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5. LES RAPPORTS DE FORCE

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Au milieu des années cinquante, par je ne sais quelle entremise du portier Alberto, un utopiste originaire de l'Italie du Sud me fit appeler au parloir du 42, via Santa Chiara, à Rome. Le vieil homme très digne, tout de noir vêtu, voulait exposer ses pensées à un étudiant français. Je l'écoutai avec étonnement, mais aussi avec admiration, car son plan était joli. Je croyais encore un peu au milieu du XXe siècle qu'un monde bien pensé devrait pouvoir se réaliser. J'ai beaucoup déchanté depuis. Les idées ne mènent pas le monde, elles ne sont que l'une des forces en manœuvre.

Le film Les Choristes a si bien parodié le couple action / réaction que l'emploi d'une telle formule peut déclencher des quolibets. Tant pis, tout en me sentant du côté de l'éducateur confiant en la jeunesse et astucieux, je n'ai guère envie de me passer de ce binôme dont le fonctionnement est fondé en physique : à l'action appliquée dans un sens, la fusée réagit en s'en allant dans l'autre sens. La vie me paraît se développer dans des rapports de forces, dans un jeu constant d'actions et de réactions.

L'être dont nous avons l'expérience paraît structuré par un jeu d'oppositions internes qui existent à tous les niveaux, y compris chez les bactéries. Edgar Morin avoue que "des contradictions vraiment fondamentales sont non seulement indépassables, mais constitutives de notre être et de notre vie". Une loi fondatrice de la vie en notre monde paraît être l'opposition, la lutte. On peut saisir à partir de ce constat l'importance des recherches sur l'immunité.

Par actions et réactions

Le monde change en profondeur. Je crois observer que les modifications de tous ordres en notre milieu procèdent principalement non pas d'abord en raison de l'exécution de projets nettement conscients et calmement définis, mais par le jeu de rapports de forces qui obligent les vivants à s'adapter constamment aux poussées diverses dont ils sont le point d'application. Les forces au travail contraignent l'être humain à construire ses réactions et c'est à l'intérieur de cette dynamique nécessaire qu'interviennent la pensée, les plans, les réflexions.

Bien évidemment chez les humains on a enseigné la tradition, les métiers des anciens, la manière de se comporter et l'on a pu constater une fidélité de larges couches de la population et pendant longtemps à opérer de la même façon que les prédécesseurs, à suivre les habitudes, à reproduire les modèles.

Bien sûr des ingénieurs se réunissent gravement pour élaborer des plans : ceux du paquebot France, ceux du supersonique Concorde, ceux du superbe viaduc de Millau, ceux de villes nouvelles, ceux d'un Paris renouvelé. Des autorités se sont rassemblées pour rédiger un Projet de Traité établissant une Constitution pour l'Europe. Mais tout cela se met en route sous mille influences moins apparentes.

A y regarder de près, le déterminant le plus visible de la production humaine, de la nouveauté, du continuel engendrement de l'espèce semble résider dans l'affrontement des flux en présence. L'action d'un individu ou d'un groupe semble entraîner inéluctablement l'intervention des autres individus ou de groupes d'individus stimulés par les modifications qu'effectuent les premiers. Les mouvements de la vie, qu'on les observe dans la succession verticale des générations ou au niveau horizontal des énergies au travail dans une œuvre, ne peuvent être ramenés aux efforts d'un attelage bien organisé qui tirerait un traîneau sur la neige dans la direction indiquée par un conducteur. Ils peuvent être assimilés le plus souvent à un conflit, dont l'issue est pour un groupe la victoire et pour l'autre la défaite.

Ces propos évoquent les ressorts habituels de la vie, ce qui se donne à voir chaque jour dans les champs, dans les rues et sur nos écrans. Crise de l'agriculture, licenciements économiques, manifestations catégorielles, développement de l'activité judiciaire, agressions perpétrées à longueur de jour sur les champs de bataille du monde fourniraient des milliers d'exemples de la dynamique humaine qui anime des acteurs diversement situés.

Une vérification en tous domaines

En économie, un patron m'assure : " Je me bats, je tente de hisser mon entreprise au sommet. Sinon, je disparais, je suis racheté et on m'exclura. " Sous la poussée des concurrents et des clients qui le mettent au défi, il tente autre chose, une formule qui va au moins pour une part à l'encontre de ce qu'il avait d'abord projeté, mais qui va lui conserver l'avantage. J'ai entendu exposer à la télévision la démarche concrète d'une réussite commerciale : les divers produits nécessaires pour une activité déterminée étaient vendus dans divers magasins spécialisés ; pour enlever les marchés, se dit une entrepreneuse, rien d'autre à faire que de vendre dans la même surface tous les produits nécessaires à l'activité en question, afin que les clients ne perdent pas de temps à courir d'une boutique dans l'autre. Elle le fait, elle réussit au-delà de son attente, elle développe toute une chaîne. Alors des imitateurs surgissent, en font autant, la dépassent parfois. Il faut vite filer et trouver un autre créneau inoccupé. Ainsi va le monde des affaires. Face à une répartition trop inégale des fruits du travail, la rue s'emplit périodiquement de défilés et de menaces. Les dégâts opérés par nos dépenses énergétiques vont nous contraindre à faire des économies, sous peine d'être asphyxiés au cours de notre développement. Toujours des rapport de forces.

Actions et réactions. Ceux-ci arrêtent les trains. Ceux-là font l'escargot avec leur camion ou bloquent la circulation sur les routes pour obtenir la retraite à cinquante-cinq ans. Les agriculteurs installent leurs tracteurs en travers d'une rocade et déversent du lisier ou leurs productions mal payées devant les préfectures et les supermarchés, pour ne plus peiner en vain. Parfois les forces de l'ordre interviennent pour libérer les otages de ces manifestations. La mondialisation de l'économie libérale a donné à d'autres acteurs l'idée de former des groupes altermondialistes. La pollution entraîne des mouvements de contrôle et d'opposition. Le commerce équitable, le microcrédit accordé aux pauvres pour lancer de petites entreprises, tout cela est né de réactions à des abus ou à des insuffisances. Les voleurs se heurtent de plus en plus à des systèmes sophistiqués de gardiennage, ils se mettent donc à employer les armes d'assaut pour faire main basse sur les trésors. Une victime me disait tenir d'un chef de la police que les truands disposaient exactement des mêmes moyens que les forces de l'ordre. C'est la guerre. Rapports de forces. La publicité déferle comme une véritable marée. Forcément elle suscite des associations qui s'opposent à ses pratiques et qui recueillent l'adhésion de quelques célébrités. La guerre fait rage d'une part entre les organismes et les auteurs qui vivent des fruits de la créations scientifique, littéraire et artistique et d'autre part des consommateurs avides de tout télécharger gratuitement.

Les relations entre les hommes et les femmes constituent un champ tout aussi agressif. Nous connaissons la lutte des femmes pour leur libération de la domination machiste. Face à la prépondérance de la relation hétérosexuelle, nous constatons actuellement un fort mouvement de légitimation de la relation homosexuelle, qui va jusqu'à la militance pour un mariage banalisé, en passant par des manifestations parfois très médiatisées et assez provocatrices, à la mesure du mépris officiel jeté sur ces tendances dans les générations antérieures. Devant les débordements du tout sexuel on avait déjà eu la mode de la "nouvelle chasteté". En 2005, on a entendu parler des a-sexuels. En réaction au courant dominant, les mouvements cathares, puritains et sectaires, les partisans de l'angélisme et les millénaristes refont surface régulièrement.

Le quotidien des groupes humains s'avère être le théâtre du jeu entre le plus et le moins. La psychiatrie elle-même n'a-t-elle pas nourri en son sein une anti-psychiatrie ? La vie commune devient-elle plus risquée ? Les caméras de surveillance traquent le plus infime de nos déplacements. Trop de voitures dans le centre de la ville et le maire prend un arrêté ou crée, comme à Londres, un droit de péage élevé. Des désordres dans les quartiers ? Dans le meilleur des cas éclosent des réactions éducatives avec des travailleurs sociaux au charisme indispensable. Dans le pire des cas, c'est la répression qui débarque avec les coups médiatisés du ministère de l'Intérieur. Et on débloque des fonds ! Des SDF, des mal-logés ? Voici des groupes militants qui, tels les prophètes de l'Ancien Testament dans leurs actes symboliques, plantent des tentes en plein Paris pour contraindre les politiques à faire quelque chose.

En politique intérieure, l'attrait pour la compétition se complaît dans le système binaire qui oppose la droite et la gauche. On fait comme si l'une et l'autre proposaient aux électeurs des programmes vraiment différents, élaborés à partir de valeurs inconciliables. Après le verdict des urnes, le parti proclamé vainqueur est censé réaliser ses promesses au cours de son mandat. S'il réussit, il est reconduit, s'il échoue, il est remplacé par le parti d'opposition dont le programme est validé par le scrutin. Pendant le mandat du parti au pouvoir, l'opposition fait généralement de l'obstruction et soutient de grandes manifestations. On pourrait imaginer un fonctionnement différent, basé sur une vision ternaire de la réalité politique, sur un esprit de synthèse. Cette solution du "juste milieu" n'intéresse presque jamais un nombre suffisant d'électeurs. Ce qui marche, c'est le couple majorité / opposition.

Les communistes avaient fait croire à des millions de prolétaires qu'ensemble ils allaient pouvoir changer le monde. Un premier secrétaire socialiste a sorti récemment une vieille pancarte sur laquelle on avait assuré que sous la Rose ensemble tout devenait possible. Un prétendant de droite a repris le slogan et lancé sa campagne en clamant à son tour qu'"Ensemble tout est possible". Paroles, paroles ! Tout se ramène à des rapports de forces. Le plus malin et le plus fort rend possible quelque chose, pas tout ! Il doit compter avec la poussée d'en face. Tout pouvoir suscite la contestation, l'antagonisme, l'empêchement.

Et en politique internationale ? Il a suffi qu'un Traité de Constitution pour l'Europe ait été présenté au suffrage universel avec une prévision favorable à la ratification pour que se soit organisée une réplique négative, qui a fini par l'emporter en France, puis aux Pays-Bas. Le président iranien a défié les USA, parce qu'ils ont révélé de jour en jour leur incapacité en Irak. L'Iran veut se doter de la bombe nucléaire et pour cela il a mis un temps sa force en avant : le pétrole. Les Chinois ont besoin de pétrole, les Russes ont eu besoin sous Bush de se refaire une santé face aux USA. Comptant sur ce rapport de forces favorable et sur des alliances avec une partie de l'Amérique latine opposée aux USA, l'Iran a tenté sa chance pour s'affirmer comme une grande nation. La religion a prêté un étendard non négligeable à l'opération. Des tyrans gouvernent encore certains pays. Ils peuvent être à l'origine d'abominables massacres. Une Cour internationale de Justice les attend, mais il faudra qu'elle les capture ! Rapports de force. Ainsi fonctionne le monde. D'une chienlit tenace peut sortir le fascisme, qui suscite en retour une résistance clandestine.

Culture et religion sont traversées par la même dynamique qui déclenche la réaction à ce qui est posé. Le couple action / réaction s'affirme tous les jours dans le champ médiatique. La culture de l'establishment fait se lever une contre-culture. La créativité artistique est toujours dans la différence par rapport à ce qui est, dans la réalisation de ce qui contraste, dans l'inattendu. Toutes les religions suscitent leurs dissidences à l'infini : le christianisme s'est scindé en orthodoxie et catholicisme, puis la réaction protestante a éclaté elle-même en d'innombrables institutions nouvelles par d'incessantes sécessions réactives.

L'individu enrégimenté réagit au milieu de la bataille

Entré avec son équipement, fût-il celui d'un chômeur, dans la partie qui se joue, l'individu prend acte du rapport des forces en manœuvre. Un œil sur l'expérience dont il garde la mémoire et qui est comme son sillage, il peut se laisser entraîner par les habitudes prises. Aspirant à l'accomplissement des plus parlants de ses désirs, il s'emploie à conserver l'état des choses, ne serait-ce que par son inertie, ou à le bousculer. Il a pris place dans une mêlée.

A la vitrine, les 700 romans de la rentrée ! Au supermarché les milliers de consommables, sur Internet les milliards de pages, de textes, d'images, sur les radios la mer de paroles sans arrêt roule ses galets, dans les rues à Shanghai des centaines de panneaux clignotants, au bout des doigts des milliards de clics font des milliards de photos, sur l'écran de l'ordinateur branché des dizaines de publicités s'agitent pour capter l'attention. La fourmilière nous ferait sourire si nous n'étions fourmis. Ainsi tous réagissent à l'action des autres : beaucoup croient devoir remuer ciel et terre sur leur passage. S'ils en ont la force, qu'ils soient petits chefs dans l'administration, maris machos, épouses autoritaires, gourous de sectes ou dictateurs, certains contraignent les autres à les suivre.

A la suite d'un abus ou d'un point de vue qui vous paraît autant contestable que généralisé, le désir peut s'éveiller en vous d'entrer en lice et vous vous y dépenserez nécessairement. Vous interviendrez sur les radios, vous écrirez aux journaux, vous défendrez l'instruction civique et les cours de morale à l'école, vous participerez à une association pour la défense de ceci ou de cela, vous signerez des pétitions, vous défilerez pour les sans-logis ou avec les sans-papiers. Vous débattrez en vue d'amender les codes courants de la société. Une majorité l'emportera. Pour un temps, jusqu'à de nouvelles et plus puissantes déferlantes.

Ainsi, l'entrepreneur entreprend, le militant milite et recrute pour que l'on s'associe afin de s'imposer. Celui-ci qui ne militait pas se met à lutter parce qu'il a trouvé dans les injustices du moment des raisons de le faire, celui-là ne paie même plus sa cotisation, parce qu'il se sent écrasé pour longtemps. L'homme politique dirige, il cumule les mandats dans diverses instances nationales et locales pour mieux réagir, dit-il, au chômage des jeunes. Ce S.D.F., qui n'a jamais eu honte de dépendre des autres, se trouverait bien sot de répondre à une proposition d'insertion et de ne pas ajouter aux aides régulières auxquelles il peut prétendre (s'il a fait des démarches) le fruit de sa quête sur la voie publique, puisque les braves dames, les jeunes filles et quelques "bons riches" sont touchés et ouvrent leur bourse. Chacun suit sa voie sur le territoire qui est le sien en réagissant pour maintenir l'ordre établi ou pour le changer. Généralement l'escroc continue d'escroquer, tandis que l'honnête homme ne saurait dévier de la route de l'honneur. Les éducateurs font de la morale, une morale assez dirigiste ou une morale plutôt accompagnatrice, en fonction de leur perception des comportements du milieu. Ils réagissent aux tendances perçues.

Mon propos vous paraît cynique ? A tort. Si le militant ne militait pas et si le droit de grève n'existait pas, on en serait encore à l'ancien esclavage. Il y a de nouvelles servitudes. Ce n'est pas moi qui vais démobiliser Billancourt ! Si certains patrons n'entreprenaient pas malgré tout et ne travaillaient pas certains jours comme des serfs par passion de la réussite, parfois au détriment de leur santé, de leur foyer et de leurs loisirs, pas mal de gens qui ne sont guère sur le chemin de devenir patrons n'auraient pas de travail. Quand certains pilotes de ligne avaient dans leur fief nationalisé des comportements féodaux, l'usager, autant qu'il le pouvait, allait prendre son avion sur des compagnies étrangères. Les voyageurs opteraient en masse pour la voiture si le train, un instrument merveilleux et techniquement sûr, devenait de plus en plus indisponible du fait des grèves. Si tel petit loubard fait une bonne rencontre à l'occasion de son incarcération, il est fort possible qu'il change radicalement de vie. Si la conjonction de ses données personnelles et du milieu est favorable, il se peut que, devenu un homme positif et stable, il regarde, à l'âge mur, ses frasques comme de l'acné juvénile. Si les policiers font leur travail sans esprit de revanche, la sécurité y gagnera et la tentation fasciste s'étiolera.

Au moment même où je révise ces lignes, j'assiste à Rennes au Forum du quotidien Libération sur le thème Sortir de la crise ! (20-22 mars 2009). J'ai entendu plusieurs exposés remarquables sur la situation, les interrogations, les craintes et les espoirs d'une meilleure régulation de la vie des humains sur le globe. Plus que jamais j'ai l'impression que les analyses nous laissent dans l'incertitude sur l'issue et dans la certitude qu'au terme les rapports de forces vont désigner des vainqueurs et des perdants, alors que, comme beaucoup, j'aimerais tant un monde qui tirerait enfin les leçons des crises précédentes et donnerait ses chances à chacun des membres de l'espèce. J'ai tant de regret que mon vieil utopiste italien ait simplement rêvé d'un monde meilleur.

Si je ne me sens pas capable de présenter la séquence thèse, antithèse, synthèse de manière philosophique, je suis au moins persuadé au regard de la vie quotidienne que l'aventure humaine progresse, comme la marche sur les ponts chinois construits pour défier les démons, par une avancée en zigzag, par des coups de barre à droite, puis à gauche, par des avancées merveilleuses et des reculs stupéfiants. La progression humaine a quand même quelque chose à voir avec la danse.

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