres désirent nous rejoindre et les plus valeureux tentent de s'agripper au train de la consommation. Pourtant, à quel prix vivons-nous ce que nous vivons ? Nous rasons les forêts, nous épuisons les matières premières en dégradant la terre, nous empoisonnons l'atmosphère, nous ne savons plus où semer nos ordures et nous en gratifions l'océan, nous créons les conditions qui arrachent d'immenses populations à leur savoir-faire traditionnel de survie pour les agglutiner dans des mégalopoles irrespirables. Aujourd'hui, plus d'un demi milliard d'automobiles roulent. Imaginez à quel tohu-bohu aboutirait la mise en circulation de plusieurs milliards de véhicules. Le processus est pourtant en train de se développer en Chine. Il faudrait, dit-on, trois planètes comme la terre pour hisser la population mondiale actuelle au niveau de l'Occident.

Le problème numéro un pour notre thème paraissant être celui du niveau de vie des hommes et de l'accès des défavorisés à une consommation convenable, la seule question qui se pose alors est de savoir si l'on peut ou non arrêter le progrès humain. Faut-il militer pour un moratoire à effet mondial ? En clair, faut-il d'abord donner à tous les Cairotes démunis le même confort que dans l'appartement d'un Français moyen, avant de remplacer les feux de nos vieilles gazinières par des plaques à induction et les sommiers fatigués par je ne sais quel sommier à lattes ?

La réponse concrète est évidemment non. On n'arrêtera pas le progrès technique, le commerce et l'acquisition de biens nouveaux par ceux qui sont situés à l'endroit favorable pour en profiter, ne serait-ce que pour des questions d'emploi. En regardant œuvrer sur des scarabées les bijoutiers du Caire dans leurs échoppes, la tentation saugrenue m'est venue d'aller trouver mon frère joaillier en rentrant et de lui demander de cesser de fabriquer pour la classe moyenne française et japonaise. Vais-je lui suggérer de mettre son entreprise au chômage ? Si nos responsables politiques décidaient soudain de partager à ce point avec les pays pauvres, non seulement ils seraient désarçonnés par leurs électeurs qui jouissent déjà du confort, mais la France deviendrait très vite un pays sous-développé, peuplé de désœuvrés et en faillite. Même la contrainte de la guerre ne parviendrait pas à imposer une telle austérité. L'humanité ne marche pas de cette façon. Seuls s'y résoudraient quelques écologistes folkloriques et quelques moines. Mais certainement pas tous les religieux qui ont fait vœu de pauvreté, car j'ai vu partout l'Eglise jouer à fond, comme les autres institutions, la carte du progrès, de la rénovation et même des dépenses d'apparat. Il faut donc rapidement passer au possible concret et réfléchir sur les formes réelles de régulation de la population.

Régulation violente

Le souvenir de mon ancienne spécialité me fait revenir aux siècles lointains de la présence des Hébreux en Egypte, du moins telle que la présente la Bible, et elle me fait penser à des réductions de la population existante, qui n'ont rien de réjouissant. Elles se produisent périodiquement et si elles sont déjà bien attestées dans l'antiquité, on ne peut dire, hélas, que les choses aient changé radicalement sur tous les points.

Nous avons peut-être de quoi nourrir tous les terriens, il n'empêche que l'on meurt encore de famine ou de malnutrition comme au temps où les fils de Jacob descendaient de Palestine auprès de Joseph pour rapporter du froment. Fantaisies de la nature, manque de savoir-faire, contraintes du marché, égoïsme des nantis, détournement des aides d'urgence, causes politiques et tabous alimentaires. Les écrans de télévision et les appels des associations humanitaires nous rendent familière l'horreur des enfants décharnés.

Les risques épidémiques sont-ils à jamais éradiqués ? Des plaies d'Egypte au Sida, au virus Ebola et au SRAS aujourd'hui, en passant par les pestes du Moyen Age, l'humanité a été servie. L'usage des insecticides aboutit à l'apparition d'espèces immunisées et nos antibiotiques capitulent devant certains virus. La réplique médicale réussira-t-elle toujours à contenir le diabolique développement de l'anti-vie humaine ? Que pouvons-nous craindre encore ? L'espèce ne stabiliserait-elle pas de mauvais gré sa population à travers ses maladies ? Sommes-nous à l'abri de notre pure et simple disparition par l'irruption d'un virus foudroyant, qui ignore les frontières et voyage par avion ? Qui peut le nier, à part un scientiste béat ? Voici que plane la menace d'une grippe aviaire transmissible aux humains. Pensons aux dinosaures ! Un article de juin 2002 titrait gravement : " Les astéroïdes constituent le principal risque naturel pour la terre. " Les parades mentionnées aux dangers cosmiques pourraient faire ricaner au vu de l'incapacité humaine à prémunir des caprices de la nature les populations victimes des typhons et autres tsunamis. Même les puissants Etats-Unis ont dû s'incliner devant les déchaînements atmosphériques.

La Bible rapporte l'ordre pharaonique d'infanticide visant les garçons hébreux au temps de Moïse. Les abominables génocides perpétuent tant sur le continent africain qu'il y a peu, à nos portes mêmes, en Yougoslavie, les atrocités de l'histoire. Les juifs dans d'innombrables pogroms jusqu'à l'extermination hitlérienne, les Arméniens, les populations chrétiennes et animistes réfugiées au sud du Soudan et persécutées par le pouvoir islamiste de Khartoum, les Rwandais, pour ne citer que quelques exemples, sont à jamais inscrits au tableau de l'horreur. Mentionnons encore les crimes de Pol Pot, mort sans que justice soit rendue.

Il faut ajouter à ces malheurs les coupes sombres des guerres. La prolifération de l'arme atomique n'est pas du tout jugulée. A son acquisition se présentent sans cesse de nouveaux candidats, comme la Corée du Nord et l'Iran. Combien de temps laissera-t-on dormir le monstre qui a sévi à Hiroshima et à Nagasaki et qui, sous prétexte de prudence, a grondé, il n'y a pas si longtemps encore, dans les profondeurs de Mururoa ? Connaîtrons-nous le grand jeu du gendarme et du délinquant à l'échelle planétaire ? Il se pourrait bien, en effet, que de vastes ensembles de population se constituent, qui se croiront obligés d'imposer par leur technologie l'esclavage aux autres. Le terrorisme peut y opposer sa réplique sournoise et sans cesse plus cruelle. Il suffit d'armer quelques kamikazes et de les faire déposer une bombe nucléaire miniature au bon endroit d'une capitale pour inquiéter les privilégiés de la pauvre humanité et rendre les survivants fous de rage et de revanche. Le 11 septembre 2001 n'a-t-il pas ouvert une ère nouvelle d'affrontements sans merci ? On évoque déjà une guerre où le démantèlement des réseaux informatiques plongerait l'humanité dans le chaos.

Décisions politiques

J'ai voulu réveiller un instant en ma mémoire les idées de Malthus. La loi de tout vivant serait de se multiplier beaucoup plus largement que la quantité disponible des produits alimentaires. La pauvreté des classes populaires s'ensuivrait inéluctablement, car la population de ces classes augmente, sans que suive l'accroissement de leur subsistance. Il faudrait donc limiter les naissances. Par quels moyens ? D'abord en supprimant les mesures d'assistance qui encouragent la natalité dans les classes populaires. Ensuite en éduquant pour que les foyers constitués ne donnent la vie qu'aux enfants qu'ils sont capables de nourrir. Il s'agirait donc de restreindre volontairement la procréation par la continence. La doctrine était difficile à suivre dans le mariage. Le néo-malthusianisme prône le recours aux méthodes contraceptives.

Personnellement, je crois que l'élan vital déjoue les calculs humains du malthusianisme. Certes, ces limitations fonctionnent par endroits, en ce sens qu'un gouvernement peut restreindre les aides aux familles pauvres durant un peu de temps, mais en réalité la pression est telle qu'un autre gouvernement (ou le même gouvernement en une deuxième phase du même exercice) amène une reprise des subventions à la pauvreté.

J'ai tenu aussi à relire un dossier de la conférence du Caire sur la population mondiale. Pour rendre la vie de l'espèce supportable, il est possible d'exercer un contrôle par des décisions réfléchies, d'autant plus que nous disposons maintenant de la maîtrise de la fécondité, sans que celle-ci soit déjà entre les mains de toutes les femmes du globe.

J'ai tenu aussi à relire un dossier de la conférence du Caire sur la population mondiale. Pour rendre la vie de l'espèce supportable, il est possible d'exercer un contrôle par des décisions réfléchies, d'autant plus que nous disposons maintenant de la maîtrise de la fécondité, sans que celle-ci soit déjà entre les mains de toutes les femmes du globe.

Faut-il baisser la natalité par découragement de l'acte fécond pour que le développement augmente ou au contraire accroître le développement pour que la natalité baisse d'elle-même ? Casse-tête, disent les responsables. En tout cas des options effectives s'inscrivent dans la dynamique des forces en travail. L'humanité paraîtrait pouvoir s'organiser pour que les hommes déjà nés puissent accéder à une existence convenable, en rapport avec le degré relatif d'évolution atteint dans chaque pays. Elle obtient de cette manière des résultats incontestables au moins au regard des chiffres.

La Chine a maîtrisé sa démographie de manière autoritaire par une politique de l'enfant unique, tout en s'appliquant simultanément au développement. Les petites filles, dont les droits à la santé sont horriblement violés, sont les victimes innocentes de ces mesures. Combien de temps une telle normalisation peut-elle être imposée ? De nouvelles dispositions introduisent des exceptions à la règle de fer. Le progrès du niveau de vie sera-t-il suffisant pour conduire à un équilibre ?

A l'inverse, sous l'effet du bien-être, la natalité a baissé dans les pays développés, mais on entend parler ici ou là de reprise. En France, les socialistes avaient lancé un programme contre la dénatalité. Certains démographes paraissent moins pessimistes que les politiques eux-mêmes. Finalement, les femmes finiraient par faire des enfants, mais plus tardivement qu'autrefois. Le débat porte surtout sur le moment le plus approprié pour apporter une aide aux mères célibataires et aux jeunes couples : dès le premier ou seulement pour le troisième enfant ? Les dirigeants peuvent obtenir quelques résultats en encourageant telle ou telle "politique de la famille". On sait que tel troisième enfant a dû son existence au fait que les allocations ont permis de payer les traites de la maison. Mais dans les pays développés, les gens semblent marcher en majorité à leur avantage, en fonction de leur éducation, de leurs capacités contraceptives, des besoins et des plaisirs à satisfaire. On ne maîtrise jamais bien le désir dans ces mystères de la vie.

Les partisans d'une régulation raisonnée des naissances comptent beaucoup sur l'éducation en matière de population et en particulier sur celle des filles. Sur la planète, les trois quarts des analphabètes sont des femmes. Une femme scolarisée mettrait au monde trois ou quatre enfants de moins que celles qui sont passées à côté de l'enseignement. En outre, l'instruction des femmes leur donne accès à l'emploi, ce qui réduit aussi les maternités. Là du moins où elles ont la chance de trouver une embauche.

Les religions aussi jouent un rôle dans la question de la fécondité. Je ne retiens qu'un aspect du dossier de la conférence du Caire en 1994, c'est l'étrange convergence de points de vue entre la délégation pontificale et celle des islamistes iraniens. Au-delà des droits de Dieu qu'ils prétendent défendre, à quoi les religieux jouent-ils dans cette dialectique où s'opposent la prolifération de l'espèce et la qualité de la vie ?

Les islamistes, hostiles à la promotion de la femme telle que nous la concevons en Occident, semblent s'être rangés au côté du pape, mais je les soupçonne de défendre une politique nataliste qui leur fournira une population jeune et active pour les combats à venir. Ils luttent fanatiquement pour le pouvoir sur un ensemble de pays musulmans et pour un type de développement compatible avec le fer de leur lance religieuse.

Le pape veut faire triompher une conception catholique de l'existence dans le monde entier. Il s'attache comme à la prunelle de ses yeux à garder l'Occident chrétien de la pression islamiste comme du matérialisme ambiant. Il situe sa lutte au plan spirituel et il estime indispensable de donner à Dieu autant d'enfants que le respect des lois de la nature le permet, sans aucun recours aux méthodes artificielles de contraception. Pour restreindre le nombre des naissances dans des familles déjà largement pourvues, il n'a rien d'autre à proposer aux femmes, y compris à celles des pays du Tiers monde à forte natalité, que l'abstinence durant leur période de fécondité mensuelle. Cette méthode, qui n'est pas techniquement très fiable, suppose une information bien particulière, une volonté spirituelle commune et un consensus pratique dans le couple. On ne peut donc s'étonner qu'hormis en quelques milieux conservateurs les femmes catholiques ne suivent guère l'enseignement pontifical en matières intimes !

Certes, pour pallier l'accroissement incessant de la population dans les pays pauvres, le Vatican propose au monde un programme de justice sociale tout à fait remarquable. Malheureusement, si des responsables peuvent s'en inspirer pour colorer telle ou telle de leurs décisions, les contraintes du marché international, qui n'obéit guère à l'Opus Dei, ne leur permettent pas de mettre en pratique cette charte du partage idéal. Ainsi, pour le pape, dans cette tension que nous vivons entre surpeuplement et niveau de vie, l'essentiel est le salut éternel d'une foule innombrable d'humains et, sur terre, une justice rendue accessible grâce au détachement des valeurs matérielles. Mais sa vision de la rédemption et son hostilité à la contraception artificielle peuvent-elles s'adosser à une légitimité divine ? Je compte affiner mon interrogation un peu plus loin.

Je me demande en tout cas si les religieux partisans d'une attitude nataliste, à la suite des affrontements séculaires de leurs confessions et quelles que soient leurs proclamations œcuméniques et leurs déclarations sur l'égalité entre tous les hommes, n'inscrivent pas leur action dans la ligne du combat pour la vie des populations dans lesquelles leur foi est le mieux implantée. Pour moi, derrière leur souhait prolifique, les religions visent une influence politique indispensable à la promotion du sens de l'existence qu'elles s'emploient à diffuser.

Espèce magnifique et tragique

Le monde bouge, change-t-il ? D'autres espèces évoluées se débrouilleront-elles mieux que nous sur la terre après notre départ ? Le genre humain restera-t-il ainsi magnifique et tragique jusqu'à sa disparition ? Je sors assez accablé de ce regard ordinaire sur les mouvements de notre espèce sur le globe.

Il semblerait que la loterie de la vie permette que certains sujets soient parfaitement situés pour progresser, tandis que d'autres tirent, sans y être pour rien, un numéro perdant. L'enjeu sera toujours le bonheur de l'individu et des groupes, mais la table ne sera jamais mise et garnie équitablement pour tous. La vitalité des humains, seul ressort de l'action efficace, se traduit par la puissance des moyens intellectuels et matériels. Elle dépend de l'articulation complexe de facteurs décisifs comme les gènes, l'équilibre physiologique, les conditions familiales, économiques, sociales, politiques et culturelles. Dans cette situation heurtée, tout a l'air de se dérouler comme si ce qui était en jeu, c'était l'avenir de l'espèce et comme si celui-ci devait passer, avec des modulations, par la réussite des plus vigoureux, ceux qui, disposant d'une bonne santé générale, sont pourvus d'un cerveau bien fait pour l'analyse, la synthèse et l'action.

L'avant-garde de l'humanité a mis et maintient les traînards dans une situation dramatique. La séquence infernale est bien établie : la colonisation, masquée sous la prétendue supériorité de notre civilisation, mais réalisée pour le pillage des richesses enfouies sous les pieds des pauvres, avec, comme corollaire, la traite des esclaves et ses succédanés contemporains ; la libération plus ou moins consentie qu'inspire bien tardivement le modèle de 1789 ; la coopération, réellement profitable à une élite locale qui exploite son peuple avec indécence ; après le désordre conséquent aux incessantes compétitions pour le pouvoir, le rôle déculpabilisant de l'aide humanitaire. Les nantis n'ont pas laissé évoluer les ethnies estimées primitives à leur rythme, au seul prix de quelques escarmouches tribales avec leurs voisins. Ils leur ont vendu leurs armes meurtrières. Les instances politiques de chaque nation facilitent une immigration profitable aux populations déjà installées ainsi qu'aux plus utiles des étrangers et découragent l'autre. Tristes "Lumières" que les nôtres!

Chacun peut soutenir une attitude personnelle qui consiste à promouvoir l'émulation, mais à juguler l'envie. L'idéal serait bien d'apprendre à se passer de l'inutile et à se contenter de l'indispensable, pour ne pas aiguiser la concupiscence des démunis. Mais foin de l'hypocrisie : les plus favorisés ne pourraient, sans jeter d'importantes couches de la population dans le chômage, se défaire de toutes les facilités de la vie moderne, dans le cadre de vie qui leur est imposé par leur naissance et leur histoire. D'ailleurs l'individu est d'autant moins libre de son comportement qu'il est pris dans des ensembles, où s'élabore pour lui un style de vie, protégé par une police et une armée. A chacun de voter chez lui pour le programme qui lui paraîtra le moins raciste, car un frère humain en vaut un autre. Mais des proximités matérielles et des solidarités historiques nous obligent tous à privilégier certaines relations.

Dans l'espèce magnifique et misérable les choses seront moins tragiques, quand la parole et la négociation prendront le pas sur la violence et la frénésie du bonheur à prix bas. A rebours d'une survie dont la guerre sociale serait le ressort, je me plais à imaginer un univers éclairé par une raison que guiderait l'humilité de la condition terrestre. Il paraîtrait alors expédient pour le bien commun que chaque membre de l'immense corps prenne conscience que l'être humain se conduit en terrible prédateur, le plus cruel de l'histoire de la vie. Plus il le saura, peut-être moins il le sera.

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