REPÈRES

2. ÉVIDENCE ET FORCE DU PRÉSENT

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La faveur d'un ravissement sur un site privilégié ne se décide pas. Plusieurs fois dans ma vie, j'en ai bénéficié : à la pointe du Raz, sur les rochers éclairés par une pleine lune de septembre ; dans la grande nef de Vézelay à sept heures du matin après une longue route de nuit ; sur la butte préhistorique de Filitosa en Corse, un dimanche matin de mai, en compagnie de la femme aimée ; en Chine au spectacle du monastère suspendu de Hengshan sous le soleil du milieu de la matinée ; récemment, au début du printemps, parmi les ajoncs, au-dessus du site de l'Île aux Pies, non loin de Redon, en Bretagne encore.

Certes, les heures de nos vies ne sont pas toutes joyeuses. Un difficile travail de croissance peut être pénible. Sont pourtant beaucoup plus douloureuses les tensions dues à l'incompréhension mutuelle, aux aspirations illégitimes de possession, d'adulation et de domination. Malgré tout la vie offre même aux plus démunis des moments de répit et de joie véritable. Une adhésion à la vie peut, sinon s'épanouir amplement, du moins se dégager en chaque saison comme un coin de ciel bleu sur un fond d'averses, parce que le présent peut toujours offrir quelques pépites.

Les médias nous affolent en nous informant, paraît-il, en temps réel. Pourtant, malgré les vitesses supersoniques et déjà en raison des longues stations qui nous sont imposées dans les aéroports, nous ne jouissons toujours pas du don d'ubiquité. L'important pour l'individu reste ce qui l'atteint dans l'espace qui le concerne, ici et maintenant.

Vaine nostalgie

Le passé compte. Il nous indique de quelle étoffe nous sommes tissés. Il est utile de se le représenter, mais nous ne le faisons jamais que pour assurer notre progression. Nous ne le figurons qu'à notre manière, car il s'est irrémédiablement évanoui. A partir de ses seuls fragments disponibles, il devient entre nos mains une histoire reconstruite. Soumis à des conditions de vie en partie différentes de celles de ses acteurs, nous le considérons d'un point de vue inédit.

Plusieurs se plaignent de notre temps, bien plus noir, pensent-ils, que les siècles écoulés. Ils n'ont pas étudié assidûment les légendes fondatrices. Ils n'ont pas accepté et intégré dans leur vision que le progrès technique change inéluctablement la vie. L'améliore-t-il ? La détériore-t-il ? Les deux sans doute. Le monde descend vers son terme, comme le fleuve coule vers l'océan. En grossissant, il devient plus imposant et plus dangereux.

Notre génération qui renâcle à assumer son présent a commémoré sans modération la Révolution, les Grandes Découvertes, la Libération, les gloires enfuies. Elle restaure dans le moindre village les fêtes antiques et médiévales. Il suffit de suspendre une enseigne "A l'ancienne" à la porte de son échoppe pour s'assurer une clientèle régulière. Ah, si l'on pouvait rentrer dans la matrice du bon vieux temps !

Si au moins ces ferventes solennités nous aidaient à éradiquer les massacres, les folies collectives, les purifications ethniques ! Mais sous nos regards hébétés les holocaustes recommencent, au moment même où nous ravivons pieusement la mémoire des anciens. Il est sans doute souhaitable d'évoquer notre passé souffrant dans des cérémonies. Surtout, il convient d'apprendre par cœur les horreurs de l'histoire et de les réciter souvent. Faut-il honorer les martyrs des procès injustement perdus ? Oui, si l'on veut, mais c'est aujourd'hui que repoussent de multiples têtes au fascisme comme à l'hydre de Lerne. C'est ce soir que l'on tente de faire plier Galilée. C'est cette semaine que le génocide est perpétré. Grands maîtres des cérémonies, bras ballants et inventeurs de commissions dilatoires, c'est aujourd'hui qu'il faut avoir l'œil !

Reconnaître le passé dans ses grandeurs et ses limites, pour l'assumer et le dépasser. Faire le point sur le passé, c'est distinguer dans le sillage de la tradition ce qui est la semence de ce qui est la bale, l'enveloppe défunte. Pour se livrer à son dessein personnel, où compte tant la disponibilité à ce qui advient.

L'espérance vide

Beaucoup se plaisent à espérer. Comme si l'espérance faisait vivre. Quand la réalité déçoit leur attente, ils s'effondrent. Les gesticulations pour gagner les biens espérés et les déceptions issues des vains espoirs font le chagrin des hommes. J'aime Charles Péguy sans adhérer à ses hymnes à l'espérance.

J'attends demain en voulant pour tous une vie juste, raisonnable et joyeuse, mais demain reste incertain. Leçon d'expérience : notre futur, pour une large part, ne répondra guère à nos prévisions. Nous n'avons pas barre sur l'avenir, nous pouvons le dessiner, jamais l'assurer, comme nous assurons notre voiture ou notre logement.

Pour autant, je ne refuse pas de formuler des projets. Je préfigure des scénarios. Je prends des dispositions, même pour le long terme. Je signe parfois des engagements assortis de conditions précises. Ecrire les tâches à accomplir me rendra plus efficace dans le domaine où je pourrai agir. Je peux décider de traverser un océan. De l'avenir prémédité je réaliserai plusieurs intentions, quelques-unes ou aucune.

Là où chacun est placé, il ne s'agit nullement qu'il laisse les choses aller et qu'il jette le manche après la cognée. Là où il lui est donné d'œuvrer, il ne trouvera son accomplissement qu'en jouant son rôle, avec les outils d'un bagage complété aux étapes. Eventuellement, il combattra pour de grandes causes et participera à sa façon à l'inexorable changement, qui ne serait pas le même s'il ne se dépensait pas.

Si je ne mise pas sur l'espérance, je suis un être inscrit dans l'écoulement temporel et, comme tout voyageur prévoyant, je prends des précautions. Mais, heureusement, j'ai pu me délester de tout espoir.

Seul le présent

Je ne connais pas le passé avec la certitude désirée et je ne l'embellis pas. Alors, je ne me laisse plus ensorceler par la tradition et la nostalgie.

Je ne distingue pas l'avenir avec la clarté souhaitée. Alors je mets à l'épreuve les mirages et les chimères qui flamboient à l'horizon des générations suivantes.

La perte irrémédiable du passé et le flou du futur m'incitent à magnifier la vigueur du présent.

Je n'identifie que le présent, c'est-à-dire la vie véritable. Nous sommes immergés dans le présent. L'existence individuelle et entre nous se confond avec le présent et c'est déjà tant. Le présent dure, il n'est pas qu'une étincelle. J'aime la nécessité du présent. Nous coulons avec lui, continûment comme le fleuve.

Lorsque le moment en est venu, je m'affaire à la préparation ou au départ ou à la navigation et à ses tempêtes ou à l'escale ou à l'arrivée. Mon consentement va au monde et à la vie. Je ne vis pas pour une récolte, mais pour la joie de l'action dans l'instant, pour le plaisir de semer des fèves, pas pour celui, lointain et incertain, de récolter des fèves. Sauf à l'heure où la cueillette sonne. Je peux trouver du goût à franchir un obstacle de taille. Je ne m'entête pas contre l'impossible.

Je n'échauffe pas mes sentiments en m'assurant que la réussite est probable. Je travaille à la réussite. Point. Espérer serait considérer ce que je mets en route comme devant se réaliser. J'ai l'expérience de la réussite et de l'échec. L'échec de mon projet pourrait tout aussi bien se révéler comme tout à fait bénéfique.

Faute de la lueur d'un sens futur, la vie porte au moins son sens présent. Je reste disponible à l'inattendu, aux lendemains en fanfare, s'ils débouchent un jour dans le présent.

Je n'espère aucun bonheur. Je ne désire que la réalité. Celle qui est agréable pour tous, je m'en réjouis. Celle qui est pénible à quelques-uns, si de mes forces disponibles avec celles des autres présents ici et maintenant, je ne parviens pas à la détourner, je suis contraint de m'y soumettre.

Je ne vis pas pour conquérir le bonheur, mais pour vivre. Je désire ce que je vis, connais et fais. Je ne cours plus à perdre haleine après ce qui me manque. Je me satisfais de désirer modérément.

Je ne cherche plus le sens de la vie, comme les philosophes. Je ne dis pas que la vie n'a pas de sens au point qu'elle serait absurde. Je dis que la vie a son sens en elle-même. Le sens de la vie, c'est de vivre. Vivre comme un être dont les droits sont limités par le respect du territoire des autres.

Si les gens sont anxieux, parce que la consommation, la gloire, le pouvoir, l'humanisme romantique, la révolution et les religions les ont déçus, je n'ai rien d'autre à leur proposer que le deuil de leurs espérances creuses. La vie n'a pas de sens. Elle ne demande qu'à être vécue. Personne ne peut me priver du passé qui n'est plus, ni m'arracher le futur qui n'est pas. Le bon sens est le sens du présent. Toute la valeur d'être et de vivre est dans l'instant. Nul ne peut m'enlever l'instant qui est là. Nul ne peut me le vendre ou me l'acheter.

La vie prend peut-être en même temps que je la vis une direction plus secrète et plus riche, mais de cela je n'ai aucune certitude. Je ne choisis pas de croire, en m'échauffant, que tout s'arrête à la mort ou que quelque chose continue après. J'attends calmement. Sans espérer, sans exclure. Avec prudence. Un sourire au coin des lèvres.

Je ne chante que le présent. Je ne célèbre que l'instant.

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