REPÈRES

3. INALIÉNABILITÉ DU SUJET HUMAIN

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Saladin écrasa les Croisés le quatre juillet 1107 aux Cornes Hattines, à l'ouest du lac de Tibériade. Depuis le XIIIe siècle, une tradition situe sur ces collines aux dents basaltiques le premier grand discours de Jésus que contient l'évangile de Matthieu. Au même endroit un plateau sur la pente permet de faire concorder la localisation du sermon parallèle de Luc. Pourtant aucune tradition ancienne n'est bien ferme sur le lieu où le Moïse de l'Alliance Nouvelle donna aux hommes la loi d'amour, d'autant plus que le texte final des deux Evangiles résulte d'une compilation. Je rattache de manière presque romantique la réflexion qui suit à la colline située entre Capharnaüm et Tabgha, d'où l'on bénéficie d'une vue sur la totalité du lac. J'en ai fixé le souvenir, lors de mon premier séjour en Palestine, sur une diapositive où le bleu de la mer de Galilée contraste avec les lauriers roses qui entourent le petit sanctuaire des Béatitudes.

Lorsque Jésus prêchait dans sa province, rien dans l'air religieux du temps ne pouvait s'opposer à l'idée de fonder la fraternité humaine sur la filiation divine adoptive. Si l'honnêteté intellectuelle contraint aujourd'hui certains parmi les hommes à la prudence devant l'affirmation de l'existence d'un Dieu personnel distinct du monde et sauveur, sommes-nous pour autant livrés à la barbarie ? C'est ce qu'expriment parfois certaines hautes autorités ecclésiastiques. La vie de l'individu humain est-elle inaliénable, même si nous n'avons pas la certitude que des valeurs transcendantes doivent orienter la vie sociale ? Je me permets de répondre affirmativement.

L'humanité concrète

II n'y a que des individus. L'humanité n'existe pas, mais Marie, Thomas, Pierre, Madeleine et les autres qui déambulent sous nos yeux. L'humanité, c'est l'individu, car c'est lui qui naît, jouit, souffre et meurt. C'est lui qui doit s'organiser pour naviguer au mieux, en prenant en compte la dimension inéluctable de la vie collective. Qu'il aime progresser en formation plus ou moins serrée ou préfère les exploits solitaires, il sera contraint de donner son coup de rame au profit de tous.

Chaque être humain est un inédit. Ses empreintes digitales, ses marques génétiques et le matricule de sa carte de sécurité sociale en font foi. Son rang dans sa famille et l'héritage culturel le situent déjà de manière originale. Les jumeaux sont différents. Le prisonnier dispose de l'espace de sa couche. Tant qu'un être vit en ce monde, il occupe, même clone, une situation particulière, qu'aucun autre ne tient à sa place. Vient surtout l'inscrire à part l'agir caractéristique de sa personne, sinon autour d'un projet, du moins sur les voies d'un trajet singulier. Qu'il suive ou non son père, l'enfant cherche son créneau, il creuse son sillon. A chacun sa course. En fonction de sa place sur l'échiquier, l'individu confirme ses axiomes, réfléchit son expérience, préside avec assurance ou terrifié au conseil d'administration de sa conscience. L'être humain est conduit à réagir personnellement face à son destin et il affronte nombre de réalités décisives à titre individuel. Il est sujet des devoirs et des droits de l'homme. Après sa mort, il subsiste dans les traces visibles et invisibles qu'ont laissées ses œuvres.

De quoi serait constitué ce que nous appelons l'individu ? Je relève quelques opinions entendues au cours de ma vie.

Des penseurs conçoivent qu'un substrat permanent, une substance spirituelle personnelle, préalable en quelque sorte à ses actions, supporte les qualités particulières du moi. Un authentique soi-même se dissimulerait en coulisses et, comme dans un théâtre de marionnettes, tirerait les ficelles de toutes les apparences du sujet. Ainsi, l'individu humain est perçu comme un être distinct des autres, doué d'une existence propre et incommunicable. Il ne saurait être divisé sans être détruit.

Pour d'autres, l'individu ne consisterait qu'en un nœud de relations à la nature et à ses congénères. Pour certains adeptes de cette position, quelque chose subsisterait de cet entrelacs à travers la mort, une capacité originale d'être qui serait mise sous tension par la relation à Dieu.

Pour tel philosophe, l'individu ne serait rien d'autre que la séquence de ses idées, de ses volitions singulières, de ses œuvres. Il n'y aurait pas de sujet sous les actes ou le sujet ne serait qu'un effet. L'individu semblerait être une séquence d'actions historiques qui constituerait la vérité éternelle de cet être (il sera toujours vrai que ...). Il est difficile en effet de montrer que ce que l'on aime chez les autres, c'est le sujet. Ce que l'on apprécie en moi, est-ce moi ? N'est-ce pas plutôt les qualités dont je fais preuve, cette part de la nature qui s'anime en moi-même ? Seule la religion voue le moi à la solidité définitive, seul Narcisse a la dévotion du moi. Pour le bouddhisme, je l'ai rappelé, l'ego n'est pas un donné, mais une réalité qui se conquiert en s'effaçant.

A mon avis, le moi est massif. L'individu, le temps de son existence, a conscience d'être quelqu'un. Pas forcément un grand monsieur, mais un être bien distinct des autres et doué d'une relative autonomie. Que je sois aimé pour mes qualités, sujettes à des modifications en moi et à des sentiments changeants de la part des autres, n'empêche pas la permanence de ma conscience une vie durant. "Le moi, lit-on dans un dictionnaire, c'est ce qui, dans l'individu, adapte l'organisme à la réalité, contrôle les pulsions (le "ça") condamnées par le surmoi. Quant au surmoi, il est, dans la structure de l'appareil psychique, un groupe de motivations et d'actions formé par identification de l'enfant aux parents ou aux substituts des parents et dont l'action inconsciente incite le moi, pour éviter la culpabilité, à se défendre contre les pulsions (des instincts, du soi)" [Lagache]. Ces définitions me semblent rejoindre l'expérience quotidienne commune. Le moi fait penser au pilote dans l'avion.

La phobie du narcissisme

L'individualisme n'a pas bonne presse. On l'associe spontanément à l'égoïsme. Affirmer l'individu, n'est-ce pas faire de la propagande pour l'individualisme moderne ? Je ne vois pas dans cet individualisme nouveau un égoïsme plus effrayant que celui d'autrefois, mais la revendication positive pour chacun, inspirée par la Renaissance et la Révolution française, de s'asseoir à la table de la vie pour y jouir de ses droits et y rendre ses devoirs. L'individu citoyen fait preuve d'autonomie, il feint de décider par lui-même de tout ce qui le concerne. Cet individualisme exhale un sentiment de respect de la personne et du droit des autres. Nous vivons la démocratie minimale des droits de l'homme. Pour l'égalité sans égalitarisme. Cette privatisation des comportements et ce culte de la subjectivité présentent leurs inconvénients, mais cette vie à la carte, du marché à la religion, en passant par les activités associatives, ne fait de peine qu'aux anciens privilégiés, habitués à dominer les autres. Effectivement, si les vieilles hiérarchies, symbolisées par les palais et les châteaux que nous visitons avec plaisir, s'y retrouvent mal, les nouveaux bénéficiaires s'en félicitent.

En contrepartie, l'être humain se surprend bien seul dans un certain nombre de circonstances, même s'il est entouré d'une foule, voire d'organismes dévoués prêts à lui porter secours. De par sa constitution même, il est promis à la solitude au milieu d'une plèbe qui le tiraille en tous sens. Nous nous découvrons sans aide certaine pour l'essentiel. Personne ne peut se mettre à notre place, malgré les bonnes intentions, les paroles de consolation et les aides psychologiques de plus en plus fréquemment assurées dans les plus grandes épreuves. Dans les instants les plus tragiques, chaque individu assume seul son deuil. Ainsi, il y a un côté navigateur solitaire chez tout sujet humain.

Inaliénabilité de la vie de l'individu

Tard venus à la prise de conscience de notre origine biologique par évolution, nous ne pouvons plus l'oublier. Nous provenons de la biosphère, au milieu des autres espèces qui peuplent la terre. Nous ne sommes pas les seuls occupants de la planète. Rien ne nous assure que nous sommes ce qu'il y a et ce qu'il y aura de mieux dans l'univers. Notre espèce a conquis en trois millions d'années une place dominante sur le globe terrestre, mais plus elle y étend son emprise, plus elle affine les moyens de l'apocalypse.

Nous sommes des prédateurs qui se civilisent un peu en traçant des frontières plus équitables entre les êtres. La Révolution a fait de toutes les personnes d'abord des citoyens de la République, alors que sous l'Ancien Régime, l'on était d'abord noble ou clerc ou du tiers-état dominé, ou d'abord femme ou jeune ou juif ou noir, etc. Ces appartenances particulières, dès lors qu'on les considérait en premier, créaient des discriminations. La solidarité dans l'espèce paraît pourtant beaucoup plus décisive que l'appartenance à l'ethnie, dont il faut savoir reconnaître et relativiser la différence.

Comment fonder le caractère inaliénable de la vie du membre de l'espèce, voilà bien pour nous un problème majeur ?

Il ne me paraît pas indiqué de partir de la nature, c'est-à-dire des caractéristiques fondamentales identiques des sujets humains, parce qu'il est difficile d'établir à partir de là de manière universelle que les plus forts ne doivent pas dominer, asservir, voire éliminer les plus faibles. La nature est cruelle d'emblée. Je me sens bien loin de Rousseau et de ses illusions sur la bonne nature à laquelle il conviendrait de revenir. Pourtant les caractéristiques communes contribuent elles aussi à fonder la solidarité. Pour civiliser les hommes, il ne faut négliger aucun élément.

Pour ma part, je m'appuie sur un point déterminant à mes yeux, mais que l'on reconnaîtra bien fragile : si les hommes ne posent pas dans leur espèce le postulat initial de la fraternité et celui de l'inaliénabilité de chaque personne - à ne jamais instrumentaliser - le monde, plus qu'il ne l'est, sera partout et toujours à feu et à sang. Une vie commune relativement pacifiée, toujours menacée mais désirée par la majorité, requiert le postulat de la fraternité. C'est un axiome pratique qui fonctionne comme par défaut. Je constate une inégalité réelle dès le commencement de la vie de chacun, concernant ses chances et ses capacités, et je postule la fraternité indispensable entre les membres de notre espèce.

Avant même de parler du sens de la personne, je soutiens la nécessité de cultiver un respect obstiné pour chaque membre de l'humanité. Comment endiguer la violence intra-humaine et nous sauver du carnage comme à travers le feu ? Je ne vois qu'un axiome, indémontrable certes, mais d'un accès intellectuel simple et convaincant, car il touche la vie de chacun, c'est celui de Hillel. Un goy voulait se convertir au judaïsme en peu de temps. Il s'adressa d'abord à Chammaï, un scribe célèbre de l'époque d'Hérode Le Grand. Celui-ci le débouta. Le postulant se tourna alors vers Hillel qui lui dit : "Ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas qu'on te fît. C'est là toute la Tora. Le reste n'est que commentaire. Va et étudie." Eviter de traiter les autres de la façon dont on n'aimerait pas être traité soi-même, voilà donc toute la Loi. Au principe de Hillel, on peut adjoindre deux gloses pertinentes.

Dans l'article IV de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, la Révolution française prescrit : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ; ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi."

Dans la Déclaration universelle des Droits de l'homme de 1948, l'alinéa 2 de l'article 29 contient : "Dans l'exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n'est soumis qu'aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d'assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d'autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être général dans une société démocratique."

Je sais que l'on me trouvera minimaliste. L'axiome du docteur juif peut sembler trivial et émaner d'un intérêt personnel. Cependant il faut se rappeler, à partir de l'observation biologique élémentaire, que chaque être humain, même quand il recherche les biens les plus élevés et quand il se donne corps et âme au service des autres est encore mû par son plaisir et donc par ses propres soucis. Il n'y a aucune honte à reconnaître, sur les traces de Thomas d'Aquin, que l'amour éclairé de soi est le creuset de l'amour des autres.

Bien sûr, on me rappellera la règle d'or positive édictée par Jésus sur la montagne dressée au début de ce chapitre : "Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les prophètes" (Mt 7,12). Dans cette formulation, la loi d'amour est en réalité plus difficile à mettre en œuvre que le principe de Hillel, car elle suppose un discernement qui ne va pas de soi. De quoi l'autre a-t-il réellement besoin ? Pas toujours de ce qu'il désire et demande. Pas toujours de ce que je crois utile pour lui. On peut parfois se tromper lourdement en voulant faire du bien et en faisant aux autres de somptueux cadeaux. Il arrive même que des suicidaires prennent l'initiative d'entraîner d'autres humains dans ce qu'ils croient être un bien. Cet obscurantisme se donne à voir à notre époque dans les comportements fanatiques d'extrémistes sectaires. Par contre, on se trompe probablement moins souvent en évitant d'infliger aux autres les maux auxquels on souhaite échapper soi-même. C'est pourquoi le principe du scribe me semble d'application plus évidente que la règle positive de Jésus pour guider la pratique, même s'il requiert lui aussi quelque lucidité.

Une dernière précision de vocabulaire. Personnellement, je préfère dire qu'une vie humaine est inaliénable, intouchable, plutôt que sacrée. Le terme "sacré" renvoie à la religion et après les positions prudentes que j'ai adoptées plus haut on aura compris que je suis peu enclin à intégrer prématurément des valeurs religieuses dans ma démarche. De même, je préfère également parler de ce qui est "spécifiquement humain" plutôt que de ce qui est "spirituel", puisque employer ce terme, qui évoque souvent un dépassement des capacités naturelles par la grâce, suggère un ancrage de l'existence pour moi incertain.

L'autre, l'éloigné qui s'approche

Les débats sont de plus en plus chauds de nos jours de grande circulation, de mondialisation, d'échanges réussis entre groupes humains différents et entre nations éloignées. Certains parlent de chocs entre les civilisations, tandis que d'autres tentent avec raison la conciliation entre les peuples et cherchent avec réalisme une entente basée sur une conception universelle des droits de l'homme.

Il n'est pas difficile d'émettre des souhaits de fraternité universelle. Il est plus malaisé de trouver des solutions concrètes à certains problèmes réels comme l'immigration clandestine. Nos sociétés occidentales débattent constamment sur la situation dramatique des immigrés qui tentent leur chance en se livrant à des passeurs criminels, des naufragés qui meurent avant de toucher les côtes de l'Europe, des passagers clandestins, des sans-papiers découverts en situation irrégulière et éventuellement en attente d'une échappée vers l'Angleterre. Qui ne serait sensible à la justification des associations de bénévoles qui, présents à la croisée des chemins, prennent en compte la détresse de ces personnes ? Qui n'entendrait l'obligation où se trouvent les pouvoirs publics d'organiser - humainement - mais d'organiser les entrées et les sorties des non-inscrits sur le territoire national ? Les deux discours sont inconciliables. Qui ne comprendrait aussi que les partis d'opposition peuvent être tentés d'utiliser certaines reconduites à la frontière vraiment trop musclées pour s'attirer les faveurs des électeurs ? La situation est contradictoire. Le ministre chargé de traquer les clandestins et d'en renvoyer chez eux ne pourra qu'apparaître inhumain aux yeux des victimes et des divers témoins de la violence d'Etat. Les bénévoles seront toujours accusés par le pouvoir de ne pas avoir le sens des ensembles, d'être naïfs et de compliquer la situation en créant un appel d'air. Les partis politiques d'opposition seront taxés d'irresponsabilité et de favoriser au bout du compte le travail noir, l'esclavage et la délinquance.

Les gens raisonnables sont prêts à tenir hors de l'eau la tête de celui qui se noie en attendant les pompiers, mais très vite, hors les cas d'urgence, il faut bien prendre en charge les situations irrégulières de manière éclairée. Tout le problème est là, car la tentation pour chaque groupe engagé dans l'action est de ne voir les situations qu'à la lueur de sa propre responsabilité et de sa pratique, souvent à la chandelle de son analyse politique. Il serait si bien que les candidats à l'immigration trouvent chez eux, sur place, avec l'aide des pays favorisés, les moyens de leur développement et de leur survie. Mais nous sommes là en pleins rapports de forces. Les promesses d'aide non tenues des donateurs en puissance et la corruption de certains receveurs chargés de la répartition viennent entraver les initiatives de coopération dans la justice et la fraternité. Alors, ce sont les campements sauvages, les secours généreux des gens de cœur, les dialogues de sourds, les camps de rétention, l'expulsion par charters et la honte du retour. Difficile, la pratique des droits de l'homme.

Des droits sur sa propre vie et sur la vie des autres ?

Les médias nous ont rapporté dans les années récentes des informations étonnantes. Aux U.S.A., dans certains Etats où la peine de mort est encore en usage, le bourreau administre du poison à des condamnés qui préfèreraient éviter de l'absorber. A l'inverse, le médecin Jack Kevorkian en a procuré à des patients qui le lui réclamaient. Le docteur compatissant assistait les incurables qui en avaient assez de vivre. Il leur livrait pour trente dollars une machine permettant de s'auto-injecter un mélange de penthotal et de chlorure de potassium. Il fournissait en outre les produits nécessaires et une assistance gratuite jusqu'à la fin. Il tenait la main des candidats à l'ultime passage. Le médecin, ai-je lu, a été condamné et dépérissait. Il est lui-même décédé depuis. La presse a également rapporté l'histoire d'un chômeur malade, qui avait réussi à trouver un exécuteur pour le supprimer, moyennant finances. A propos du suicide du clown Zavatta, il a été abondamment question du droit d'abréger sa vie pour prévenir une inévitable déchéance. L'A.D.M.D. est une Association qui milite pour le " Droit à Mourir dans la Dignité ".

Dans le débat sur l'aide active à mourir, j'ai noté que l'attente particulière de chacun devant sa propre mort influe passablement sur les opinions qu'il peut émettre sur la mort des autres et j'ai compris qu'il était capital d'entendre la vraie demande du patient. Le tableau que les autres peignent de sa déchéance ne correspond pas forcément à l'image que le malade s'en fait lui-même dans les derniers temps de sa vie. Le dégoût que le mourant peut concevoir de sa propre dégradation peut être atténué par son entourage, si ce dernier l'accompagne fraternellement vers l'issue commune. La crainte de finir dans la solitude ou dans une douleur insupportable, qui pourrait pousser un patient à signer une demande d'assistance active pour trépasser, peut être surmontée dans la mesure où ce dernier est assuré d'être secouru par sa famille, par le corps médical, par les personnes de service et des bénévoles, chacun dans son rôle. Ce réconfort, hélas, n'est pas généralisé et qui peut être tout à fait sûr d'être convenablement épaulé au dernier moment ?

En fait les unités de soins palliatifs seraient parvenues à des résultats appréciables dans la lutte contre la douleur. Chacun a pu remarquer en ce domaine qu'il peut y avoir encore loin des propos doctoraux médiatisés, émanant de services très spécialisés, aux réalités vécues dans les services ordinaires, parfois sous l'excellent prétexte qu'il n'est pas expédient de supprimer toute douleur, car celle-ci, en cas de doute sur la prévisibilité de l'issue, peut fournir une indication indispensable au traitement.

La pensée religieuse de la souffrance rédemptrice a certainement joué un rôle non négligeable d'apaisement et d'acceptation de l'épreuve quand on ne disposait pas d'autre solution. Seule la personne concernée peut savoir ce qu'elle peut en faire. Il faudrait parfois pouvoir délivrer les malades de conceptions doloristes, voire de dispositions sadiques inconscientes, rémanentes dans l'entourage soignant.

On aura compris qu'à mes yeux, en raison du principe énoncé et de son application à la fin de la vie, rien ne légitime la punition d'un être humain, déjà arrêté et empêché de nuire, par la peine de mort. Je justifie cette position par les considérations déjà exprimées sur le libre arbitre et je les confirmerai en traitant plus loin le problème de la délinquance et de la détention.

La flamme qu'entretient chaque membre de l'espèce au foyer de sa vie procède d'un ailleurs, à mes yeux indiscernable et digne d'une intime révérence. Nul ne peut s'en juger le maître absolu. Nul congénère n'est habilité à la lui ravir, hormis le cas où il n'y aurait certainement aucune autre façon de se défendre lors d'une agression que de supprimer l'agresseur. Dans ce cas, ce que la victime doit viser directement est la protection de sa propre vie et non pas celle de ses biens. En aucun cas la mort d'un malfaiteur ne peut être cherchée directement. Dans l'idéal, il suffirait d'écarter le délinquant en le neutralisant, au pire par une blessure, sans mettre sa vie en danger. Dans la réalité l'agressé se débrouille comme il peut avec sa peur, mais c'est déjà un autre thème. Une bavure conséquente à une attaque peut souvent s'expliquer par la panique.

Le statut de l'embryon pose des problèmes plus complexes, car on ne se trouve pas devant un être qui dispose déjà d'une vie individuelle vraiment personnalisée. Pourtant, bien que la nature ne soit pas toujours clémente envers ses germes, l'humanité ne devrait jamais banaliser sa violence à l'égard de ses embryons. Les dérives se corrigent difficilement. Un discernement en commun, une vigilance sur les conséquences qu'entraîne une décision et un pragmatisme respectueux des personnes devraient guider la conduite dans les situations dramatiques. Se pencher à plusieurs et en mettant en œuvre diverses compétences sur les cas extrêmes comporte plus de chances d'une conduite authentiquement humaine que l'application rigide d'une loi.

Réserve

Il ne s'agit pas du tout dans ce chapitre de diviniser l'individu et le genre humain. Dans la course des espèces vivantes, l'humanité paraît distancer les autres à la pointe de l'évolution. Elle semble pour l'instant la plus étonnante par la variété et la richesse de ses expériences. Je répète qu'elle aurait tort de se croire prématurément supérieure. Nous ne pourrions le savoir qu'au terme de l'histoire de la vie sur la planète et dans l'univers. Ignorer la réponse à la question de la transcendance de l'homme au monde, ce n'est pas porter notre espèce au panthéon et flatter Narcisse.

Descendons les collines fameuses où ont retenti les paroles de Jésus sur l'amour et où ces réflexions sur l'inaliénabilité de l'individu ont commencé. Après deux mille ans de christianisme, on peut s'étonner qu'elles aient si peu dissuadé les humains d'abandonner leur fureur native. On peut tout autant magnifier les résultats obtenus par les infatigables artisans de paix qui ont trouvé leur souffle dans le Sermon sur la montagne. L'inconnaissance des objectifs de l'immense bataille en cours ne dispense pas les gens d'idéal d'inventer les boucliers dissuasifs de la frénésie destructrice. Un bien réel et noble enjeu.

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