TROISIÈME PARTIE

REPÈRES

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Si j'aboutis au bilan que l'on vient de lire, que me reste-t-il comme viatique ? Cela ne va pas si mal.

Je commence par affirmer dans cette troisième partie un joyeux consentement à l'être, à la source inconnue de la vie. C'est un postulat que j'ai reconnu dans le paquetage que l'on m'a transmis pour courir l'aventure. Je chante ensuite l'évidence et la force du présent, tant le passé reconstruit et l'avenir projeté nous échappent encore, même si la tradition doit enraciner notre présent et les projets aspirer notre énergie. Un autre postulat s'impose à moi, celui de l'inaliénabilité du sujet humain, même si certains d'entre nous se plaisent hélas à asservir leurs semblables. Plutôt qu'à un ancien ou à un nouveau messianisme, j'en viens à faire appel à la sagesse accumulée et burinée jusqu'à ce jour dans toutes les civilisations pour éclairer le chemin. Pour finir je me prononce pour le compagnonnage, moi qui suis pourtant un amateur de la Thébaïde en plein centre ville ; parachuté dans la civilisation de consommation que je n'ai pas choisie, j'incline au minimalisme ; enfin je ne vois pas comment m'en tirer au quotidien sans une pincée d'humour.

 

1. LE CONSENTEMENT À L'ÊTRE

J'aurais pu ne pas exister. Mais j'existe, être fini, limité, contingent. J'aurais pu être autre, mais je suis qui je suis. Je consens à être, parce que j'ai conscience de faire partie d'un ensemble qui dépasse mes petits calculs et dont je ne suis qu'un élément. Il y a quelque chose au-dessus de nous ? Bien sûr, puisque je suis fini. J'accepte la vie qui me vient de plus loin et d'une autre contrée que de moi-même.

Entrer dans la danse

Un voyage en Chine m'a rendu le taoïsme plus concret et assez sympathique, mais je sais la nature aussi inclémente qu'admirable et je ne tombe jamais en adoration devant elle. Nous en sommes. Nous luttons donc au cœur d'un champ de bataille où il s'agit de tirer son épingle du jeu.

La confiance en la vie, c'est un postulat, peut-être insufflé par la chance de n'avoir subi aucun malheur irrémédiable. Cet amen est diversement exprimé par les croyants, les athées et les agnostiques, mais il peut être largement partagé par tous ceux qui refusent le nihilisme. Je ne me sens pas du côté de Cioran qui a pensé que le meilleur eût été de ne pas être.

Vouloir assumer la condition me vient du stoïcisme. Influencé par les réflexions de ma mère sur la vie, j'ai fréquenté Marc Aurèle quand je peinais à l'ouvrage ou devant les absurdités de ce monde. Ma mère devait ignorer l'existence de cet empereur romain, mais elle pensait comme lui. Très peu aidé par les conceptions chrétiennes qui m'incitaient à unir mes souffrances à celles du Christ, je trouvais d'un grand réalisme et d'un fort bon sens les réflexions du " philosophe couronné ". Il m'arrachait à des aphorismes adoptés par simple déférence.

Une attitude m'apparaît authentique : la participation joyeuse et prudente au mouvement de l'être, dont j'ai une perception risquée et précaire. Le consentement à l'être, à la source inconnue de l'être, malgré tout. La confiance radicale dans ce qui advient de vrai, de bon et de beau pour le plus grand nombre des membres de l'espèce, voilà un chemin. Entrons dans la danse.

Un oui dans le clair-obscur

Mes incertitudes personnelles sont innombrables comme les grains de sable du Sahara et ma prudence vis-à-vis des composantes premières de la condition humaine large comme les océans. Chaque lecteur peut me retourner que j'ai au moins une certitude, celle que rien n'est certain. Non, je n'ai pas celle-là. Je refuse le principe "rien n'est certain" comme certitude. Beaucoup de choses sont incertaines pour moi aujourd'hui. Mais j'ai cette certitude : la vie se donne dans l'instant. Et cette autre : la fraternité humaine reste à universaliser. Je ne l'espère pas. Je ne sais si elle viendra. J'y travaille. Modestement.

Aujourd'hui, je ne prie pas. Je ne demande rien. Je ne mets plus aucune religion dans ma vie. La science, les arts, le pouvoir, l'absolu ou la transcendance de l'homme, l'exaltation du moi et un Dieu personnel et sauveur de l'humanité ne sont pas pour moi des valeurs auxquelles je serais en mesure d'appliquer ma foi. Car sur tout cela, je ne sais rien de certain. Un Dieu personnel, distinct de sa création et désireux de nous sauver de la mort, anime peut-être l'univers, mais je ne le sais pas. L'homme est peut-être transcendant au monde, mais je ne le sais pas. Je m'abstiens des croyances, qui me paraissent être des sources d'implacables intolérances. Je me méfie aussi beaucoup de moi. Si je professe en droit - car en fait chacun fait comme il peut - la nécessité d'une attention et d'une tendresse envers chaque membre de notre espèce, c'est par la force d'une évidence expérimentée : sans une telle précaution irréductible, le monde serait voué à l'horreur intégrale. Je vais y revenir amplement.

Je m'abandonne à l'Être, au rôle qui m'est imparti. J'ai été parfois séduit par le bouddhisme, mais je n'ai jamais compris sa volonté d'éteindre le désir au lieu de le réguler. Tant que scintille la flamme de la vie, laisser se consumer l'huile de la lampe. Le désir s'éteindra seulement lorsque l'énergie nous fera défaut.

Je me réjouis de la paix de celui qui traverse l'existence sans en rien attendre. Il se recueille avec gratitude sur les quelques pépites inespérées, disséminées dans le sable de la rivière commune, à portée de son bonheur. Je ne vois nulle autre raison de vivre que la vie.

L'aventure d'Œdipe nous traverse tous de part en part. J'ai compris un jour que c'était ma vie qui comptait. J'ai eu bien tort d'obnubiler ma réflexion à propos de ma génération, de mes liens filiaux, du flambeau à transmettre. Je ne serai pour finir que ce que j'élaborerai moi-même non seulement avec les éléments de mon paquetage initial, mais avec les apports étrangers de chaque instant. Je dessinerai mon image. Je serai tout ce que je drainerai et animerai en moi. Je serai toutes les relations établies en mes neurones.

A partir d'un certain âge, le vie ne semble pas mériter d'être prolongée. Vous avez vu à peu près tout ce qui peut s'éprouver d'essentiel en ce monde. Vous retiennent les quelques parents qui, dans la famille, ont l'air de tenir à vous et seront sans doute un peu attristés de votre départ, quelques amis aussi et surtout l'être très cher avec qui vous partagez votre quotidien et à qui vous ne voudriez faire aucune peine. Le vif désir de ne désoler, de ne déshonorer, de ne blesser personne, ne fût-ce qu'une seule personne, vous retient de tout geste fatal. Mais pas uniquement cela.

En effet, le désir de créer autre chose que ce que vous avez vu et fait peut vous mener aussi loin que vos forces vous assistent. Tout temps perdu à des broutilles ou même à des obligations sans bénéfice pour qui que ce soit vous ennuie extrêmement. Mais créer vraiment du neuf que vous du moins n'avez jamais réussi à produire, cela vous enchante la vie.

Le livre de Job

Le libre arbitre de l'homme choisissant son destin n'est pas au nombre de mes postulats. Je reconnais à chaque individu une autonomie dans un champ évidemment plus large que celui de la libellule ou même du chimpanzé, c'est-à-dire une certaine aisance à vivre sur le territoire qui lui est propre.

Professant ne rien savoir sur l'essentiel, j'adhère à la vie. Elle m'étonne. Je n'affirme ni ne nie des débouchés au-delà du granit froid et des cyprès du cimetière. Je m'étonne donc : je suis embarqué dans une affaire impensable et dont l'essentiel m'échappe. L'honnêteté intellectuelle m'oblige sinon au silence, au moins à répéter que je ne comprends rien, que tout cela est parfois drôle, mais parfois terriblement catastrophique. J'ai appris les effroyables explosions terroristes à Madrid le matin même où j'écrivais ces lignes et puis celles de Londres au moment où je me relisais. Celles, quotidiennes, d'Irak, m'abrutissent. Je ne vois pas à qui cela profite pour finir et tout bien considéré.

Pour moi, on n'a pas avancé depuis le livre de Job : hormis la pirouette finale du rétablissement du juste souffrant dans toutes ses prérogatives, c'est le livre de la Bible qui expose le plus clairement l'énigme de notre condition. J'ai rassemblé dans un petit film, à usage exclusivement personnel, quelques séquences de la télévision : Paris, avec une Tour Eiffel scintillante de lumière, franchit l'an 2000 ; le drame du World Trade Center le 11 septembre 2001 ; des images admirables de la "nature" tirées de l'émission de Nicolas Hulot, Ushuaïa. J'ai appelé ce montage : Le Livre de Job. Le monde danse, le monde explose, le monde reste merveilleux. Il n'est pas complètement absurde. Il demeure impénétrable. J'attends. Ni avec confiance. Ni avec défiance. J'attends. Point.

Persistent malgré tout le ginkgo biloba à Hiroshima, le verre de Meursault et surtout l'innocence souriante du bébé qu'une jeune femme promène dans une poussette.

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