REPÈRES

5. COMPAGNONNAGE

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Le sujet humain inaliénable devrait reconnaître sa dette envers sa très longue ascendance. Pour le présent, il s'épanouit en perpétuelle communion avec l'humanité entière, à divers degrés de participation. Certains apprécient d'être constamment plongés dans la foule, tandis que d'autres ne songent qu'à retrouver bien vite leur cellule ou leur jardin de mandarin, après avoir sacrifié aux obligations collectives. Chacun de nous reste un animal politique, incapable de vivre sans être constamment en connexion, et il accorde plus ou moins de visibilité à ses échanges.

Compétition et émulation

Dans le champ des relations quotidiennes entre les humains, deux notions retiennent depuis longtemps mon attention, ce sont celles de compétition et d'émulation. Il me semble que la qualité des rapports humains se joue à travers leur mise en œuvre.

Le compétiteur veut être devant, toujours sur l'avant-scène, toujours premier si possible. Il veut toujours vaincre. Il est persuadé que s'il ne gagne pas, il va tout perdre et à la fin disparaître. Il conçoit l'existence comme un combat contre les autres, fût-ce en alliance momentanée avec d'autres échappés, comme dans une course cycliste. Il lui faut toujours être le meilleur parmi les mêmes. Il n'y en aura pas pour tout le monde, dépêchons-nous d'arriver avant les autres, pour nous emparer de la grosse part du gâteau. Le compétiteur a une mentalité de gladiateur. A la fin du combat, il y aura un mort. Le peuple veut du sang, car le peuple se repaît naturellement de l'affrontement des plus forts et c'était ainsi sans doute bien avant l'Empire romain, dans lequel a triomphé la formule panem et circenses. Dans le peuple, la tendance d'une partie de ceux qui sont incapables de prétendre à la victoire et qui doivent se contenter d'applaudir est de s'identifier à des héros pour vaincre ainsi à peu de frais.

A la compétition s'oppose l'émulation. Il ne s'agit plus d'être le premier parmi ses semblables, mais de se battre contre soi-même, contre sa paresse et ses limites, pour mettre les plus belles richesses que l'on est capable de produire à la disposition de la communauté humaine. Chacun se motive lui-même et est incité par les autres à mettre en œuvre sa boîte à outils individuelle et ses talents particuliers. Ainsi se développe la joyeuse émulation, un enthousiasme où le problème à résoudre n'est pas d'être le premier de la classe, mais de tirer le maximum des capacités qui sont échues à chacun. Dans l'émulation on se bat, mais contre ses limites propres et avec ses camarades. On propose ses services aux autres, s'ils en ont besoin.

Dans l'émulation, on progresse, mais pour la réussite d'un ensemble qui ne laisse personne à la traîne, où chacun tient son rôle et se trouve alors reconnu. La compétition fait des rivaux, l'émulation tend les amis vers le dépassement collectif. C'est d'ailleurs cela que l'on observe souvent en cours dans le travail commun des associations, dans les comités qui organisent des fêtes, dans l'action humanitaire. Mais même là, l'on aperçoit des îlots de compétition et le bonheur de l'émulation ne se constate souvent que par plaques.

Comme nous l'avons observé dans la première partie, les relations humaines se vivent plus spontanément dans la lutte et la compétition. Proposer de promouvoir plutôt l'émulation rassemble pratiquement peu d'adeptes : dans notre espèce les individus bien dotés par la vie se donnent le plus souvent pour objectif de vaincre et s'ils n'y parviennent, ils sont contraints de s'employer à digérer leur défaite et à soigner leur frustration. La revanche, quand elle est possible, se concocte parfois avec des ingrédients peu honorables et témoigne d'une régression vers l'instinct de suprématie. Les stades, les studios, les plateaux de télévision sont peuplés de gens qui se demandent quel est le plus grand : du plus grand footballeur au plus grand écrivain, du meilleur pilote de tous les temps au plus grand cuisinier de la planète, du plus riche propriétaire de dollars au dirigeant d'entreprise le plus performant aux yeux de ses actionnaires. Rien ne l'exprime comme le geste hargneux d'un joueur de tennis, poussant en fin de partie son sauvage rauquement de tigre. En politique rien n'est plus débile que le défilé des victorieux au cri de "On a gagné !" Demain les vainqueurs constateront qu'il est plus facile de promettre que de réaliser. Une collaboration des deux partis opposés fondée sur des projets à moyen terme aurait peut-être permis de résoudre quelques problèmes, mais l'affrontement binaire dissipe beaucoup d'énergie et prive les gouvernants de la moitié du personnel en état d'apporter beaucoup d'efficacité à la construction.

Il ne faut pas être naïf : un texte comme celui que l'on vient de lire est généralement attribué à un être résigné. Incapable de se hisser au niveau des winners, il cherche, pense-t-on, à excuser sa médiocrité. Pourtant, en quoi l'émulation empêche-t-elle d'aimer la vie et de s'y appliquer avec enthousiasme ?

Des préférences sur la route commune

Si la plupart des gens désirent une articulation plus harmonieuse de la vie sociale, tous n'y contribuent pas d'une manière efficace. Du moins en apparence et même si parfois à quelque chose malheur est bon. En tout cas, du lieu que j'occupe, je vois, émanant des nombreux métiers que nous exerçons ensemble, des actes qui me semblent plus vivifiants et plus gratifiants que d'autres.

Par exemple, je sens souvent se réveiller en moi un désaccord profond avec le dynamisme américain de la conquête du monde. L'Amérique n'est rien d'autre que la tête de pont de notre propre civilisation. Partis de l'Ancien continent, les plus entreprenants des nôtres ont débarqué sur la côte Est du Nouveau Monde. Puis ils ont poussé jusqu'aux plages du Pacifique. Maintenant, par d'autres moyens, ils poursuivent leur expansion et leur domination. A l'heure où l'Empire du Milieu retrouve sa vigueur, qui ne voit, après la Guerre froide, la mêlée en préparation ?

Je vois dans l'homme un être de parole, pas un chevalier du confort matériel en croissance indéfinie au profit d'une minorité. L'humanité me paraît plus épanouie quand elle pratique le service consenti et mutuel plutôt qu'en recherchant la domination oligarchique sur une majorité d'esclaves. Le règlement des conflits par une négociation préalable à l'obstruction me paraît souhaitable. La résistance indéfinie des nantis au partage et le blocage catégoriel des services pour obtenir gain de cause deviennent exaspérants.

Je perçois l'homme et la femme comme deux êtres faits pour une affection vraiment réciproque aux différents niveaux de leur être et non pour vivre leurs rapports dans une logique de prédateurs. Comment l'ensemble de notre espèce met-elle autant de temps à le comprendre ? Cette remarque ne m'est pas dictée par le souvenir des vertus chrétiennes, mais par une évidence anthropologique élémentaire, tirée de l'expérience.

L'humain me semble s'épanouir dans l'échange, la création et le jeu. La gloriole, le vedettariat, l'exhibition du savoir sur le mode des performances d'un chien savant me paraissent plutôt le rabaisser. Gourous, leaders charismatiques et manipulateurs frottés d'ésotérisme mettent en œuvre des méthodes de séduction et d'asservissement qui m'horripilent.

La résistance à l'avoir, à la gloire, aux séductions du pouvoir et du plaisir à sens unique fait partie du patrimoine mondial de la sagesse.

Les religions ne parviennent pas à éradiquer le fanatisme qui brûle, égorge, pend ou décapite le frère humain. A mes yeux, les chevaliers de l'absolu ont souvent fait le malheur du monde. En ce début de siècle, je continue d'apprécier la laïcité. Elle se tient à distance de tous les dogmes, ceux de l'athéisme, des révélations divines, de la science et de la suffisance humaine. Elle débouche sur la tolérance. Mais la vraie laïcité est bien difficile à tenir.

Ces orientations ont ma préférence. Elles découlent nécessairement de ma personnalité et de mon parcours. Pour beaucoup d'autres, elles n'ont rien de programmatique. Ceux-là mettent nécessairement en œuvre une autre façon d'appréhender le rapport au monde et aux hommes.

 

Bref, la navigation humaine ne peut rester longtemps solitaire. Le compagnonnage s'impose. Il s'ouvre au partage, institué et volontaire, possible dès que chacun privilégie le minimalisme dans les domaines les plus chauds, c'est-à-dire dans l'avoir et le pouvoir. Tout en émargeant aux caractéristiques générales de son espèce, chaque individu humain constitue un être unique et occupe une place particulière sur l'échiquier social. Il a reçu un rôle à jouer dans la grande aventure humaine.

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