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6. DES VIOLENCES DANS L'ÊTRE

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Ce chapitre est consacré et limité au constat de la violence dans le monde et à l'étonnement qu'elle peut susciter. Le regard l'emporte pour l'instant sur l'explication et le débat. Il n'y a pas lieu de s'embarrasser ici de distinctions subtiles : la violence du monde et la souffrance s'enchaînent inexorablement dans ce que nous nommons souvent le mystère du mal. J'aperçois trois formes de violences qui sont à l'origine de la souffrance des vivants.

Violence cosmique

Tout d'abord, l'univers paraît livré depuis toujours à un régime de violence intrinsèque. La planète dont nous avons l'expérience s'ébroue dans un enchaînement de chocs et de submersions qui paraît lui être connaturel. Que le milieu fini de notre existence, émanant d'une source absolue, parfaite par hypothèse, évolue dans le demi chaos dont nous avons le spectacle me surprend quotidiennement.

Les tremblements de terre, les tsunamis, les éruptions volcaniques, les typhons, la sécheresse et les éléments en général engendrent une violence cosmique permanente qui était en action bien avant l'apparition de la vie. La biosphère en est souvent victime. Les astéroïdes menacent notre planète. La disparition des dinosaures, il y a soixante-cinq millions d'années, est attribuée avec sérieux à l'atterrissage de l'un d'entre eux. Il n'y a pas si longtemps, le citoyen de Kobé au Japon, les Iraniens de Bam, les Indonésiens, les Turcs, les Chinois du Sichuan et tout récemment les Italiens de l'Aquila ont souffert des séismes. L'hémisphère Nord a pâti des cendres du Pinatubo qui entra en éruption en juin 1991 aux Philippines. En 2004 et 2005, les cyclones se sont succédé à un rythme effrayant dans les Caraïbes et les régions du sud-ouest des Etats-Unis. Après la destruction de San Francisco en 1906, la Californie attend avec crainte le Big One annoncé. Il a été question sur nos écrans du supervolcan Toba, qui, en Indonésie, il y a 75000 ans, répandit dans l'atmosphère une telle quantité d'acide sulfurique que certaines couches de glace du lointain Groenland en témoignent. Cette éruption anéantit une partie des vivants sur la planète et le monstre pourrait se réveiller. Inutile d'accumuler les exemples.

Les chocs cosmiques nous précédaient et le dossier des mauvais coups de ces forces hostiles aux vivants sur la terre grossit de jour en jour. Vaincre cette inclémence native et cette indifférence du milieu à l'égard du règne animal dépasse nos capacités. Les humains sont réduits à prendre des précautions.

Violence biologique

L'homme était bien loin d'apparaître sur le globe et la violence biologique, elle aussi, était déjà à l'œuvre. Depuis l'origine tout vivant subsiste de prédation. Minéraux, végétaux et animaux apparus dans le processus de l'évolution servent de nourriture à d'autres et alimentent une perpétuelle dévoration. La lutte pour la vie paraît première, constitutive et sans pitié. La nature impose chaque jour des milliards de mises à mort. Certaines plantes émettent des poisons qui attaquent toute concurrente qui tenterait de vivre en dessous d'elles. Les dionées, les droseras, les grassettes, les utriculaires et les sarracénies sont recensées parmi les végétaux carnivores. La lutte pour les territoires est sans merci. Parfois, tout autant, le combat du mâle le plus vigoureux contre ses congénères pour la reproduction.

L'humanité qui est victime de l'agression microbienne, de piqûres et de morsures mortelles est une actrice très performante de cette violence entre les espèces. J'aimais dans mon enfance campagnarde le chevreau rôti au four commun du village. Le couteau faisait crier comme un gosse le gracieux animal si joueur. On m'avait appris à réprimer mon chagrin et à manger de bon appétit. Même les cueillettes innocentes du végétarien massacrent quantité de jolies bestioles. Et l'humanité est depuis bien longtemps dotée d'une dentition d'omnivore. Si elle n'avait puisé des protéines dans la viande à un certain stade de son évolution, la branche des hominidés n'aurait sans doute jamais enfanté notre espèce. A qui attribuer l'invention de cette féroce chaîne alimentaire ? Les cycles de la vie restent étranges. C'est ainsi.

Violence intra-humaine

Quant à la violence intra-humaine, elle atteint seule à la barbarie et s'y maintient avec brio. L'immense palette de nos capacités ne fait que multiplier nos trouvailles en tous domaines. Nos mains inventent concomitamment des plaisirs inouïs et la misère noire, tandis que les autres espèces vivantes agissent dans des champs plus limités pour les satisfactions comme pour les ennuis. Comme précédemment les exemples que je note ici n'ont d'autre but que de rallumer quelques veilleuses dans nos mémoires, qu'il serait affligeant de porter à l'incandescence. La quantité de tortures infligées et de souffrances endurées depuis les premières lueurs de la conscience humaine est proprement incommensurable.

Déjà, à la voracité des prétendants qui épuisaient à Ithaque ses richesses en attendant la décision de Pénélope en faveur de l'un d'entre eux, Ulysse répondit à son retour par une liquidation radicale des profiteurs de son domaine. Un poème bien sûr, mais si fidèle à la réalité.

Entre 230 et 221 av. J.-C., l'empereur Qin Shihuangdi, mieux connu maintenant grâce à la fameuse armée en terre cuite enterrée près de Xi'an, voulut instaurer une paix définitive sur le territoire chinois divisé en six royaumes continuellement en lutte. Paradoxalement, il les conquit au prix de cruelles batailles. Voulant uniformiser la culture, il fit brûler les livres confucéens et enterrer vivants plus de 700 confucianistes. L'admirable développement de son empire épuisa son peuple.

Après ces deux exemples évoqués au hasard d'une relecture et d'une émission, il faudrait remémorer les horreurs passées, ainsi celles de toutes les colonisations, sans omettre celles qui accompagnèrent la découverte du Nouveau Monde. Mentionnons le drame des Indiens d'Amérique et ne négligeons pas l'esclavage des Africains qui s'ensuivit.

Ce troisième type de violence est propre à l'espèce humaine et s'est amplement manifesté au XXe siècle : deux guerres mondiales ; le génocide arménien de 1915 ; de1932 à 1945, les souffrances imposées aux Chinois par les Japonais ; et puis le monstre hitlérien avec la Shoah d'un côté, mais de l'autre, pour achever le conflit, les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki. Les guerres de libération et de décolonisation furent assorties de torture.

Et puis, après le servage sous les Tsars, ce fut l'horreur des goulags ; après les humiliations de la colonisation africaine, l'affreux Bokassa et la promotion de plusieurs dictateurs ; après les geôles du Schah, les exécutions de Khomeini ; après la société raffinée mais injuste du Cambodge, les charniers de Pol Pot ; après la Chine humiliée et affamée, le laogai - camp de rééducation - de la Chine libérée par Mao et les événements de Tienanmen. Citons, pour corser le tableau, les explosions provoquées par des terroristes sur des avions de ligne, dans les trains ou le métro ou les cars en Israël, à Paris, à Madrid et à Londres, l'intoxication au gaz dans le métro de Tokyo, les œuvres en cours de Ben Laden avec le développement des attentats suicides des islamistes, car Allah est avec eux ! La Yougoslavie démantelée à nos portes, avec les massacres de Srebrenica, entre autres, l'Algérie mutilée par certains des siens, le Rwanda et le Soudan figurent en rouge au tableau de l'horreur. L'abcès ouvert par Bush en Irak, après les diverses attaques contre les Etats-Unis, qui ont culminé le 11 septembre 2001, ne paraît pouvoir se refermer qu'avec peine. Ajoutons les prises d'otages adultes parfois suivies d'exécutions mises en scène. La partie engagée entre la Russie et les Tchétchènes en a été au point où l'on ne respectait plus rien et surtout pas la vie des enfants pris en otages. De nombreuses mines ont explosé sous les pieds des petits Kurdes et des petits Cambodgiens.

Je restreins mon inventaire, mais je ne puis m'empêcher de songer à la Palestine qui m'est si chère et dont je suis depuis 50 ans les malheurs après les avoir étudiés dans l'histoire. Nous sommes là au pays de la guerre par excellence. Ce pont très fréquenté entre l'Afrique et l'Asie, a été et reste l'un des champs de bataille les plus chauds de la planète où se sont affrontés les envahisseurs. Israël sur l'ordre divin, les Philistins, les nomades du désert Syrien, Salmanasar V et Sargon II, Sennachérib, Nabuchodonosor, Nékao II, Alexandre, Titus, les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Turcs, les Anglais, les Juifs encore pour retrouver enfin une terre sont venus ici en découdre. Sans compter le rêve de guerre sainte des Esséniens.

Régis Debray, dans son livre Un candide en Terre sainte (Gallimard, 2008) a rendu sensible le conflit entre Israéliens et Palestiniens. Il y découvre un miroir de la condition humaine. Les guerres récentes au Liban et à Gaza n'ont fait qu'exacerber le drame insoluble, constitué de provocations, d'occupations et de répressions en chaîne. Rapports de force. Entre 1994 et 2000 le nombre des colons israéliens sur les territoires palestiniens a doublé. 8000 colons ont été enlevés de Gaza, avec grand renfort de presse, tandis que 20000 autres s'installaient ailleurs discrètement. Un mur sépare les deux populations, que nous aimerions voir conclure une paix équitable et définitive. Les conférences inefficaces se poursuivent.

Il semble que Jean Baudrillard, réfléchissant - avant de mourir et avant l'ère Obama - sur le terrorisme et la réplique américaine en Irak sous Bush, ait mis le doigt sur une nouveauté redoutable en cours dans les affrontements entre humains. Je m'en inspire de façon toute personnelle. Les anciens empires, dont l'œuvre civile était souvent admirable, triomphaient temporairement en exploitant leur propre peuple et en imposant leur domination aux royaumes vaincus. Mais jusqu'ici, lorsqu'ils se trouvaient englués dans leur toute-puissance et leur luxe au profit d'une classe supérieure et déclinaient, c'est une coalition de leurs opposants qui les attaquaient de front et en venait à bout. A un empire en succédait un autre qui l'avait combattu sensiblement avec les mêmes armes, éventuellement grâce à une petite avance technologique et surtout avec une détermination plus grande.

Maintenant, le combat est disproportionné. C'est la superpuissance qui engendre les moyens de sa propre mort : la folie de la domination exacerbe en nous tous la volonté de la détruire ; ainsi, le système prête main-forte à sa propre destruction. La superpuissance qui voudrait dominer le monde au prix de zéro mort rencontre une volonté dissymétrique de la vaincre : le terroriste joint l'arme de sa propre mort aux moyens ordinaires de vie élaborés par la superpuissance, par exemple l'avion de ligne. La réplique, comme la guerre éclair en Irak, se trouve décontenancée et dérisoire, car elle s'enlise au milieu des attentats dont l'arme de choix est le sacrifice du kamikaze, joint à la voiture banalisée pleine d'explosifs. Enfin, le dernier élément décisif de l'arsenal du faible est l'image du Vingt-heures. Cette violence symbolique l'emporte sur la réplique réelle, aussi sophistiquée soit-elle. La mondialisation libérale entraîne les puissants vers une mondialisation sécuritaire et policière, avec une mise en œuvre de précautions qui équivalent à celles d'une société fondamentaliste ! L'hostilité entre les humains confirme sa dimension planétaire et son irréductibilité.

Pareillement dans la vie sociale, il y a pléthore de méfaits. Aux Etats-Unis, les assassinats collectifs défraient régulièrement la chronique. Songeons aux rapts d'enfants en Thaïlande pour le service de touristes occidentaux, aux pulsions imprévisibles du violeur et meurtrier de petites filles, que tous ses amis trouvaient si normal et si gentil, aux gestes de déséquilibrés, aux imbroglios familiaux et aux frictions collectives. Les attaques contre les institutions, les pompiers, les bus urbains, les voitures en stationnement sans distinction de propriétaires et les agressions contre des personnes comme les professeurs en cours, contre des vieillards pour les détrousser deviennent plus fréquentes et plus évidentes. Nous découvrons des formes nouvelles de la violence, comme la brutalité gratuite qui s'exerce contre un passant et que l'on filme avec son téléphone pour se la montrer entre copains (le happy slapping).

 

Devant ce sombre catalogue que peuvent dire de sensé nos facultés cognitives, avant l'insurrection pratique et l'usage des remèdes à la violence et à la bêtise ? Aussi actrice et impliquée que soit l'humanité en tout cela, il est bien difficile pour nos intelligences ordinaires de se faire des raisons. Plus loin, parmi les réponses théoriques majeures j'en retiendrai trois, comme échantillons des réflexions effectivement en circulation. Signalons au moins, pour ne pas finir sur une note trop désabusée, que sur l'application des antidotes concrets à la misère du monde, des gens "de bonne volonté", qui expliquent de façons bien différentes les causes de nos maux, peuvent souvent parfaitement s'entendre.

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