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7. LA FINITUDE HUMAINE

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Vers 301 avant J.-C., Zénon de Citium, fonda l'école stoïcienne d'Athènes. Il se lança dans la philosophie, après avoir fait naufrage devant le Pirée. Il était commerçant et revenait de la côte phénicienne avec de la pourpre. Ruiné, il entra dans une librairie, où il parcourut les Mémorables de Xénophon et sur les conseils du libraire, il suivit les cours de Cratès, le philosophe cynique. Il écouta d'autres maîtres et posa les assises de la philosophie du Portique. Dans une telle pensée, comme dans celle d'Epicure, la réalité de la mort paraît entièrement maîtrisée.

Il me vient sans doute de cette histoire que l'imaginaire maritime me paraît le plus indiqué pour commencer d'évoquer le grand ensevelissement. Je pourrais m'attarder sur les inhumations dans la terre mère qui me sont familières depuis l'enfance et jusqu'à ce jour, sur des ersatz de momification qui se répandent notamment aux Etats-Unis dans la prospère et délirante industrie funéraire, sur la crémation choisie et déjà mise en œuvre par la volonté de proches ou de quelques-uns de mes amis. Il m'est plus doux de rêver d'engloutissement parmi les algues et les coquillages et sans lâcher de ballons.

Le dernier naufrage

De l'infortune bénéfique de Zénon, j'ai envie de passer à des fins émouvantes. Il est vrai, c'est sur la terre ferme de l'îlot de Mactan aux Philippines que Magellan trouva la mort le 27 avril 1521 en voulant s'imposer au chef local, mais La Pérouse aurait sombré corps et biens à Vanikoro (îles Salomon) en 1788. Devant la liste des tragédies de la mer, il n'y a que l'embarras du choix : celle du San Diego, galion espagnol, coulé en mer de Chine en 1600 par des pirates hollandais et retrouvé au XXe siècle avec sa vaisselle et ses objets précieux ; celle de la Méduse le 2 juillet 1816, dont le bilan final fut de 160 morts ; celle du Titanic, ce palace flottant prétendu insubmersible, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, avec 1490 morts sur 2201 personnes présentes à bord ; celle du Lusitania, touché par une modeste torpille allemande, le 7 mai 1915, et pour lequel on dénombra 1195 victimes. Ce furent de vraies rencontres avec le destin, insensible à toute la logique des désirs humains. Je songe aux naufrages des concurrents des courses hauturières de notre époque, par exemple à celui d'Alain Colas à bord du Manureva en 1978, au cours de la Route du rhum. Plus près de nous, le 20 septembre 1994, le naufrage du ferry l'Estonia qui coula en cinq minutes dans la Baltique, fit 942 victimes, pour 140 rescapés seulement. Il faudrait encore citer le sous-marin russe le Kursk et, le 26 septembre 2002, le dramatique naufrage du Joola africain, qui aurait emporté 1863 victimes ou même 1953 selon certaines sources.

Tout a déjà été écrit sur les compagnies qui veulent faire trop d'économies dans les constructions. On a parlé pour le Titanic de l'orgueil et de l'arrogance des propriétaires qui n'avaient pas voulu retarder la date du voyage inaugural, alors que certains travaux n'étaient pas achevés, tandis que quelques équipements demeuraient insuffisants. Nous sommes tous ardents à vivre et souvent complices à notre époque du voyage au moindre prix. Ne nous étonnons plus de faire les frais de nos imprudences collectives, des risques que d'autres prennent pour nous servir et se servir. Quant aux avions très sophistiqués, ils font baisser la garde de la vigilance à des hommes qui auraient également leurs défaillances. Depuis le 11 septembre 2001, nous savons que l'avion de ligne lui-même peut devenir un projectile redoutable entre les mains des terroristes. Nous sommes tous obsédés de sécurité et passionnés de prolonger une vie humaine de qualité, mais l'existence reste périlleuse à tout instant.

Un mot des extinctions des espèces. Un titre d'article parmi d'autres : "99,9% des animaux et des plantes ayant vécu sur notre planète depuis les origines ont disparu à tout jamais." Et l'effacement lui aussi a l'air d'intervenir au hasard, certaines espèces semblant n'avoir laissé aucun héritage génétique dans l'évolution. A l'aune de ces proportions, certains combats écologistes paraissent... touchants. Mais nous les soutenons pourtant, parce que nous aimons la vie.

La litanie des fins humaines

Nous pouvons en venir à commenter les fins humaines les plus ordinaires et la mort au lit qui peut surprendre le plus casse-cou des navigateurs ou des habitués des champs de bataille. L'incroyance marmoréenne ou la foi brûlante ne lèvent pas toujours l'angoisse de la mort.

Une nuit, une infirmière accompagnait dans son agonie un vieux juif désespéré et athée en lui récitant lentement un psaume de confiance. Elle avait vu l'homme s'apaiser au fil des versets. Elle avait récité le chapelet avec une prostituée frappée mortellement. Prise de panique, cette dernière se disait vouée à l'enfer et se croyait indigne de la Vierge Marie.

Nous pouvons recenser les divers types de morts dites naturelles, par usure ou par agressions microbiennes, dresser la typologie des morts violentes, accidentelles, criminelles, des peines de mort, des euthanasies, des pogroms et des génocides. Nous nous interrogeons une fois de plus sur le suicide, à propos de Zénon, qui mit fin à ses jours après s'être cassé un doigt en sortant de son école. Il avait lu dans cet accident mineur l'annonce de sa fin. En France, plus de 3.000 personnes âgées de plus de 65 ans se suicident chaque année.

Nous pouvons encore observer l'épuisement des civilisations et visiter les ruines et les champs de fouilles des côtes de la Méditerranée. Où sont les religions de l'Egypte ancienne, celle d'Ahura Mazda si réduite aujourd'hui en Iran et en Inde, celles de la Grèce antique et de Rome, celle des Aztèques et celle des Pascuans qui ont élevé des statues si impressionnantes ?

Fin de notre histoire. Le développement de l'humanité génère la pollution et l'asphyxie croissantes. Il est prégnant de catastrophes d'ordre atomique, chimique, bactériologique, génétique et informatique. Pire, il faut lire de Baudrillard Le Crime parfait (Galilée, 1995). Tout ce qui fait notre vie est singé aujourd'hui en information au point que le double du monde expulse la réalité. Le virtuel s'écrase sur les choses comme l'astéroïde sur les dinosaures ! Méditons joyeusement sur la fin du système solaire, dans quatre milliards et demi d'années, et sur les longues respirations de l'univers, qui va peut-être se recroqueviller sur lui-même et devenir une tête d'épingle !

La question toute nue, au terme des premiers regards

Les questions autour d'une mort confortable, la "bonne mort" d'aujourd'hui, pourraient nous occuper l'esprit. Régulièrement le sujet du droit à se soustraire à la déchéance, de l'aide à mourir dignement, bref de l'euthanasie passive ou active, revient en débat à l'occasion de situations particulièrement dramatiques. L'évolution des sociétés et des pratiques suit son cours. Personne, malgré toutes les précautions prises, ne sait quel sera concrètement son sort final, mais il importe de s'informer, de participer à l'échange, d'exprimer des souhaits. Mon propos ici est surtout de camper sur ma page le fait de notre inéluctable disparition de la scène et de remettre sur la table une question radicale qu'il n'est pas si aisé d'évacuer.

Sur le fond de l'évocation, oh combien éclectique, des paragraphes précédents, chacun de nous peut témoigner qu'il s'est confronté au cours de ses périples à la question ultime, au moins en évoquant le jour où les prétendus bienfaits de la DHEA n'opéreront sûrement plus. Les nuits sans nuage, en plongeant le regard dans la profondeur étoilée. Les nuits de ciel bouché, en se penchant en esprit sur les profondeurs abyssales. Y a-t-il une Jérusalem céleste, une Cité de Dieu au-delà des apparences ? Nous avons lu les légendes des îles bienheureuses, notamment celle d'Avallon où Artus attend la résurrection bretonne. Y a-t-il une ville d'Ys qui serait la porte de l'éternité au fond des mers où sombrent les navires ?

Ne nous égarons pas. La question essentielle, à laquelle nombre d'humains aimeraient obtenir une réponse et d'autres, qui sont assurés de leur conviction positive ou négative, une vérification, pourrait être énoncée d'une manière très concrète. Alain Colas, disparu en mer en 1978, le même Alain Colas, ayant gardé ou retrouvé mémoire de la continuité de sa personne à travers son histoire terrestre et maritime et à travers sa mort, connaît-il une autre vie, quelles qu'en soient les conditions ? Finalement - et c'est peut-être la seule question centrale à laquelle se ramènent tous les débats des hommes sur les questions religieuses -, suis-je réduit à ne vivre en tant qu'être individuel qu'entre ma conception au sein maternel et mon dernier souffle?

J'ai copié quelques mots de René Char dans un livre de Georges Morel : " Cessons de miroiter. Toute la question sera, un moment, de savoir si la mort met bien le point final à tout. " Tout est là, tout est dit.

Affinement de la question

A cette interrogation radicale, celle dont la réponse fonde en dernière instance les religions, je me permets pourtant d'ajouter trois précisions sur lesquelles il est aisé d'obtenir l'accord de beaucoup de gens.

Tout d'abord, s'il n'est pas question de négliger l'importance des semences que chaque être humain a pu faire au détriment ou au bénéfice de ses proches, de ses descendants, des générations suivantes en général, ce n'est pas du tout de cette forme de vie continuée dans l'histoire dont je veux traiter. La survivance d'un être s'impose dans ses enfants (capital génétique, ressemblance, mimiques, héritage socioculturel), dans son entourage, voire au cours des siècles dans la mémoire collective d'un pays ou même de la terre entière, quand il s'agit du conquérant Alexandre le Grand, du peintre Rembrandt, du musicien Jean-Sébastien Bach. Mais il est bel et bien question ici de l'entrée personnelle et définitive de tel célèbre ancêtre, de tel chevalier du Moyen Age dont on a pu exhumer les ossements, du plus modeste humain de toute l'histoire dans un monde transcendant à celui où ils ont peiné et aux mers qu'ils ont franchies. Vie en plénitude et sans fin dans un cadre soustrait à toute douleur, toute rechute et tout recommencement périlleux.

Ensuite, il ne s'agit pas d'ergoter à partir de conceptions anthropologiques différentes, mais de se porter au point final de l'histoire et du passage de l'humanité sur la planète. Il est clair, chers théologiens, qu'il y a plus que des nuances entre l'idée de l'immortalité de l'âme et celle de la résurrection des morts. Dans le platonisme vulgarisé, l'âme immortelle qui a été précipitée dans un corps-prison (sôma/sèma) ne se sauve qu'en s'arrachant à son enfermement temporel pour rejoindre les sphères lumineuses et pures de l'éternité. A l'inverse, l'anthropologie sémitique est moniste. La notion juive de résurrection des morts après cette vie, telle qu'elle apparaît dans les textes bibliques à partir du IIe siècle avant J.-C., suppose une disparition de tout l'être individuel. Pour un juif palestinien du Ier siècle de notre ère - à condition qu'il n'ait pas subi l'influence de la pensée grecque - d'un mort il ne subsistait pas d'âme immortelle. De lui demeurait tout au plus une ombre inconsciente errant au shéol. Ce séjour souterrain n'était rien d'autre qu'une manière concrète de se représenter le néant. En conséquence la résurrection eschatologique était perçue comme l'œuvre de Dieu, une véritable re-création faisant revenir à la vie dans le siècle futur l'être historique tout entier, transformé alors, comme l'écrit saint Paul, en un "corps spiritualisé", c'est-à-dire entièrement vivifié par l'Esprit de Dieu. En outre, l'auditeur de Jésus percevait cette victoire finale comme fort différente de la simple réanimation miraculeuse et provisoire pour cette vie mortelle, racontée par exemple de Lazare dans l'évangile de Jean. Paul prévoyait même pour ceux qui seraient vivants à l'avènement du Christ une transmutation radicale de leur être temporel. Il importe donc de se situer au-delà des différences anthropologiques entre Grecs et Sémites, pour nous interroger sur une réelle existence personnelle du même sujet, conscient de son histoire, dans un monde autre, définitif, glorieux, après son ultime souffle terrestre.

Enfin, il nous importe aussi de réfléchir par delà la question des réincarnations en ce monde-ci ou de transmigrations successives, telles qu'elles sont crues par les adeptes de certaines religions d'Extrême-Orient notamment. La question posée vise une existence véritable, personnelle, envisagée pour la très grande majorité des humains comme heureuse, définitivement stabilisée au-delà de l'histoire, dans une Jérusalem céleste ou une Cité d'Ys transfigurée, libérée des contraintes de l'espace et du temps en vigueur sur cette terre.

La porte s'ouvrira-t-elle à minuit ?

Il n'y a pas d'échappatoire. La question ainsi formulée et précisée comporte une réponse, négative ou positive. La vérité du oui ou du non ne dépend pas des sondages d'opinion, mais de la réalité. Ou bien réellement ce qui reste de la personne historique d'Alain Colas, hormis son œuvre, est ce corps roulant dans les vagues, rendu au cycle de la nature, ou bien réellement cette personne humaine est déjà "passée" dans un monde autre et elle le sait ou elle y passera et elle le saura au terme d'un réveil programmé quelque part. Si Jean-Paul II a eu raison durant son pontificat, un philosophe en vogue et au demeurant fort sympathique, qui professe clairement son athéisme sur les ondes, a tort. Mais si ce penseur a raison, Jean-Paul II a emmené de bonne foi dans son grand navire Eglise des croyants qui se trompent, qu'il soit grave ou non d'errer sur un tel sujet. Il se peut que, tout compte fait, pour une foule de gens, une part de pur rêve et d'illusion soit bénéfique pour supporter la vie. Je ne conçois pas les choses ainsi.

J'avais enregistré Comédie tragédie, une pièce de Nikos Kazantzakis, donnée sur la chaîne France Culture, à la fin des années soixante, et j'en ai toujours conservé la bande magnétique. A l'heure de leur agonie, deux vieillards sont déjà parvenus dans l'antichambre de la mort et d'un éventuel nouveau monde. L'un s'est mortifié, l'autre s'est livré à tous les plaisirs de la vie et aucun n'a trouvé de réponse au sens de l'existence. Différents acteurs pénètrent à leur tour dans la pièce. Une petite fille qui demande sa maman. Un ascète squelettique dévoré par la ferveur de l'attente ultime. Avec une tache rouge sur sa chemise à l'endroit du cœur une femme, que son mari a tuée pendant son adultère et que le moine voue à l'enfer. Un beau jeune homme fort, qui n'est pas si tôt rassasié des jours de la terre. Un ouvrier épuisé qui ne demande plus qu'une chose : qu'enfin on le laisse se reposer. Un bon vivant, terrassé en plein banquet, le verre à la main. La mère de la petite fille qui ne pouvait plus se passer de son enfant. Encore un jeune homme puissant, mort debout. Une jeune religieuse toute tendue vers l'Epoux divin.

Une femme réussit à faire revenir à ses lèvres une belle chanson d'autrefois sur le bonheur terrestre, sur la fraîcheur et la senteur des jardins en fleurs. L'ascète stimule chacun des arrivants en l'incitant à veiller et à prier, tandis que les sept bougies allumées commencent à s'éteindre. Le froid transit les corps, les forces s'amenuisent. Divers sentiments s'expriment, de l'attente la plus vive à la négation ricanante du bon vivant ou d'un vieillard (" II ne viendra pas! ") en passant par le désir, l'interrogation au moine, le doute, le désespoir. " Et nos pensées sublimes ne seront plus qu'une herbe où paissent les moutons ! " Les bougies s'éteignent progressivement et l'ermite harcèle encore ses compagnons d'agonie.

Au fond de la pièce, opposé à la porte d'entrée, l'immense et lourd portail de l'au-delà, celui qui doit s'ouvrir sur le retour du Christ, tremblera-t-il quand sonnera minuit ? 

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