REPÈRES

4. LA SAGESSE DU MONDE EN CONSTANTE RÉVISION

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Lors de mon passage en Chine, au contact de quelques vestiges des grands courants de pensée qui ont animé la population de cette immense civilisation, je me suis demandé vers lequel d'entre eux irait ma préférence. J'ai constaté que certains temples ou édifices religieux, comme le monastère suspendu de Hengshan, affichaient volontiers dans leur statuaire l'œcuménisme du taoïsme, du confucianisme et du bouddhisme. Pour ma part, j'ai admiré cette largeur de vue, tout en apprenant que le soutien vigoureux de l'un ou l'autre mouvement, les persécutions et les autodafés sont bien attestés dans l'histoire chinoise au gré des passions impériales. J'ai admiré, mais je n'ai pas été entraîné.

Comprendre le christianisme

Jusqu'à mes cinquante-sept ans accomplis la grande référence officielle et visible de ma vie a été le christianisme. Comment l'ai-je compris en définitive ? Je me cite dans l'un de mes ouvrages.

" Après examen des textes, dans leur état actuel et dans les diverses strates de leur rédaction, je me suis fait une intime conviction. Le christianisme est établi sur une vive tension entre une tendance effervescente, évangélique, fondée sur l'attente de la proche fin des temps, d'une part, et, d'autre part, une lourde gestion religieuse instaurée à la suite d'une attente deux fois déçue, puis surmontée. Le christianisme repose sur cette contradiction, qu'il a traînée toute son histoire et qu'illustrent les épuisants débats internes à l'Église.

A mon avis, la clé du christianisme primitif, c'est qu'il a fonctionné comme l'un des mouvements messianiques (maintenant bien répertoriés par des chercheurs comme Queiroz et Mühlmann) qui annoncent une rupture de l'histoire et l'irruption imminente d'un royaume de justice et de paix. Les commencements euphoriques s'épuisent comme une lave qui se refroidit, mais peuvent aussi se résoudre en des organismes très structurés d'ampleur et de durée variables. D'un messianisme peut naître une religion.

Les nécessités de la pédagogie m'ont conduit à présenter en six phases le mouvement chrétien primitif. 1. La société juive, dans l'état où elle se trouve à l'arrivée de Jésus, avec ses vives tensions et ses frustrations, est disponible au messie. 2. Jésus de Nazareth, issu du courant johannite, sonne le grand jour des pauvres, puisque demain le monde sera liquidé. 3. Sa pratique messianique inverse les codes courants, en proposant à ses adeptes une sorte de grève de l'existence juive palestinienne. 4. La crise née d'un tel défi aboutit au meurtre du messie. 5. L'affaire messianique est relancée par la foi en la Résurrection du Crucifié et par l'attente du retour du Fils de l'homme en puissance. 6. Enfin, le christianisme entre dans sa phase gestionnaire en s'adaptant au monde et à la durée. Le Royaume, d'abord imminent, devient plus tard immanent à l'histoire.

Lorsque j'enseignais dans la foi de l'Église catholique, je concluais : Dieu s'est livré définitivement aux hommes dans un mouvement messianique juif, plutôt que dans une école de sagesse grecque ou dans un monastère tibétain. Je ne vois aujourd'hui dans le christianisme que le grand code à travers lequel l'Occident a, de fait, donné un sens à l'aventure humaine.

Si la seconde partie de mon livre sur Jésus (Jésus encore?) exprime mes réticences sur la multiplicité des figures de Jésus, sur la tension entre le prophétisme et l'Inquisition dans l'Église, sur la révélation, sur la confrontation entre la religion et les questions de la modernité, il n'empêche que notre tradition nous est chère, puisqu'elle est la nôtre. Je conclus qu'elle est riche d'une Question radicale sur l'origine et la fin des êtres, et de semences vives. " (Confession d'un prêtre du XXe siècle, Flammarion, 1989, p. 292)

Devant les révélations, au début du XXIe siècle

Si j'avais persévéré dans l'Eglise catholique ou si j'étais demeuré en attente d'une révélation transcendante, j'aurais pu me décider pour l'une des trois solutions suivantes.

La première eût été de m'abandonner à l'Eglise conciliaire, mise à jour par Vatican II. Mais celle-ci ne peut engendrer, à mon sens, à l'intérieur de la civilisation occidentale, qu'une maigre postérité, toujours empêtrée à manipuler un mobilier idéologique et rituel fort respectable mais désuet dans des architectures de plus en plus modernes. Des personnes plutôt âgées et des jeunes charismatiques peupleront désormais les communautés. Cette Eglise-là est en état de gestion depuis les derniers stades de la rédaction évangélique. L'Evangile effervescent a connu des réactivations, par exemple avec François d'Assise, mais les intuitions de ce dernier ont été recadrées au bénéfice de la gestion avant même sa mort. La part attribuée au pape dans la chute du communisme me paraît bien généreuse quand l'on constate que les sociétés des pays de l'Est s'ouvrent désormais non point au souffle de la doctrine sociale de l'Eglise, mais aux avatars du libéralisme occidental. Les réunions épisodiques et sans lendemain de la jeunesse autour du pape ne doivent guère faire illusion.

Une deuxième attitude aurait pu consister à réinterpréter très librement la théorie chrétienne dans des groupes ne partageant plus avec la hiérarchie catholique que l'adhésion au noyau évangélique. Il se fût agi d'un christianisme critique sans cesse renaissant, en relecture constante de ses données en fonction de l'évolution sociale et en dissidence avérée par rapport à une autorité et à une bureaucratie qui n'ont cure de ces régénérations. Des leaders plus ou moins charismatiques entraînent pour un temps des groupes de réflexion et assaisonnent les actions sociales et humanitaires du sel évangélique. Ils ne fondent pas des confessions nouvelles. Ils réfléchissent, agissent, prient, ritualisent les grands moments de la vie en puisant éclectiquement dans la tradition, en ne tenant que par une amarre plus ou moins ténue au courant officiel. Ces micro réalisations, sans armature pérenne semblent bien se perdre dans les sables. D'ailleurs ma compréhension de l'origine du mal et mon interrogation sur le libre arbitre m'ont éloigné de ce type de militance.

La troisième solution eût été, pendant la dissolution du monde ancien et dans le bouillonnement contemporain, de scruter et de discerner le surgissement de quelque mouvement nouveau, un peu en résonance à la Possibilité d'une île de Houellebecq (Fayard, 2005). Il me semble que l'un des intérêts de ce roman, c'est de traduire, au second ou au dixième degré - comme on voudra - l'état d'une humanité en manque de sens et en désir d'immortalité, mais peu ravie des promesses qui lui ont été faites jusqu'à ce jour. Pour moi il ne s'agit pas de demain et de lanterner en escomptant un salut apporté par des soucoupes volantes, mais d'aujourd'hui.

A l'agnostique que je suis devenu, aucune de ces solutions ne convient. En réalité, je ne me vois ni travailler à des restaurations, ni en quête d'un énième mouvement messianique qui sombrerait dans la même mécanique de l'euphorie, de la crise et des joies administratives. Par ailleurs, on entend déjà trop de sirènes chanter sur le thème illusoire d'un autre monde possible. Il me restait à me demander alors où seraient mes repères.

A ce stade de la réflexion où il est parvenu l'homme qui s'éprouve en état d'inconnaissance, mais se voit entraîné à remplir le rôle que la vie lui invente au jour le jour au milieu des autres, avec eux et dans le respect de chacun, pourrait s'affoler de se voir livré au tangage et au roulis de la condition. Se trouve-t-il dépourvu de références, de modèles, auxquels il peut s'identifier, sur le territoire où son histoire l'a jeté, lorsque les grandes institutions traditionnelles perdent pour lui leur crédibilité ?

Une prudence sans suffisance

L'homme sans qualité, peu enclin à vénérer quelque dogme que ce soit, peut déjà se montrer avisé en se tenant à distance de toutes les gnoses. Celles-ci, en contradiction avec son inconnaissance, prétendent introduire à l'entendement parfait des choses cachées des initiés, dignes d'accéder au savoir ésotérique.

C'est bien en vain que chacune des religions cherche à taxer l'agnostique de suffisance et l'incite à faire confiance sans vouloir s'enquérir trop avant. L'humilité et l'engagement qu'on lui suggère ont conduit trop de gens dans des impasses, en de multiples domaines du savoir. Instruit par les naïvetés passées, il tient à réserver prudemment son jugement sur nombre de sujets et à patienter. Il avoue son inconnaissance face au destin de l'humanité et il est troublé par les prétendus savoirs religieux qui s'accompagnent de tant de contradictions, de tant de conduites fanatiques et d'inefficacité.

Mais en même temps, l'envie de prononcer la mort de Dieu ou la mort de l'homme lui semble totalement dérisoire.

Il ne divinise pas des valeurs quelconques ou la nature, même quand il admire la beauté de celle-ci entre les deux ouragans qui l'accablent.

Conscient de son évolution et de ses limites, il n'est pas assez stupide non plus pour se prendre lui-même pour un dieu ou simplement pour Prométhée.

Il n'est qu'un être faible, très souvent trompé par les apparences. Il sait qu'il vient d'ailleurs, que l'existence des êtres le dépasse infiniment, qu'il est, selon les apparences - car il refuse de se prononcer sur le vrai -, un fétu dans l'histoire, qu'il peut le cas échéant laisser une petite trace bénéfique pour ses frères. S'il a acquis quelque compétence dans un domaine ou l'autre, il n'est pas forcément positiviste et scientiste. Il a le sens de la relativité de tout avoir, de tout savoir et de tout pouvoir. Il se sait un vivant de passage sur une terre ravagée par la faillite des bâtisseurs d'empires, des gourous et des charlatans de toutes sortes, qui continuent pourtant de tenir boutique. Décidé à se faire autant que possible une idée par lui-même et ayant comme lumière en dernière instance celle de sa conscience, il recherche surtout une fraternelle collaboration sur le chemin. En compagnie de quelques esprits d'une mentalité comparable, il cherche péniblement sa voie dans l'accélération générale.

Une référence : la sagesse des hommes en constante révision

Je sais, par la Première Epître aux Corinthiens, que ma reconversion ne plairait guère à mon vieil ami Paul de Tarse. Tant pis. J'ai envie de m'appuyer, pour la conduite de ma vie, plutôt sur la sagesse du monde, élaborée dans toutes les cultures et sans cesse en évolution, que sur l'un des messianismes qui ont enflammé l'histoire. Comme guide, il me semble que la sagesse universelle, de quelque aire culturelle qu'elle émane, soit la meilleure maîtresse de vie. Elle est humaniste, elle est tolérante, elle est sans cesse révisable. J'opte pratiquement pour la sagesse universelle, celle qui s'élabore tout au long des siècles en divers peuples et va jusqu'à oublier sa généalogie. Nul ne s'y affirme supérieur. Chacun s'avance au feu commun qui doit réchauffer le groupe avec son modeste fagot de bois. Pour voie, références et morale, je choisis la sagesse universelle toujours éprouvée et améliorée.

Je ne préfère pas la sagesse de Socrate ou la sagesse stoïcienne ou la sagesse épicurienne, celle du Bouddha ou le tao ou une autre encore. Elles m'intéressent toutes. Puisque, dans l'évidence du postulat selon lequel tout homme doit être considéré comme une fin et ne peut être instrumentalisé sous peine de mettre la terre à feu et à sang, n'importe quel congénère peut m'apprendre quelque chose par son héritage, par son expérience, par sa réflexion. Pour autant, je n'absolutiserai ni son héritage, ni son expérience, ni sa réflexion. J'userai humblement de ce qu'il aura apporté au patrimoine de l'espèce, tant que cela paraîtra profitable à tous. Je ne diviniserai rien. J'apprendrai du chemin au jour le jour, sans le moindre sectarisme si possible. Je retiendrai volontiers un proverbe chinois, l'histoire d'un griot africain ou une pensée tibétaine fraternelle, mais je me réjouirai aussi de la sentence éprouvée qu'un vieux célébrant tirera d'une épître de saint Paul, au cours des obsèques d'un proche.

Le livre de Qohélet garde des semences indigènes de sénevé dont on fait la vraie moutarde. La Bible, à laquelle j'ai consacré toute ma vie active, draine un courant de sagesse non négligeable. Il est marqué lui aussi par les différentes époques de ses formulations. Cela se voit particulièrement bien en ce qui concerne les relations entre les hommes et les femmes. Mais il finit par se fondre dans la foi en la personne du Messie : il se jette et s'aliène en quelque sorte dans la révélation, qui, comme je l'ai exprimé ailleurs, me pose question. Pourtant, toute nouveauté positive issue de la tradition biblique, comme l'amour du prochain, ne peut être que versée au patrimoine de l'humanité. L'Evangile contient un trésor de perles.

Voilà toute ma morale. L'action personnelle et commune peut déboucher sur des résultats apparemment bénéfiques pour les autres et pour soi. Ceux-ci sont à promouvoir. Toute action peut s'engager sur des chemins oppressifs pour les autres et pour soi. Dans la mesure du possible, il convient de s'employer à ce qui paraît, tout compte fait, le plus profitable à tous. Bien sûr, c'est ce vers quoi chacun tend de toute la constitution de son être, mais l'expérience montre que tout ne profite pas. Il se produit de l'inadapté et du nuisible dans les travaux des êtres finis. Inévitablement, sans que l'on sache pourquoi, de nombreuses œuvres apparemment inopportunes parviennent jusqu'à leur réalisation.

Je m'en remets donc à la sagesse qui se dégage de l'expérience humaine de toutes les civilisations et qui se corrige au fur et à mesure de la marche. Aucune pratique réfléchie ne doit être sacralisée, mais toutes peuvent être considérées, éprouvées, en partie ou largement adoptées. Aux fruits de chacune de ses maturations, l'arbre doit être reconnu.

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