REPÈRES

6. MINIMALISME

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L'humanité fait partie de la nature et elle s'interroge de manière de plus en plus incisive sur la place qui lui revient et qu'elle y occupe. Pour ma part, je n'accepte plus à la lettre les paroles de la Genèse qui placent l'homme au sommet de la création : " Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre "1,28. Je ne me satisfais pas non plus de parler des droits de l'animal en simple parallèle avec la défense des droits de l'homme. Je me sens enfin à distance de la position intégriste qui voit dans notre espèce pollueuse et carnassière la dernière du règne animal. Le débat écologique n'est guère en voie d'apaisement.

En connivence avec le règne animal

Le monde que nous n'avons pas initié se révèle, hélas à mon goût, structuré sur une certaine violence native, que nous devons tempérer autant que nous le pouvons, mais qui comporte des champs assez irréductibles, par exemple en ce qui concerne une certaine concurrence entre les espèces. Sans le recours aux protéines animales, il semble bien que l'humanité ne serait jamais apparue sur le globe. Je me retrouve dans une position écologique évolutive qui veut respecter sans candeur le milieu naturel et les animaux en fonction de leur place particulière. Leur position est définie de plus en plus clairement par les recherches contemporaines et la conscience croissante de notre communauté de destin. Pour moi, les animaux ne doivent pas être traités au regard de purs intérêts financiers, ni jamais être soumis à des souffrances volontaires. L'élevage est acceptable, mais doit se faire avec la préoccupation du confort de l'animal. J'admets la chasse des "vrais" chasseurs, amoureux de la nature, qui gardent le sens de la mesure, sont capables de se soumettre à des règles en constante amélioration et laissent à la bête traquée sa chance. La chasse est un jeu dans lequel l'humain doit détester le massacre. Je garde le souvenir d'une mère qui parlait à ses poules et à ses lapins et vivait en harmonie avec ses bêtes. Pourtant, le jour marqué, elle les soumettait à leur destin, sans rajouter de douleurs à celles inévitables de leur dernier instant, en suivant les méthodes de mise à mort de l'époque et qui ont été nettement adoucies.

C'est donc d'un usage minimal et respectueux de la nature dont je veux parler. Loin de moi l'idée d'un saccage et de bouleversements inutiles.

Le minimalisme comme art de vivre

Minimalisme, arte povera, esprit zen, les trois au sens large et certainement réinterprétés, sont des termes qui trouvent en moi une certaine résonance. Je ne me sens pas vraiment d'esprit hollywoodien ! Les U.S.A. ne peuvent constituer un exemple pour la planète. Les Américains apparaissent en majorité grands gaspilleurs. Il semblent parfois user des biens comme des enfants un peu inconscients. Ils ont promu à outrance la vie à crédit et contracté des emprunts capables de déstabiliser l'économie du monde entier. J'aime dans la pratique quotidienne toute astuce qui simplifie l'existence.

Nos vies sont traversées de certaines tragédies qui paraissent imputables à l'humanité elle-même. La fureur des hommes pour piller, dévorer et consumer le globe terrestre paraît indépassable. A l'opposition structurelle entre la force économique, politique et symbolique, à savoir le capitalisme libéral, et ses formes inversées, comme la contestation alter-mondialiste, je préfère pour ma gouverne une solution à usage portatif et personnel, à savoir l'emploi minimaliste du monde au point où il en est de sa maturité. Comme Ulysse a bouché les oreilles de ses marins au chant des sirènes et s'est fait attacher à son mât pour ne pas y céder, il nous appartient de traverser la société de consommation comme à travers la rareté. Nous appartenons à un mode de vie auquel il est assez difficile de se soustraire. Le partage s'impose évidemment, mais nous n'y consentons en réalité que chichement. Il serait hypocrite de croire qu'il suffirait de compenser par quelques actes de générosité, pour soulager notre conscience. La lutte solitaire a certainement quelque chose d'aussi dérisoire que l'agitation verbale et le comportement excessif de Diogène, mais Ulysse n'a pu empêcher ses marins de céder aux mille tentations du voyage. Seul l'individu peut choisir de ne pas jouer le jeu de la haute consommation, acquise ou jalousée. Il faut de la force pour résister à la doxa, à l'opinion, au regard des autres qui viennent d'acquérir le dernier modèle inventé par les marchands d'illusion.

Il s'agit de gérer le globe presque en catastrophe, grâce au meilleur de la sagesse universelle accumulée depuis le début de l'histoire. Limitons au moins les dégâts. Evidemment cette réplique individuelle n'exclut nullement la participation critique à tel mouvement qui nous semble aller dans une direction plus profitable au bien commun, afin de peser utilement sur le cours des choses. Je n'ai jamais trouvé une meilleure formule, certainement plusieurs fois sous-jacente dans ces pages, que celle de Paul de Tarse dans sa Première épître aux Corinthiens. Je vous la livre dans la dernière traduction en vogue, celle de la Bible littéraire des éditions Bayard (2001) :

Je dis ça, frères
le temps est compacté
désormais
ceux qui ont une femme
qu'ils soient comme s'ils n'en avaient pas
ceux qui pleurent
comme s'ils ne pleuraient pas
ceux qui ont la joie
comme s'ils n'avaient pas de joie
ceux qui achètent
comme s'ils n'avaient rien
ceux qui profitent du monde
comme s'ils n'en profitaient plus
Oui, il passe le modèle de ce monde.
(7,29-31)

Ce texte me plaît, parce qu'il propose une déprise. Il n'est pas naïf : nous sommes de ce monde et il serait illusoire de renoncer à tout désir. Mais, usant des réalités de ce monde, il est expédient non seulement de se modérer, mais d'en jouir avec détachement. Se déprendre ? Il le faudra bien d'ailleurs, car si nous ne le faisons pas, les circonstances s'en occuperont.

Une leçon épicurienne

Puisque j'en suis aux longs emprunts, j'aimerais conclure ces paragraphes en citant Lucrèce. J'ai trouvé ce passage dans le petit livre de textes choisis par Jean Brun, Epicure et les épicuriens, au PUF, 1961, 3e édition, 1978, p. 164.

Si les hommes connaissaient la cause et l'origine des maux qui assiègent leur âme comme ils sentent le poids accablant qui s'appesantit sur eux, leur vie ne serait pas si malheureuse ; on ne les verrait pas chercher toujours sans savoir ce qu'ils désirent, et changer sans cesse de place, comme s'ils pouvaient par là se délivrer du fardeau qui les opprime.

Celui-ci quitte son riche palais pour se dérober à l'ennui ; mais il y rentre un moment après, ne se trouvant pas plus heureux ailleurs. Cet autre se sauve à toute bride dans ses terres : on dirait qu'il court y éteindre un incendie, mais à peine en a-t-il touché les limites, qu'il y trouve l'ennui ; il succombe au sommeil, et cherche à s'oublier lui-même : dans un moment il regagnera la ville avec la même promptitude. Ainsi chacun se fuit sans cesse : mais on ne peut s'éviter ; on se retrouve, on s'importune, on se tourmente toujours : c'est qu'on ignore la cause de son mal. Si on la connaissait, renonçant à tous ces vains remèdes, on se livrerait à l'étude de la nature, puisqu'il est question, non pas du sort d'une heure, mais de l'état éternel qui doit succéder à la mort.

Que signifient ces alarmes qu'un amour mal entendu de la vie vous inspire dans les dangers ? Les jours des mortels sont comptés, et, l'heure fatale venue, il faut partir sans délai.

D'ailleurs, en vivant plus longtemps, nous serions toujours habitants de la même terre, et la nature n'inventera pas pour vous de nouveaux plaisirs. Mais le bien qu'on n'a pas paraît toujours le bien suprême. En jouit-on, c'est pour soupirer après un autre ; et les désirs, en se succédant, entretiennent dans l'âme la soif de la vie. Ajoutez l'incertitude de l'avenir et du sort que l'âge futur nous prépare.

Au reste, la durée de votre vie ne sera pas retranchée de celle de votre mort, vous n'en serez pas moins de temps victimes du trépas. Quand même vous verriez la révolution de plusieurs siècles, il vous restera toujours une mort éternelle à attendre, et celui que la terre vient de recevoir ne sera pas moins longtemps mort que celui dont elle enferme les dépouilles depuis un grand nombre d'années.

(LUCRÈCE, De la Nature, III, v. 1053-1094.)

Je ne sais rien, et je l'ai écrit, du caractère provisoire ou éternel de la mort, mais je sais que la sagesse de ce texte me touche. Elle m'invite à réserver dans ma vie un temps suffisant pour l'étude, à seule fin d'alléger l'esprit d'embarras multiples. Ce qui pourrait apparaître alors à beaucoup comme un appauvrissement pourrait culminer en œuvre d'art.

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