REPÈRES

7. HUMOUR

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Une bonne dose d'humour, à savoir de recul et d'abord par rapport à soi-même, est bien pour moi un autre secret d'instants de bonheur sur les chemins.

Pour dénouer le drame

Prenons la Corse. Voilà bien une île que nous aimons et dont une majorité de Français de tous les autres départements sont disposés à respecter la particularité. L'histoire européenne a finalement lié la Corse à la France. Les rapports resteront difficiles. Pour l'étranger en visite un seul comportement paraît acceptable : c'est de nouer avec les Corses de souche, dont l'accueil est légendaire, les liens d'un invité respectueux des coutumes et de l'âme corses. Rien ne déplaît davantage à l'autochtone que le continental qui vient construire et s'installer ici comme s'il était dans n'importe quelle autre province. Un vrai "beauf"! Il n'y a qu'une voie pour le pointu qui aime la Corse, c'est d'arriver ici en hôte, jamais en propriétaire ou en mandaté d'un organisme du capitalisme international. En hôte, jamais en touriste conquérant, déversé à bas prix par "charretées volantes". Quand on est dans l'île, on n'est jamais sûr de faire ce qu'il faut pour être digne de celui qui vous ouvre sa demeure, mais il faut y veiller un peu plus chaque jour.

Nous n'en sommes pas là et c'est le psychodrame continuel. La Corse semble lancer à la France continentale : "Je te déteste, parce que tu ne m'aimes pas. Mais tu ne peux pas m'aimer, parce que si tu m'aimais, tu me détruirais en m'aimant à ta façon. Puisque tu ne comprends rien à mon mode de vie, tu paieras au prix fort la prétention de me dominer."

Personnellement, je ne vois qu'une solution aux problèmes corses : le rire. J'invoque Roland Barthes, dans le Plaisir du texte. Voyant "l'accord structural entre les formes contestantes et les formes contestées" de l'art, il prône plutôt une "subversion subtile" qui cherche un troisième terme, inouï. Il cite Bataille, qui "n'oppose pas à la pudeur la liberté sexuelle, mais ... le rire." J'applique le principe et me demande si la Corse n'est pas enfermée dans un paradigme stérile qui oppose négociation à violence, répression à révolte. Seul le rire est en mesure de dénouer les situations les plus dramatiques.

Du rire

Je ne parle pas de la liesse qui exprime la décharge émotive du système nerveux, c'est-à-dire de la gaieté, que devrait déclencher le privilège de vivre en Corse. Je parle du rire du comique, qui est propre à l'homme. Il résulte de la perception d'un rapport. Pour Bergson, le rire se déclenche chaque fois qu'au lieu d'assister à la réaction intelligente et adaptée attendue d'un individu dans une circonstance donnée, nous sommes témoins d'une réaction automatique et inadaptée à la situation. Par exemple, en regardant Mon Oncle, le film de Jacques Tati, nous rions irrésistiblement lorsque le balayeur des rues, chaque fois qu'il va se mettre enfin à remplir sa fonction, trouve l'occasion d'une nouvelle conversation ; lorsque les automates de la maison modernisée du beau-frère si auto-satisfait obtiennent l'effet inverse de celui qui est attendu - comme celui d'enfermer son propriétaire dans son garage - ; lorsque le chien des bourgeois, couvert de son petit paletot, s'épanouit parmi les chiens des quartiers populaires au milieu des poubelles ; lorsque le gosse des arrivistes béats ne se plaît qu'en compagnie de son oncle qui a gardé un air gamin inadapté à la société productiviste. De sérieuses études portent aujourd'hui sur les capacités thérapeutiques du rire.

Comment ne pas rire en Corse des débarquements successifs des ministres qui déclarent l'Etat de droit, tout en négociant dans le secret avec telle ou telle tendance de la rébellion et dont les départs sont suivis des feux d'artifice des nuits bleues ? Le rire est toujours déclenché par un écart, une incohérence, une inadaptation.

Pour trancher le nœud gordien, est-il une autre solution que d'appliquer aux malheurs de la Corse la joyeuse philosophie de Figaro : se presser d'en rire, de peur d'être obligé d'en pleurer ? Si les Corses et le Gouvernement français se mettaient à rire une bonne fois de l'inextricable situation dans laquelle ils sont empêtrés, peut-être seraient-ils enfin sur la voie de trouver une issue originale à cette tension intolérable. Ils ne le feront pas, je crois savoir pourquoi : l'humour n'est pas une caractéristique du pouvoir, mais plutôt un mode d'évasion qui libère par instants ceux qui subissent les pesanteurs imposées par les Etats. Or ici, le souci du pouvoir est d'acier, de part et d'autre. On ne sourira donc pas ; de part et d'autre on pétaradera.

De l'humour

Pour bien rire de la condition humaine et de ses problèmes apparemment insolubles, il faut sans doute avoir atteint une certaine dose de détachement du monde, en particulier du goût du pouvoir. Alors le sourire fleurit, modeste comme une première violette parmi les herbes.

Ceux qui ont une trop grande propension au gros rire finissent par lasser, voire par se fâcher et cogner. Au contraire, l'humour aborde les événements avec légèreté et mesure. Il faut que le rire reste spirituel comme la fleur de sel. Il y a loin du rire franc, semblable à une oasis de fraîcheur dans une journée laborieuse, au rire mécanique des forgerons du rire à l'ouvrage dans l'officine de certains journaux. Au rire industriel de certains spectacles, d'émissions quotidiennes de radio, au rire télévisuel de professionnels de l'amusement ou de marionnettes, qui peinent à être drôles tous les jours en assouvissant des rancœurs à coups de tronçonneuse dans l'actualité. Certains hebdomadaires ne peuvent plus afficher une manchette sans faire un jeu de mots braillard sur un titre de film, de roman, sur un nom célèbre ou sur une expression courante. L'humour consiste à pointer avec légèreté les aspects plaisants, insolites et parfois absurdes de la réalité, mais jamais sans une once de détachement. Comme le fit Jacques Tati, le grand à la pipe et au coup de chapeau facile, le plus décalé. Comme le fit Raymond Devos, cet homme bien en chair, le plus spirituel.

Effleurer l'ineptie d'une légère touche d'humour ne se gagne qu'au terme d'attentifs silences. Sourire sans méchanceté de la richesse du nouveau riche qui se lamente sur le coût de la vie et se paie des mètres de bibliothèque dont il ne lira pas deux bouquins, de l'ancienne gloire du maréchal soviétique bardé de décorations, du pouvoir ubuesque de certains hommes politiques qui parlent sans accent la langue de bois, de la science de l'universitaire pontifiant, de la légion d'honneur d'une starlette. Sourire de l'animateur de télévision qui va vous apprendre comment fonctionne le fil à couper le beurre, de l'humble cardinal, disciple du Crucifié, qui accepte d'être reçu à l'Académie française pour le bien de l'Eglise, de l'avocat qui vient vanter devant les caméras l'honnêteté foncière de son client, un homme d'affaires escroc qui a su duper les plus hautes personnalités de l'Etat...

La Corse est un peu gravement ancrée dans son passé. Il faudrait, que sans l'oublier, elle le regarde avec légèreté, tout en préservant sa sublime beauté. La Corse, fidèle à Paoli certes, mais avouant le sourire aux lèvres que des milliers des siens se sont engouffrés dans l'aventure napoléonienne et continuent d'en exploiter le filon !

Convenons de nous garder du rire à la chaîne pour cultiver l'humour. L'humour est un détachement joyeux, une distance, qu'il faut savoir s'accorder même par rapport au tragique de la vie. Rire de soi, avant tout. En connivence avec le sourire d'un Bouddha austère au ventre généreux. A chaque jour suffit son absurdité. Et il se trouve parfois de quoi dérider les visages à la tombée du soir. Pour des évasions courtes et plaisantes de la condition, du destin.

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